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COSMOPOLITE
OSCAR
WILDE
LE
PORTRAIT DE DORIAN GRAY
(TRADUIT
DE L'ANGLAIS)
Deuxième
Édition
ALBERT
SAVINE, ÉDITEUR
12,
RUE DES PYRAMIDE
1893
CONTENTS:
Un artiste est un créateur de belles choses.
Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.
Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec de nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles choses.
L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes de la critique.
Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont corrompus sans être séduisants. Et c'est une faute.
Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance.
Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit. C'est tout.
Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de Caliban apercevant sa face dans un miroir.
Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.
La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.
L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies peuvent être prouvées.
L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un artiste amène un maniérisme impardonnable du style.
L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.
Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art.
Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme, le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la sensation, c'est le métier de comédien. Tout art est à la fois surface et symbole.
Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls.
Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.
C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète réellement.
Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre est nouvelle, complexe et viable.
Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec lui-même.
Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose inutile est de l'admirer intensément.
L'Art est tout à fait inutile.
L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des églantiers.
D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu, fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient à peine pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant une sorte d'effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses baies dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note bourdonnante d'un orgue éloigné.
Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.
Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.
—Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer l'année prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de monde qu'il m'a été impossible de voir les tableaux, ce qui était épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit convenable....
—Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le peintre en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.
Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au bout de sa cigarette opiacée.
—Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres peintres? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la renommée, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque émotion.
—Je
Lord Henry s'étendit sur le divan en riant....
—Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même chose.
—Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous
savais pas si vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec
votre rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune
Adonis qui a l'air fait
—Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je
—Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil Hallward.
—Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.
—Et pourquoi?
—Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément, je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des choses nous paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je suis sûr que vous devez me croire fou à m'entendre parler ainsi?...
—Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher
Basil. Vous semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage
est qu'il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties. Je
ne
—Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale,
Harry, dit Basil Hallward en allant vers
—Etre naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse, s'exclama en riant lord Henry.
Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de lauriers. Le soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites tremblaient sur le gazon.
Après un silence, lord Henry tira sa montre.
—Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir, j'aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à l'heure.
—Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à terre?
—Vous la savez....
—Mais non, Harry.
—Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je désire en connaître la vraie raison.
—Je vous l'ai dite.
—Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin....
—Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout portrait peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du modèle. Le modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui qui est révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la toile colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le secret de mon âme!
Lord Henry se mit à rire....
—Et quel est-il?
—Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.
—Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.
—Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le croirez-vous....
Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite aux pétales roses et l'examinant:
—Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient incroyables.
Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les
—Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a
deux mois, j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres,
pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à autre,
juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages. Avec un habit et
une cravate blanche, tout le monde, même un agent de change, peut en arriver à
avoir la réputation d'un être civilisé. J'étais donc dans le salon depuis une
dizaine de minutes, causant avec des douairières lourdement parées ou de
fastidieux académiciens, quand soudain je perçus obscurément que quelqu'un
m'observait. Je me tournai à demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray.
Nos yeux se rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me
poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple
personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle
m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même. Je ne veux
aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez, Harry, combien ma
vie est indépendante. J'ai toujours été mon maître—je l'avais, tout au moins
toujours été, jusqu'au jour de ma rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je
ne
—La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil. La conscience est le surnom de la fermeté. C'est tout.
—Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le
croyez pas non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif—c'était peut-être
l'orgueil, car je suis très orgueilleux—je me précipitai vers
—Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, excepté en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs doigts nerveux....
—Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à des Altesses, et à des personnes portant Etoiles et Jarretières, à des dames mûres, affublées de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontrée une fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de me lancer. Je crois que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et qu'on en parlait dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai face à face avec le jeune homme dont la personnalité m'avait si singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de nouveau nos regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais je demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un à l'autre. Peut-être après tout, n'était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable; j'en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître.
—Et comment lady
—Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment Hallward.
—Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu'à ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi, que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?
—Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant garçon! Sa pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce qu'il fait, ou plutôt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il joue du piano.... Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher M. Gray?»
Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes amis.
—L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement d'amitié, et c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant une autre marguerite.
Hallward secoua la tête....
—Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amitié ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier. Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous intéresse.
—Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en arrière son chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de turquoise de ce ciel d'été.
«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence entre les gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m'apprécient. Est-ce très vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.»
—Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant à votre manière de sélection, je dois être pour vous un simple camarade.
—Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade....
—Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose!
—Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon frère aîné ne veut pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter.
—Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.
—Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et l'immoralité sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette même masse fut absolument magnifique—et je suis parfaitement convaincu que le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.
—Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer, et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.
Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin:
—Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un véritable Anglais—ce qui est toujours une chose téméraire—il ne cherche jamais à savoir si l'idée est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il attache quelque importance est de découvrir ce que l'on en pense soi-même. D'ailleurs la valeur d'une idée n'a rien à voir avec la sincérité de l'homme qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes chances pour que l'idée soit intéressante en proportion directe du caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier. Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques, sociologiques ou métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous vu souvent?
—Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque jour. Il m'est absolument nécessaire.
—Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose que de votre art....
—Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre,
gravement; je pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque
importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un nouveau
moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle personnalité artistique.
Ce que la découverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la face d'Antinoüs
pour l'art grec antique, Dorian Gray me le sera quelque jour. Ce n'est pas
simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j'en prends des
esquisses; j'ai fait tout cela d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle.
Cela ne veut point dire que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après
lui ou que sa beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien
que l'Art ne puisse rendre, et je
—Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...
Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le jardin.... Il revint un instant après....
—Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le subtil de certaines nuances. C'est tout.
—Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de nouveau lord Henry.
—Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans cette chose, Harry—trop de moi-même!...
—Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un coeur brisé se tire à plusieurs éditions.
—Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.
—Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi, Dorian Gray vous aime-t-il?..
Le peintre sembla réfléchir quelques instants.
—Il m'aime, répondit-il après une pause, je
—Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose cotée au-dessus de sa réelle valeur.
«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir peu romanesque....»
—Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de la même façon que moi. Vous changez trop souvent.
—Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est la trahison qui en connaît les tragédies.
Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent, commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.
Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien, pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres! beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward; s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....
—Mon cher ami, je me souviens.
—Vous vous souvenez de quoi, Harry?
—Où j'entendis le nom de Dorian Gray.
—Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de sourcils....
—Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil.... C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme. Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé savoir que c'était votre ami.
—Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.
—Et pourquoi?
—Je ne désire pas que vous le connaissiez.
—Vous ne désirez pas que je le connaisse?...
—Non....
—M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en entrant dans le jardin.
—Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en riant lord Henry.
Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux clignotants:
—Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment.
L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.
Hallward regarda lord Henry....
—Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer; votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui. Faites attention, Harry, je vous en conjure....
Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres malgré sa volonté....
—Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.
En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la Forêt» de Schumann.
—Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les apprenne. C'est tout à fait charmant.
—Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....
—Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du piano d'une manière pétulante et volontaire....
Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il s'arrêta court....
—Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez avec quelqu'un....
—C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout gâter....
—Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être aussi... une de ses victimes....
—Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua
Dorian avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de
l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma promesse.
Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos, plutôt!.. Je ne
—Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée, et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie. L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano, elle fait du bruit pour deux....
—C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en éclatant de rire....
Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance; on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé. Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..
—Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie, M. Gray, trop charmant....
Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes.
Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se décidant:
—Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et regarda Dorian Gray.
—Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.
—Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais pas m'occuper de philanthropie.
—Je ne
Hallward se mordit les lèvres....
—Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des lois pour chacun, excepté pour lui.
Lord Henry prit son chapeau et ses gants.
—Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours chez moi vers cinq heures. Ecrivez-moi quand vous viendrez: je serais désolé de ne pas vous rencontrer.
—Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.
—Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie de rester.
—Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»?
Le peintre se mit à rire.
—Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....
Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:
—Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut bien le dire?
—J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray. Toute influence est immorale...immorale, au point de vue scientifique....
—Et pourquoi?
—Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles, elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés, sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils nourissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les deux choses qui nous gouvernent. Et encore....
—Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.
—Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve—je crois que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux.
«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel colorerait de honte vos joues....
—Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous
m'embarrassez. Je ne
Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits—mots dits sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus—avaient touché quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.
La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois. Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle crée en nous....
Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles!
Combien limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle
subtile magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique
aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi douce
que
Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela?
Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?.. Ce garçon était vraiment intéressant.
Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas attention au long silence planant dans l'atelier.
—Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est suffocant....
—Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne
pense à rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez
parfaitement immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres demi-ouvertes
et l'éclair des yeux.... Je ne
—Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.
—Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit, riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une boisson quelconque aux fraises.
—Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra, je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.
Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son épaule....
—Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.
L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés. Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses lèvres frissonnantes.
—Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie, guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.
Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée, l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches, pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles. Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé; quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment.... —Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.
—Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il s'asseyait au fond du jardin.
—C'est pour vous de toute importance, M. Gray.
—Tiens, et pourquoi?
—Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est la seule chose désirable.
—Je ne m'en soucie pas.
—Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites. Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.
«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous l'avez!...
«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge. Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps!
«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point
conscience de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en
vous quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me
fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir vous
gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si peu!... Les fleurs
se déssèchent, mais elles refleurissent.... Cet arbours sera aussi
Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita, tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression, ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança dans le vide, doucement....
Soudain, le peintre apparut à
—Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur, une grive se mit à chanter.
—Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord Henry le regardant.
—Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai toujours!...
—«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans signification, désormais. La seule différence qui existe entre un caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus longtemps»...
Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras de lord Henry:
—Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il, rougissant de sa propre audace....
Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....
Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte, une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser sur toute chose.
Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait, mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils crispés....
—Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres de vermillon sur le coin gauche de la toile.
Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art d'une ressemblance merveilleuse.
—Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il. C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous regarder.
L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.
—Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.
—Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.
—Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?
Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux, car il se reconnut pour la première fois. Il demeura quelque temps immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse, l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux, baroque....
Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son être....
L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....
—Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....
—Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...
—Ce n'est pas ma propriété, Harry.
—A qui est-ce donc alors?
—A Dorian, pardieu! répondit le peintre.
—Il est bien heureux....
—Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais.... Mon âme, même!...
—Vous trouveriez difficilement un pareil arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire....
—Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.
Dorian Gray se tourna vers lui.
—Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine autant, plutôt....
Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées.
—Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès
Hallward pâlit et prit sa main.
—Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau qu'aucune d'elles?
—Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai. Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle ironie, un jour! Quelle terrible ironie!
Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains. Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les coussins, à genoux comme s'il priait....
—Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.
Lord Henry leva les épaules.
—Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...
—Ce n'est pas....
—Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...
—Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.
—Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.
—Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse abîmer nos trois vies.
Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts, parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....
Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à l'autre bout de l'atelier.
—Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!
—Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de vous....
—L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de moi-même.
—Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni, encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de «vous-même».
Il traversa la chambre et sonna pour le thé.
—Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.
—J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi....
—Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de m'appeler un méchant garçon....
—Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai avant qu'il ne fût fait.
—Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray, et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que vous êtes extrêmement jeune.
—Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.
—Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....
On frappa à
—Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau quelque part.
—J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le charme de la candeur.
—C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a mis, on est parfaitement horrible.
—Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul élément de quelque couleur dans la vie moderne.
—Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry. —Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du portrait?...
—Devant les deux.
—J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.
—Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.
—Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses à faire.
—Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.
—Je le désire beaucoup....
Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea vers le portrait.
—Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.
—Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant vers lui. Suis-je réellement comme cela?
—Oui, vous êtes comme cela.
—C'est vraiment merveilleux, Basil.
—Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais, ajouta Hallward.... C'est quelque chose.
—Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent; voilà tout ce qu'on en sait.
—N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner avec moi.
—Je ne le puis, Basil.
—Pourquoi?
—Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.
—Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.
Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....
—Je vous en conjure....
Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.
—Je veux sortir, Basil, décida-t-il.
—Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. Venez me voir bientôt, demain si possible.
—Certainement....
—Vous n'oublierez pas....
—Naturellement....
—Et...Harry?
—Moi non plus, Basil.
—Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le jardin ce matin....
—Je l'ai oublié....
—Je compte sur vous.
—Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.
Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.
Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait
de Curzon Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux
garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les
étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux par la
Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père avait été
notre ambassadeur à
Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur un numéro du Times.
—Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux heures, et visibles avant cinq.
—Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin de vous demander quelque chose.
—De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin, asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.
—Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et
quand ils deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il
n'y a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et je
ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune homme et on en
vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire aux fournisseurs de
—Bien! je puis vous dire tout ce que contient un Livre-Bleu anglais, Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises. Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!
—M. Dorian Gray n'appartient pas au Livre-Bleu, oncle George, dit lord Henry, languide.
—M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses sourcils blancs et broussailleux.
—Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt,
je