GEORGES
By
Alexandre
Dumas père
(1843)
Table des matières
Chapitre
IV—Quatorze ans après
Chapitre
VIII—La toilette du nègre marron
Chapitre
IX—La rose de la rivière noire
Chapitre
XI—Le prix des nègres
Chapitre
XIV—Philosophie négrière
Chapitre
XV—La boîte de Pandore
Chapitre
XVI—La demande en mariage
Chapitre
XXIII—Un cœur de père
Chapitre
XXVI—La chasse aux nègres
Chapitre
XXVIII—L'église du Saint-Sauveur
Bibliographie—Œuvres
complètes:
Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues, tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vous entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter contre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contre votre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dans l'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notre climat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasis enchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous puissiez, en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source d'eau vive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous endormir peu à peu dans une sensation de bien-être et de langueur?
Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que
vous convoitiez vous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente
sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit abriter
votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues feuilles, pareilles au
panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de leurs fruits irisés, vous
offrent leur ombre odorante. Suivez-moi;
Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante
Marseille, sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent
vaisseaux qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à la carène
étroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en donne à ces hardis
pirates le rival de Walter Scott, le poétique romancier de la mer. Justement
nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longs voyages. Montez à bord
du navire auquel nous avons confié notre commune destinée, laissons l'été
derrière nous, et voguons à la rencontre du printemps. Adieu,
Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille
pieds de hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessus
desquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente, on
distingue les
Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûle incessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné six ans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevé elle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher de Jeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgotha politique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les navires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nous n'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve des reliques de son martyr.
Nous voilà au cap des Tempêtes. Voyez-vous cette montagne qui s'élance au milieu des brumes? C'est ce même géant Adamastor qui apparut à l'auteur de La Lusiade. Nous passons devant l'extrémité de la terre; cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi, regardez comme l'Océan s'y brise furieux mais impuissant, car ce vaisseau-là ne craint pas ses tempêtes, car il fait voile pour le port de l'éternité, car il a Dieu même pour pilote. Passons; car, au delà de ces montagnes verdoyantes, nous trouverons des terres arides et des déserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîches eaux, de doux ombrages, des fruits sans cesse mûrissants et des fleurs éternelles.
Salut à l'océan Indien, où nous pousse le vent d'ouest: salut au théâtre des Mille et une Nuits; nous approchons du but de notre voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. Donnons un coup d'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums; puis filons quelques nœuds encore, et passons entre l'île Plate et le Coin-de-Mire; doublons la pointe aux Canonniers; arrêtons-nous au pavillon. Jetons l'ancre, la rade est bonne; notre brick, fatigué de sa longue traversée, demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car cette terre, c'est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes la beauté virginale de sa fille; car cette terre, c'est la terre promise, c'est la perle de l'océan Indien, c'est l'île de France.
Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon,
rivale fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te
montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne; laisse-moi
dénouer ta ceinture; oh! la belle captive! car nous sommes deux pèlerins de
Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moi maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et d'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre, enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi dire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa tête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des flots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toute couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a pas encore pu lui dérober.
Venez donc, et, si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus que les courses maritimes, prenez, nouveau Cléophas, un pan de mon manteau, et je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du Pieterboot, la plus haute montagne de l'île après le piton de la rivière Noire. Puis, arrivés là, nous regarderons de tous côtés, et successivement à droite, à gauche, devant et derrière, au-dessous de nous et au-dessus de nous.
Au-dessus de nous vous le voyez c'est un ciel toujours pur, tout constellé d'étoiles: c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacun de ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde.
Au-dessous de nous, c'est l'île tout entière étendue à nos
pieds, comme une carte géographique de cent quarante-cinq lieues de tour, avec
ses soixante rivières qui semblent d'ici des fils d'argent destinés à fixer la
mer autour du rivage, et ses trente montagnes tout empanachées de bois de
nattes, de takamakas et de palmiers. Parmi toutes ces rivières, voyez les
cascades du Réduit et de la Fontaine, qui, du sein des bois où elles prennent
leur source, lancent au galop leurs cataractes pour aller, avec une rumeur
retentissante comme le bruit d'un orage, à l'encontre de la mer qui les attend,
et qui, calme ou mugissante, répond à leurs défis éternels, tantôt par le
mépris, tantôt par la colère; lutte de conquérants à qui fera dans le monde
plus de ravages et plus de bruit: puis, près de cette ambition trompée, voyez
la grande rivière Noire, qui roule tranquillement son eau fécondante, et qui
impose son nom respecté à tout ce qui l'environne, montrant ainsi le triomphe
de la sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement. Parmi toutes ces
montagnes, voyez encore le morne
Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon, la capitale de l'île, avec ses nombreuses maisons en bois, ses deux ruisseaux qui, à chaque orage, deviennent des torrents, son île des Tonneliers qui en défend les approches, et sa population bariolée qui semble un échantillon de tous les peuples de la terre, depuis le créole indolent qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué ses esclaves à obéir à son geste, jusqu'au nègre que le fouet conduit le matin au travail et que le fouet ramène du travail le soir. Entre ces deux extrémités de l'échelle sociale, voyez les lascars verts et rouges, que vous distinguez à leurs turbans, qui ne sortent pas de ces deux couleurs, et à leurs traits bronzés, mélange du type malais et du type malabar. Voyez le nègre Yoloff, de la grande et belle race de la Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des escarboucles, aux dents blanches comme des perles; le Chinois court, à la poitrine plate et aux épaules larges; avec son crâne nu, ses moustaches pendantes, son patois que personne n'entend et avec lequel cependant tout le monde traite: car le Chinois vend toutes les marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions; car le Chinois, c'est le juif de la colonie; les Malais, cuivrés, petits, vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure; vendant, comme les bohémiens, de ces choses que l'on demande tout bas; les Mozambiques, doux, bons et stupides, et estimés seulement à cause de leur force; les Malgaches, fins, rusés, au teint olivâtre, au nez épaté et aux grosses lèvres, et qu'on distingue des nègres du Sénégal au reflet rougeâtre de leur peau; les Namaquais, élancés, adroits et fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant, et qui s'étonnent d'être transportés sur une terre où il n'y a plus de monstres à combattre; enfin, au milieu de tout cela, l'officier anglais en garnison dans l'île ou en station dans le port; l'officier anglais, avec son gilet rond écarlate, son schako en forme de casquette, son pantalon blanc; l'officier anglais qui regarde du haut de sa grandeur créoles et mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle que de Londres, ne vante que l'Angleterre, et n'estime que lui-même. Derrière nous, Grand-Port, autrefois Port Impérial, premier établissement des Hollandais, mais abandonné depuis par eux, parce qu'il est au vent de l'île et que la même brise qui y a conduit les vaisseaux les empêche d'en sortir. Aussi, après être tombé en ruine, n'est-ce aujourd'hui qu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine, une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grappin du corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave demande un refuge contre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le revers des montagnes du port, Moka, tout parfumé d'aloès, de grenades et de cassis; Moka, toujours si frais, qu'il semble replier le soir les trésors de sa parure pour les étaler le matin; Moka, qui se fait beau chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de fête; Moka, qui est le jardin de cette île, que nous avons appelée le jardin du monde.
Reprenons notre première position; faisons face à Madagascar, et jetons les yeux sur notre gauche: à nos pieds, au delà du Réduit, ce sont les plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et que termine, vers les plaines Saint-Pierre, la montagne du Corps-de-Garde, taillée en croupe de cheval; puis par delà les Trois-Mamelles et les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses rivières au doux nom, qu'on appelle les rivières des Citronniers, du Bain-des-Négresses et de l'Arcade, avec son port si bien défendu par l'escarpement même de ses côtes, qu'il est impossible d'y aborder autrement qu'en ami; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines de Saint-Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de l'Amérique; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de si gigantesques murènes, que ce ne sont plus des anguilles, mais des serpents, et qu'on les a vues entraîner et dévorer vivants des cerfs poursuivis par des chasseurs et des nègres marrons qui avaient eu l'imprudence de s'y baigner.
Enfin, tournons-nous vers notre droite: voici le quartier du Rempart, dominé par le morne de la Découverte, au sommet duquel se dressent des mâts de vaisseaux qui, d'ici, nous semblent fins et déliés comme des branches de saule; voici le cap Malheureux, voici la baie des Tombeaux, voici l'église des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que s'élevaient les deux cabanes voisines de madame de La Tour et de Marguerite; c'est au cap Malheureux que se brisa le Saint-Géran; c'est à la baie des Tombeaux qu'on retrouva le corps d'une jeune fille tenant un portrait serré dans sa main; c'est à l'église des Pamplemousses, et deux mois après, que, côte à côte avec cette jeune fille, un jeune homme du même âge à peu près fut enterré. Or, vous avez deviné déjà le nom des deux amants que recouvre le même tombeau: c'est Paul et Virginie, ces deux alcyons des tropiques, dont la mer semble, en gémissant sur les récifs qui environnent la côte, pleurer sans cesse la mort, comme une tigresse pleure éternellement ses enfants déchirés par elle même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie.
Et maintenant, soit que vous parcouriez l'île de la passe de Descorne, au sud-ouest, ou de Mahebourg au petit Malabar, soit que vous suiviez les côtes ou que vous enfonciez dans l'intérieur, soit que vous descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes, soit que le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme, soit que le croissant de la lune argente les mornes de sa mélancolique lumière, vous pouvez, si vos pieds se lassent, si votre tête s'appesantit, si vos yeux se ferment, si, enivré par les émanations embaumées du rosier de la Chine, du jasmin de l'Espagne ou du frangipanier, vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans une ivresse d'opium, vous pouvez, O mon compagnon, céder sans crainte et sans résistance à l'intime et profonde volupté du sommeil indien. Couchez-vous donc sur l'herbe épaisse, dormez tranquille et réveillez-vous sans peur, car ce léger bruit qui fait en s'approchant frissonner le feuillage, ces deux yeux noirs et scintillants qui se fixent sur vous, ce ne sont ni le frôlement empoisonné du bouqueira de la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille et réveillez-vous sans peur; jamais l'écho de l'île n'a répété le sifflement aigu d'un reptile, ni le hurlement nocturne d'une bête de carnage. Non, c'est une jeune négresse qui écarte deux branches de bambou pour y passer sa jolie tête et regarder avec curiosité l'Européen nouvellement arrivé. Faites un signe, sans même bouger de votre place, et elle cueillera pour vous la banane savoureuse, la mangue parfumée ou la gousse du tamarin; dites un mot, et elle vous répondra de sa voix gutturale et mélancolique: «Mo sellave mo faire ça que vous vié.» Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de satisfaction vient la payer de ses services, alors elle offrira de vous servir de guide vers l'habitation de son maître. Suivez-la, n'importe où elle vous mène; et, quand vous apercevrez une jolie maison avec une avenue d'arbres, avec une ceinture de fleurs, vous serez arrivé; ce sera la demeure du planteur, tyran ou patriarche, selon qu'il est bon ou méchant; mais, qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoir à la table de la famille; dites: «Je suis votre hôte.» et alors la plus riche assiette de Chine, chargée de la plus belle main de bananes, le gobelet argenté au fond de cristal, et dans lequel moussera la meilleure bière de l'île, seront posés devant vous; et, tant que vous voudrez, vous chasserez avec son fusil dans ses savanes, vous pécherez dans sa rivière avec ses filets; et, chaque fois que vous viendrez vous-même ou que vous lui adresserez un ami, on tuera le veau gras; car ici l'arrivée d'un hôte est une fête, comme le retour de l'enfant prodigue était un bonheur.
Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France, avaient-ils depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans cesse autour d'elle, essayant tantôt de la séduire par de l'or, tantôt de l'intimider par les menaces: mais à toutes ces propositions la belle créole répondait par un suprême dédain, si bien qu'il fut bientôt visible que ses amants, ne pouvant l'obtenir par séduction, voulaient l'enlever par violence, et qu'il fallut la garder à vue comme une monja espagnole. Pendant quelque temps elle en fut quitte pour des tentatives sans importance, et par conséquent sans résultat; mais enfin l'Angleterre, n'y pouvant plus tenir, se jeta sur elle à corps perdu, et, comme l'île de France apprit un matin que sa sœur Bourbon venait déjà d'être enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle meilleure garde encore que par le passé, et l'on commença tout de bon à aiguiser les couteaux et à faire rougir les boulets, car de moment en moment on attendait l'ennemi.
Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui retentit par toute l'île annonça que l'ennemi était arrivé.
C'était à cinq heures du soir, et vers la fin d'une de ces
magnifiques journées d'été inconnues dans notre
Seulement, cette fois, l'arène était un vaste port tout environné d'écueils, où les combattants s'étaient fait échouer pour ne pas reculer quand même, et pouvoir, dégagés du soin embarrassant de la manœuvre, se déchirer à leur aise; seulement, pour mettre fin à cette naumachie terrible, il n'y avait pas de vestales au pouce levé; c'était, on le comprenait bien, une lutte d'extermination, un combat mortel; aussi les dix mille spectateurs qui y assistaient gardaient-ils un anxieux silence; aussi la mer, si souvent grondeuse dans ces parages, se taisait-elle elle-même pour qu'on ne perdît pas un mugissement de ces trois cents bouches à feu.
Voici ce qui était arrivé:
Le 20 au matin, le capitaine de frégate Duperré, venant de Madagascar monté sur la Bellone, et suivi de la Minerve, du Victor, du Ceylan et du Windham, avait reconnu les montagnes du Vent, de l'île de France. Comme trois combats précédents, dans lesquels il avait été constamment vainqueur, avaient amené de graves avaries dans sa flotte, il avait résolu d'entrer dans le grand port et de s'y radouber; c'était d'autant plus facile que, comme on le sait, l'île, à cette époque, était encore toute à nous, et que le pavillon tricolore, flottant sur le fort de l'île de la Passe et sur son trois-mâts mouillé à ses pieds, donnait au brave marin l'assurance d'être reçu par des amis. En conséquence, le capitaine Duperré ordonna de doubler l'île de la Passe, située à deux lieues à peu près en avant de Mahebourg, et, pour exécuter cette manœuvre, ordonna que la corvette Victor passerait la première; que la Minerve, le Ceylan et la Bellone la suivraient, et que le Windham fermerait la marche. La flottille s'avança donc, chaque bâtiment venant à la suite de l'autre, le peu de largeur du goulet ne permettant pas à deux vaisseaux de passer de front.
Lorsque le Victor ne fut plus qu'à une portée de canon du trois-mâts embossé sous le fort, ce dernier indiqua par ses signaux que les Anglais croisaient en vue de l'île. Le capitaine Duperré répondit qu'il le savait parfaitement, et que la flotte qu'on avait aperçue se composait de La Magicienne, de la Néreide, du Syrius et de l'Iphigénie, commandés par le commodore Lambert; mais que, comme, de son côté, le capitaine Hamelin stationnait sous le vent de l'île avec L'Entreprenant, La Manche, l'Astrée, on était en force pour accepter le combat si l'ennemi le présentait.
Quelques secondes après, le capitaine Bouvet, qui marchait
le second, crut remarquer des dispositions hostiles dans le bâtiment qui venait
de faire des signaux. D'ailleurs, il avait beau l'examiner dans tous ses
détails avec le coup d'œil perçant qui trompe si rarement le marin, il ne le
reconnaissait pas pour appartenir à la marine française. Il fit part de ses
observations au capitaine Duperré, qui lui répondit de prendre ses précautions,
et que lui allait prendre les siennes. Quant au Victor, il fut impossible de le
renseigner; il était trop en avant, et tout signe qu'on lui eût fait eût été vu
du
Le Victor continuait donc de s'avancer sans défiance, poussé
par une jolie brise du sud-est, ayant tout son équipage sur le pont, tandis que
les deux bâtiments qui le suivent regardent avec anxiété les mouvements du
trois-mâts et du fort; tous deux cependant conservent encore des apparences
amies; les deux navires qui se trouvent au travers l'un de l'autre échangent
même quelques paroles. Le Victor continue son chemin; il a déjà dépassé le
fort, quand tout à coup une ligne de fumée apparaît aux flancs du bâtiment
embossé et au couronnement du fort. Quarante-quatre pièces de canon tonnent à
la fois, enfilant de biais la corvette française, trouant sa voilure, fouillant
son équipage, brisant son petit hunier, tandis qu'en même temps les couleurs
françaises disparaissent du
Mais, au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui serait
possible encore en abandonnant la corvette qui lui sert de mouche, et qui,
revenue de sa surprise, répond au feu du trois-mâts par celui de ses deux
pièces de chasse, le capitaine Duperré fait un signal au Windham, qui reprend
la mer, et ordonne à la Minerve et au Ceylan de forcer la passe. Lui-même les
soutiendra, tandis que le
Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la sécurité du Victor, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la Minerve se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi; mais, cette fois, c'est elle qui le prévient: vingt-deux bouches à feu s'enflamment à la fois; la bordée porte en plein bois; une partie du bastingage du bâtiment anglais vole en morceaux; quelques cris étouffés se font entendre; puis, à son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie à la Minerve les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis que l'artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui faire d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper quelques cordages.
Puis vient le Ceylan, joli brick de 22 canons, pris, comme le Victor, la Minerve et le Windham, quelques jours auparavant sur les Anglais, et qui, comme le Victor et la Minerve, allait combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s'avança léger et gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le Ceylan s'enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l'un de l'autre.
Restait le capitaine Duperré, qui montait la Bellonne.
C'était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles officiers de notre marine. Il s'avança à son tour, serrant l'île de la Passe plus près que n'avait fait aucun des autres bâtiments; puis, à bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammèrent, échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée; les quatre bâtiments étaient dans le port; ils se rallient alors à la hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'île aux Singes et la Pointe de la Colonie.
Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et il apprend que l'île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives sur l'île de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'île de la Passe. Un courrier est à l'instant même expédié au brave général Decaen, gouverneur de l'île, pour le prévenir que les quatre bâtiments français, le Victor, la Minerve, le Ceylan et la Bellone, sont à Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa direction l'ordre d'appareiller, expédie à travers terres des renforts d'hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu'il va faire ce qu'il pourra pour arriver à son secours attendu que tout lui fait croire qu'il est menacé par des forces supérieures.
En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à quatre heures du matin, le Windham avait été pris par la frégate anglaise Syrius. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine Duperré, étaient entrés à Grand-Port, où le vent les retenait; il en avait aussitôt donné avis aux capitaines de La Magicienne et de l'Iphigénie, et les trois frégates étaient parties aussitôt: le Syrius remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point.
Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son appareillage; mais, quelque diligence qu'il fasse, il n'est prêt que le 22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d'avance sur lui, et le vent, qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en moment, va augmenter encore les difficultés qu'il doit éprouver pour arriver à Grand-Port.
Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et, à cinq heures du matin, il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et esclaves sont armés de fusils, et, dans le cas où les Anglais tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré.
À midi, la frégate anglaise Syrius, qui est passée sous le vent de l'île, et qui, par conséquent, a éprouvé moins de difficultés sur sa route que les deux frégates, paraît à l'entrée de la passe, rallie le trois-mâts embossé près du fort et que l'on a reconnu pour être la frégate la Néréide, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si elles comptaient à elles seules attaquer la division française, s'avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite; mais, en serrant de trop près le bas-fond, le Syrius touche, et la journée s'écoule pour son équipage à se remettre à flot.
Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui comptent ainsi quatorze cents hommes à peu près, et cent quarante-deux bouches à feu. Mais comme, aussitôt leur répartition, le capitaine Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête sanglante qui se prépare.
À deux heures de l'après-midi, les frégates La Magicienne et l'Iphigénie parurent à leur tour à l'entrée de la passe; elles rallièrent le Syrius et la Néréide, et toutes quatre s'avancèrent contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s'amarrèrent sur leurs ancres, présentant un total de dix-sept cents hommes et de deux cents canons.
Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre frégates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente impulsion du vent dans leurs agrès, et venir, avec la confiance que leur donnait la supériorité du nombre, se ranger à demi-portée du canon de la division française, présentant à leur tour leur travers, s'échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d'avance à la fuite, comme d'avance nous y avions renoncé.
C'était donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des dents de bronze et des rugissements de feu.
Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient été les gardes-françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la corne desquels flottait un pavillon tricolore; puis en même temps le rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l'ouragan de fer s'abattit sur la flotte anglaise.
Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans
autre manœuvre que
Alors il sembla au capitaine Duperré que la Néréide, déjà meurtrie par trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la passe, ralentissait son feu. L'ordre fut donné aussitôt de diriger toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant une heure, on l'écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque instant qu'elle allait amener son pavillon; puis comme elle ne l'amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant son pont, trouant sa carène, jusqu'à ce que son dernier canon s'éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu'elle demeurât rasée comme un ponton dans l'immobilité et dans le silence de la mort.
En ce moment, et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l'atteint à la tête et le renverse dans la batterie; comprenant qu'il est blessé dangereusement, à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le commandement de la Bellone, lui ordonne de faire sauter les quatre bâtiments plutôt que de les rendre, et, cette dernière recommandation faite, lui tend la main et s'évanouit. Personne ne s'aperçoit de cet événement; Duperré n'a pas quitté la Bellone, puisque Bouvet le remplace.
À dix heures, l'obscurité est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et qu'il faut tirer au hasard. À onze heures, le feu cesse; mais comme les spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trêve ils restent à leur poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et, avec elle et à sa pâle lumière, le combat recommence.
Pendant ce moment de relâche, la Néréide a reçu quelques renforts; cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie; la frégate qu'on a crue morte n'était qu'à l'agonie, elle reprend ses sens, et elle donne signe de vie en nous attaquant de nouveau.
Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du Victor, dont le capitaine est blessé; Roussin a l'ordre de remettre le bâtiment à flot et de s'en aller, à bout portant, écraser la Néréide de toute son artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate sera bien morte.
Roussin suit à la lettre l'ordre donné: le Victor déploie son foc et ses grands huniers, s'ébranle et vient, sans tirer un seul coup de canon, jeter l'ancre à vingt pas de la poupe de la Néréide; puis, de là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses pièces de chasse, l'enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est morte, mais elle n'a pas amené.
En ce moment, les cris de «Vive l'empereur!» retentissent
sur la Néréide;—les dix-sept prisonniers français qu'elle a faits dans l'île de
la Passe, et qu'elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de leur prison
et s'élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la main. L'étendard de
la Grande-
L'ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur feu sur La Magicienne, le capitaine Bouvet voulait écraser les frégates ennemies l'une après l'autre; vers trois heures de l'après-midi, La Magicienne était devenue le but de tous les coups; à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et ne respirait que comme respire un ennemi blessé à mort; à six heures on s'aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour l'évacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la division française; le feu redouble; les deux autres frégates ennemies lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer; ce qui reste d'hommes sans blessure ou blessés légèrement y descend; mais, dans l'intervalle qu'elles ont à franchir pour gagner le Syrius, deux chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre d'hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines.
Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de
La Magicienne; puis, de moment en moment, elle devient plus épaisse; alors, par
les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se traînent, qui lèvent
leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car déjà la flamme succède à la
fumée, et darde par toutes les ouvertures du bâtiment ses langues ardentes,
puis elle s'élance au dehors, rampe le long des bastingages, monte aux mâts,
enveloppe les vergues, et, au milieu de cette flamme, on entend des cris de
rage et d'agonie; puis enfin tout à coup le vaisseau s'ouvre comme le cratère
d'un volcan qui se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre: La
Magicienne vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris enflammés, qui
montent dans les airs, redescendent et viennent s'éteindre en frissonnant dans
les flots. De cette belle frégate qui, la veille encore, se croyait la reine
Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle, Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré au repos.
Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le Syrius, à son tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le Syrius que le quadruple feu du Victor, de la Minerve, de la Bellone et du Ceylan va écraser. C'est sur lui que se réunissent boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât; sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures: s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à bord de La Magicienne, le feu est demeuré là, une mèche le conduit à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation effroyable se fait entendre, et le Syrius disparaît anéanti!
Alors l'Iphigénie, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments; car, ainsi que nous l'avons dit, la Néréide, n'est plus qu'une masse inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle, elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la protection du fort.
Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la Minerve et à la Bellone de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'Iphigénie!
Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au Victor d'amariner la Néréide. Quant au Ceylan, il est si mutilé lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé ses mille blessures.
Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix pour encourager la Minerve et la Bellone dans leur poursuite. Mais l'Iphigénie, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement sur elles; l'Iphigénie dépasse l'île des Aigrettes; l'Iphigénie va atteindre le fort de la Passe; l'Iphigénie va gagner la pleine mer et sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la Minerve et la Bellone n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin, parti de Port-Louis avec L'Entreprenant, La Manche et l'Astrée. l'Iphigénie et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera.
Pendant ce temps, le Victor s'est, pour la seconde fois, rapproché de la Néréide; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort. Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le premier, a du sang jusqu'à la cheville.
Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.
Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la
capitaine
Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour, étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:
—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites, on ne rend son épée qu'à Dieu!
Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués
au capitaine
Le lieutenant Roussin fut plus heureux à l'égard du neveu qu'il ne l'avait été à l'égard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint profondément et dangereusement, n'était cependant pas frappé à mort. Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire.
Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux, n'avaient pas renoncé à leurs projets sur l'île de France; tout au contraire, ils avaient maintenant à la fois une conquête nouvelle à faire et une vieille défaite à venger. Aussi, trois mois à peine après les événements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une seconde lutte non moins acharnée, mais qui devait avoir des résultats bien différents, avait lieu à Port-Louis même, c'est-à-dire sur un point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première.
Cette fois, ce n'était pas de quatre navires ou de dix-huit cents hommes qu'il s'agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes sur la côte, et l'armée d'invasion s'avançait vers Port-Louis, qu'on appelait alors Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l'île, au moment d'être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle difficile à décrire. De tous côtés, la foule accourue de différents quartiers de l'île, et pressée dans les rues, manifestait la plus vive agitation; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à coup portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais, et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s'élevaient au bout des baïonnettes; les cris de «Vive l'empereur!» retentissaient; des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés; un frisson d'enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d'un repos bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés demandant à marcher à l'ennemi.
Mais le véritable rendez-vous était à la place d'Armes, c'est-à-dire au centre de la ville. C'est là que se rendait, tantôt un caisson emporté au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pégu, tantôt un canon traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre, qui leur noircissait la figure, tenait lieu de barbe. C'était là que se rendaient des gardes civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui avaient ajouté une baïonnette à leur fusil de chasse, des nègres vêtus de débris d'uniforme et armés de carabines, de sabres et de lances, tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur qui s'élevait au-dessus de la ville, comme s'élève le bruit d'un innombrable essaim d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque.
Cependant une fois arrivés sur la place d'Armes, ces hommes courant soit isolés, soit par troupes, prenaient un aspect plus régulier et une allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en attendant que l'ordre de marcher à l'ennemi lui fût donné, la moitié de la garnison de l'île, composée de troupes de ligne, et formant un total de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude, à la fois fière et insouciante, était un blâme tacite du bruit et de l'embarras que faisaient ceux qui, moins familiarisés avec les scènes de ce genre, avaient cependant le courage, la bonne volonté d'y prendre part; aussi, tandis que les nègres se pressaient pêle-mêle à l'extrémité de la place, un régiment de volontaires nationaux, se disciplinant de lui-même à la vue de la discipline militaire, s'arrêtait en face de la troupe, se formait dans, le même ordre qu'elle, tâchant d'imiter, mais sans pouvoir y parvenir, la régularité de ses lignes.
Celui qui paraissait le chef de cette dernière troupe, et qui, il faut le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au résultat que nous avons indiqué, était un homme de quarante à quarante-cinq ans portant les épaulettes de chef de bataillon, et doué par la nature d'une de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune émotion ne peut parvenir à donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractère. Au reste il était frisé, rasé, épinglé comme pour une parade; seulement, de temps en temps, il détachait une agrafe de son habit, boutonné primitivement depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu à peu, laissait voir un gilet de piqué, une chemise à jabot et une cravate blanche à coins brodés. Auprès de lui, un joli enfant de douze ans, qu'attendait à quelques pas de là un domestique nègre, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin, étalait, avec cette aisance que donne l'habitude d'être bien mis son grand col de chemise festonné, son habit de camelot vert à boutons d'argent et son castor gris orné d'une plume. À son côté pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre, dont il tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant qu'il était en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin d'appeler de temps en temps et bien haut: «Mon père,» appellation dont le chef de bataillon ne semblait pas moins flatté que du poste éminent auquel la confiance de ses concitoyens l'avait élevé dans la milice nationale.
À peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais à coup sûr plus remarquable.
Celui-là se composait d'un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans et de deux enfants, l'un âgé de quatorze ans, et l'autre de douze.
L'homme était grand, maigre, d'une charpente tout osseuse, un peu courbé, non point par l'âge, puisque nous avons dit qu'il avait quarante-huit ans au plus, mais par l'humilité d'une position secondaire. En effet, à son teint cuivré, à ses cheveux légèrement crépus, on devait, au premier coup d'œil, reconnaître un de ces mulâtres auxquels dans les colonies, la fortune, souvent énorme, à laquelle ils sont arrivés par leur industrie, ne fait point pardonner leur couleur. Il était vêtu avec une riche simplicité, tenait à la main une carabine damasquinée d'or, armée d'une baïonnette longue et effilée, et avait au côté un sabre de cuirassier, qui, grâce à sa haute taille, restait suspendu le long de sa cuisse comme une épée. De plus, outre celles qui étaient contenues dans sa giberne, ses poches, regorgeaient de cartouches.
L'aîné des deux enfants qui accompagnaient cet homme était comme nous l'avons dit, un grand garçon de quatorze ans, à qui l'habitude de la chasse, plus encore que son origine africaine, avait bruni le teint; grâce à la vie active qu'il avait menée, il était robuste comme un jeune homme de dix-huit ans; aussi avait-il obtenu de son père de prendre part à l'action qui allait avoir lieu. Il était donc armé de son côté d'un fusil à deux coups, le même dont il avait l'habitude de se servir dans ses excursions à travers l'île et avec lequel, tout jeune qu'il était, il s'était déjà fait une réputation d'adresse que lui enviaient les chasseurs les plus renommés. Mais, pour le moment, son âge réel l'emportait sur l'apparence de son âge. Il avait posé son fusil à terre et se roulait avec un énorme chien malgache, qui semblait de son côté, être venu là pour le cas où les Anglais auraient amené avec eux quelques-uns de leurs bouledogues.
Le frère du jeune chasseur, le second fils de cet homme à la haute taille et à l'air humble, celui enfin qui complétait le groupe que nous avons entrepris de décrire, était un enfant de douze ans à peu près, mais dont la nature grêle et chétive ne tenait en rien de la haute stature de son père, ni de la puissante organisation de son frère, qui semblait avoir pris à lui seul la vigueur destinée à tous les deux; aussi, tout au contraire de Jacques, c'était ainsi qu'on appelait son aîné, le petit Georges paraissait-il deux ans de moins qu'il n'avait réellement, tant, comme nous l'avons dit, sa taille exigu, sa figure pâle, maigre et mélancolique, ombragée par de longs cheveux noirs, avaient peu de cette force physique si commune aux colonies: mais, en revanche on lisait dans son regard inquiet et pénétrant une intelligence si ardente, et, dans le précoce froncement de sourcil qui lui était déjà habituel, une réflexion si virile et une volonté si tenace, que l'on s'étonnait de rencontrer à la fois dans le même individu tant de chétivité et tant de puissance.
N'ayant pas d'armes, il se tenait contre son père, et serrait de toute la force de sa petite main le canon de la belle carabine damasquinée, portant alternativement ses yeux vifs et investigateurs de son père au chef de bataillon, et se demandant sans doute intérieurement pourquoi son père, qui était deux fois riche, deux fois fort et deux fois adroit comme cet homme, n'avait pas aussi comme lui quelque signe honorifique, quelque distinction particulière.
Un nègre, vêtu d'une veste et d'un caleçon de toile bleue, attendait, comme pour l'enfant au col festonné, que le moment fût venu aux hommes de marcher; car alors, tandis que son père et son frère iraient se battre, l'enfant devait rester avec lui.
Depuis le matin, on entendait le bruit du canon: car depuis le matin, le général Vandermaesen, avec l'autre moitié de la garnison, avait marché au-devant de l'ennemi, afin de l'arrêter dans les défilés de la montagne Longue et au passage de la rivière du Pont-Rouge et de la rivière des Lataniers. En effet, depuis le matin, il avait tenu avec acharnement; mais, ne voulant pas compromettre d'un seul coup toutes ses forces, et craignant d'ailleurs que l'attaque à laquelle il faisait face ne fût qu'une fausse attaque pendant laquelle les Anglais s'avanceraient par quelque autre point sur Port-Louis, il n'avait pris avec lui que huit cents hommes, laissant, comme nous l'avons dit, pour la défense de la ville, le reste de la garnison et les volontaires nationaux. Il en résultait qu'après des prodiges de courage, sa petite troupe, qui avait affaire à un corps de quatre mille Anglais et de deux mille cipayes, avait été obligée de se replier successivement de position en position, tenant ferme à chaque accident de terrain qui lui rendait un instant l'avantage, mais bientôt forcée de reculer encore; de sorte que, de la place d'Armes, où se trouvaient les réserves, on pouvait, quoiqu'on n'aperçût point les combattants, calculer les progrès que faisaient les Anglais, au bruit croissant de l'artillerie, qui, de minute en minute, se rapprochait; bientôt même on entendit, entre le retentissement des puissantes volées, le pétillement de la mousqueterie. Mais, il faut le dire, ce bruit, au lieu d'intimider ceux des défenseurs de Port-Louis, qui, condamnés à l'inaction par l'ordre du général stationnaient sur la place d'Armes, ne faisait que stimuler leur courage; si bien que, tandis que les soldats de ligne, esclaves de la discipline, se contentaient de se mordre les lèvres ou de sacrer entre leurs moustaches, les volontaires nationaux agitaient leurs armes, murmurant hautement, et criant que, si l'ordre de partir tardait longtemps encore, ils rompraient les rangs et s'en iraient combattre en tirailleurs.
En ce moment, on entendit retentir la générale. En même
temps un aide de
—Aux retranchements, voilà l'ennemi!
Puis il repartit aussi rapidement qu'il était venu.
Aussitôt le tambour de la troupe de ligne battit, et les soldats, prenant leurs rangs avec la prestesse et la précision de l'habitude, partirent au pas de charge.
Quelque rivalité qu'il y eût entre les volontaires et les troupes de ligne, les premiers ne purent partir d'un élan aussi rapide. Quelques instants se passèrent avant que les rangs fussent formés; puis comme, les rangs formés, les uns partirent du pied droit tandis que les autres partaient du pied gauche, il y eut un moment de confusion qui nécessita une halte.
Pendant ce temps, voyant une place vide au milieu de la troisième file des volontaires, l'homme à la grande taille et à la carabine damasquinée embrassa le plus jeune de ses enfants, et, le jetant dans les bras du nègre à la veste bleue il courut, avec son fils aîné, prendre modestement la place que la fausse manœuvre exécutée par les volontaires avait laissée vacante.
Mais, à l'approche de ces deux parias, leurs voisins de gauche et de droite s'écartèrent, imprimant le même mouvement à leurs propres voisins, de sorte que l'homme à la haute taille et son fils se trouvèrent le centre de cercles qui allaient s'éloignant d'eux, comme s'éloignent de l'endroit où est tombée une pierre les cercles de l'eau dans laquelle on l'a jetée.
Le gros homme aux épaulettes de chef de bataillon, qui venait à grand-peine de rétablir la régularité de sa première file s'aperçut alors du désordre qui bouleversait la troisième; il se haussa donc sur la pointe des pieds, et, s'adressant à ceux qui exécutaient la singulière manœuvre que nous avons décrite:
—À vos rangs, Messieurs, cria-t-il, à vos rangs!
Mais à cette double recommandation, faite d'un ton qui n'admettait cependant pas de réplique, un seul cri répondit:
—Pas de mulâtres avec nous! Pas de mulâtres!
Cri unanime, universel, retentissant, que tout le bataillon répéta comme un écho.
L'officier comprit alors la cause de ce désordre, et vit, au milieu d'un large cercle, le mulâtre qui était demeuré au port d'armes, tandis que son fils aîné, rouge de colère, avait déjà fait deux pas en arrière pour se séparer de ceux qui le repoussaient.
À cette vue, le chef de bataillon passa au travers des deux premières files, qui s'ouvrirent devant lui, et marcha droit à l'insolent qui s'était permis, homme de couleur qu'il était, de se mêler à des blancs. Arrivé devant lui, il le toisa des pieds à la tête avec un regard flamboyant d'indignation, et, comme le mulâtre restait toujours devant lui, droit et immobile comme un poteau:
—Eh bien, monsieur Pierre Munier, lui dit-il, n'avez-vous point entendu, et faudra-t-il vous répéter une seconde fois que ce n'est point ici votre place, et qu'on ne veut pas de vous ici?
En abaissant sa main forte et robuste sur le gros homme qui lui parlait ainsi, Pierre Munier l'eût écrasé du coup; mais, au lieu de cela, il ne répondit rien, leva la tête d'un air effaré, et, rencontrant les regards de son interlocuteur, il détourna les siens avec embarras, ce qui augmenta la colère du gros homme en augmentant sa fierté.
—Voyons! Que faites-vous là? dit-il en le repoussant du plat de la main.
—Monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, j'avais espéré que, dans un jour comme celui-ci, la différence des couleurs s'effacerait devant le danger général.
—Vous avez espéré, dit le gros homme en haussant les épaules et en ricanant avec bruit, vous avez espéré! et qui vous a donné cet espoir, s'il vous plaît?
—Le désir que j'ai de me faire tuer, s'il le faut, pour sauver notre île.
—Notre île! murmura le chef de bataillon, notre île! Parce que ces gens-là ont des plantations comme nous, ils se figurent que l'île est à eux.
—L'île n'est pas plus à nous qu'à vous, messieurs les
blancs, je le
—Assez! dit le chef de bataillon en frappant du pied pour imposer à la fois silence au raisonneur du geste et de la voix, assez! Êtes-vous porté sur les contrôles de la garde nationale?
—Non, Monsieur, et vous le savez bien, répondit Munier, puisque, lorsque je me suis présenté, vous m'avez refusé.
—Eh bien, alors, que demandez-vous?
—Je demandais à vous suivre comme volontaire.
—Impossible, dit le gros homme.
—Et pourquoi cela, impossible? Ah! si vous le vouliez bien, monsieur de Malmédie....
—Impossible! répéta le chef de bataillon en se redressant. Ces messieurs qui sont sous mes ordres ne veulent pas de mulâtres parmi eux.
—Non, pas de mulâtres! Pas de mulâtres! s'écrièrent d'une seule voix tous les gardes nationaux.
—Mais je ne pourrai donc pas me battre, Monsieur? dit Pierre Munier en laissant tomber ses bras avec découragement et en retenant à peine de grosses larmes qui tremblaient aux cils de ses yeux.
—Formez un corps de gens de couleur et mettez-vous à leur tête, ou joignez-vous à ce détachement de noirs qui va nous suivre.
—Mais?... murmura Pierre Munier.
—Je vous ordonne de quitter le bataillon: je vous l'ordonne, répéta en se rengorgeant M. de Malmédie.
—Venez donc, mon père, venez donc et laissez là ces gens qui
vous insultent, dit une petite voix tremblante de colère,
Et Pierre Munier se sentit tirer en arrière avec tant de force, qu'il recula d'un pas.
—Oui, Jacques, oui, je te suis, dit-il.
—Ce n'est pas Jacques, mon père, c'est moi, c'est Georges.
Munier se retourna étonné.
C'était en effet l'enfant qui était descendu des bras du nègre, et qui était venu donner à son père cette leçon de dignité.
Pierre Munier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et poussa un profond soupir.
Pendant ce temps, les rangs de la garde nationale se rétablirent, et M. de Malmédie reprit son poste à la tête de la première file, et la légion partit au pas accéléré.
Pierre Munier resta seul entre ses deux enfants dont l'un était rouge comme le feu, et l'autre pâle comme la mort.
Il jeta un coup d'œil sur la rougeur de Jacques et sur la pâleur de Georges, et, comme si cette rougeur et cette pâleur étaient pour lui un double reproche:
—Que voulez-vous, dit-il, mes pauvres enfants! c'est ainsi.
Jacques était insouciant et philosophe. Le premier mouvement lui avait été pénible, sans doute; mais la réflexion était vite venue à son secours et l'avait consolé.
—Bah! répondit-il à son père en faisant claquer ses doigts qu'est-ce que cela nous fait, après tout, que ce gros homme nous méprise? Nous sommes plus riches que lui, n'est-ce pas, mon père? Et, quant à moi, ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l'enfant au col festonné, que je trouve son gamin de Henri à ma belle, et je lui donnerai une volée dont il se souviendra.
—Mon bon Jacques! dit Pierre Munier, remerciant son fils aîné d'être en quelque sorte venu soulager sa honte par son insouciance.
Puis il se retourna vers le second de ses fils pour voir si celui-là prendrait la chose aussi philosophiquement que venait de le faire son frère.
Mais Georges resta impassible; tout ce que son père put surprendre sur sa physionomie de glace fut un imperceptible sourire qui contracta ses lèvres; cependant, si imperceptible qu'il fût, ce sourire avait une telle nuance de dédain et de pitié, que, de même qu'on répond parfois à des paroles qui n'ont pas été dites, Pierre Munier répondit à ce sourire:
—Mais que voulais-tu donc que je fisse, mon Dieu?
Et il attendit la réponse de l'enfant, tourmenté de cette inquiétude vague qu'on ne s'avoue point à soi-même, et qui, cependant, vous agite, lorsqu'on attend, d'un inférieur qu'on redoute malgré soi, l'appréciation d'un fait accompli.
Georges ne répondit rien; mais, tournant la tête vers le fond de la place:
—Mon père, répondit-il, voilà les nègres qui sont là-bas et qui attendent un chef.
—Eh bien, tu as raison, Georges, s'écria joyeusement Jacques, déjà consolé de son humiliation par la conscience de sa force, et faisant, sans s'en douter, le même raisonnement que César. Mieux vaut commander à ceux-ci que d'obéir à ceux-là.
Et Pierre Munier, cédant au conseil donné par le plus jeune de ses fils et à l'impulsion imprimée par l'autre, s'avança vers les nègres, qui, en discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tôt aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l'île à l'égal d'un père, qu'ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef naturel, et le prièrent de les conduire au combat.
Alors il s'opéra un changement étrange dans cet homme. Le sentiment de son infériorité, qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs, disparut, et fit place à l'appréciation de son propre mérite: sa grande taille courbée se redressa de toute sa hauteur, ses yeux, qu'il avait tenus humblement baissés ou vaguement errants devant M. de Malmédie, lancèrent des flammes. Sa voix, tremblante un instant auparavant, prit un accent de fermeté terrible, et ce fut avec un geste plein de noble énergie que, rejetant sa carabine en bandoulière sur son épaule, il tira son sabre, et que, étendant son bras nerveux vers l'ennemi, il cria à son tour:
—En avant!
Puis, jetant un dernier regard au plus jeune de ses enfants, rentré sous la protection du nègre à la veste bleue, et qui, plein d'orgueilleuse joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre, il disparut avec sa noire escorte à l'angle de la même rue par laquelle venaient de disparaître la troupe de ligne et les gardes nationaux, en criant une dernière fois au nègre à la veste bleue:
—Télémaque, veille sur mon fils!
La ligne de défense se divisait en trois parties. À gauche le bastion Fanfaron, assis sur le bord de la mer et armé de dix-huit canons; au milieu, le retranchement proprement dit, bordé de vingt-quatre pièces d'artillerie, et, à droite, la batterie Dumas, protégée seulement par six bouches à feu.
L'ennemi vainqueur, après s'être avancé d'abord en trois colonnes sur les trois points différents, abandonna les deux premiers, dont il reconnut la force, pour se rabattre sur le troisième, qui, non seulement, comme nous l'avons dit, était le plus faible, mais qui encore n'était défendu que par les artilleurs nationaux; cependant, contre toute attente, à la vue de cette masse compacte qui marchait sur elle avec la terrible régularité de la discipline anglaise, cette belliqueuse jeunesse, au lieu de s'intimider, courut à son poste, manœuvrant avec la prestesse et l'habileté de vieux soldats et faisant un feu si bien nourri et si bien dirigé, que là troupe ennemie crut s'être trompée sur la force de la batterie et sur les hommes qui la servaient; néanmoins, elle avançait toujours, car plus cette batterie était meurtrière, plus il était urgent d'éteindre son feu. Mais alors la maudite se fâcha tout à fait, et, pareille à un bateleur qui fait oublier un tour incroyable par un tour plus incroyable encore, elle redoubla ses volées, faisant suivre les boulets de la mitraille, et la mitraille des boulets avec une telle rapidité, que le désordre commença à se mettre dans les rangs ennemis. En même temps, et comme les Anglais étaient arrivés à portée de mousquet, la fusillade commença à pétiller à son tour, si bien que, voyant ses rangs éclaircis par les balles et des files entières emportées par les boulets, l'ennemi, étonné de cette résistance aussi énergique qu'inattendue, plia et fit un pas en arrière.
Sur l'ordre du capitaine général, la troupe de ligne et le
bataillon national, qui s'étaient réunis sur le point menacé, sortirent alors,
l'une à gauche, l'autre à droite, et, la baïonnette en avant, s'avancèrent au
pas de charge sur les flancs de l'ennemi, tandis que la formidable batterie
continuait de le foudroyer en tête: la troupe exécuta sa manœuvre avec la
précision qui lui était habituelle, tomba sur les Anglais, fit sa trouée dans
leurs rangs, et redoubla le désordre. Mais, soit qu'il fût emporté par sa valeur,
soit qu'il exécutât maladroitement le mouvement ordonné, le bataillon national,
commandé par M. de Malmédie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et d'opérer
une attaque parallèle à celle qu'exécutait la troupe de ligne, fit une fausse
manœuvre, et vint heurter les Anglais de front. Dès lors force fut à la
batterie de cesser son feu, et, comme c'était ce feu surtout qui intimidait
l'ennemi, l'ennemi n'ayant plus affaire qu'à un nombre d'hommes inférieur à
lui, reprit courage, et revint sur les nationaux, qui, il faut le dire à leur
gloire, soutinrent le choc sans reculer d'un seul pas. Cependant cette
résistance ne pouvait durer de la part de ces braves gens, placés entre un
ennemi mieux discipliné qu'eux et qui leur était dix fois supérieur en nombre,
et la batterie qu'ils forçaient à se taire pour qu'elle ne les écrasât pas
eux-mêmes; ils perdaient à chaque instant un si grand nombre d'hommes, qu'ils
commençaient à reculer. Bientôt, par une manœuvre habile, la gauche des Anglais
déborda la droite du bataillon des nationaux, alors sur le point d'être
enveloppés, et qui, trop inexpérimentés pour opposer le carré au nombre, furent
regardés comme perdus. En effet, les Anglais continuaient leur mouvement
progressif, et, pareils à une marée qui monte, ils allaient envelopper de leurs
flots cette île d'hommes, lorsque tout à coup les cris de France!
Une étrange ondulation se promena sur les dernières lignes de l'ennemi et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs; les habits rouges se courbaient sous une vigoureuse charge à la baïonnette, comme des épis mûrs sous la faucille du moissonneur; c'était à leur tour d'être enveloppés, c'était à leur tour de faire face à la fois à droite, à gauche et en tête. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait pas de relâche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix minutes, il s'était, à travers une sanglante trouée, fait jour jusqu'au malencontreux bataillon et l'avait dégagé; alors, et voyant le but qu'ils s'étaient proposé rempli, les nouveaux arrivants s'étaient repliés sur eux-mêmes, avaient pivoté sur la gauche en décrivant un cercle, et étaient retombés au pas de charge sur le flanc de l'ennemi. De son côté, M. de Malmédie, calquant instinctivement la même manœuvre, avait donné une impulsion pareille à son bataillon, si bien que la batterie, se voyant démasquée, ne perdit pas de temps, et, s'enflammant de nouveau vint seconder les efforts de cette triple attaque, eu vomissant sur l'ennemi des flots de mitraille. De ce moment la victoire fut décidée en faveur des Français.
Alors M. de Malmédie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'œil sur ses libérateurs, qu'il avait déjà entrevus, mais qu'il avait hésité à reconnaître, tant il lui en coûtait de devoir son salut à de tels hommes. C'était, en effet, ce corps de noirs tant méprisé par lui qui l'avait suivi dans sa marche, et qui l'avait rejoint si à temps au combat, et, à la tête de ce corps, c'était Pierre Munier; Pierre Munier, qui, voyant que les Anglais, en enveloppant M. de Malmédie, lui présentaient le dos, était venu avec ses trois cents hommes les prendre en queue et les culbuter; c'était Pierre Munier qui après avoir combiné cette manœuvre avec le génie d'un général, l'avait exécutée avec le courage d'un soldat, et qui, à cette heure, se retrouvant sur un terrain où il n'avait plus que la mort à craindre, se battait en avant de tous, redressant sa grande taille, l'œil allumé, les narines ouvertes, le front découvert, les cheveux au vent, enthousiaste, téméraire, sublime! C'était Pierre Munier, enfin, dont la voix s'élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant toute cette grande rumeur pour pousser le cri:
—En avant!
Puis, comme, en effet, en le suivant, on avançait toujours, comme le désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, en entendit le cri:
—Au drapeau! au drapeau, camarades!
On le vit s'élancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se relever, s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant, reparaître, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à la main.
En ce moment, le général, craignant que les vainqueurs, en
s'engageant trop avant à la poursuite des Anglais, ne tombassent dans quelque
piège, donna l'ordre de la retraite. La ligne obéit la première, emmenant ses
prisonniers, la garde nationale emportant ses morts; enfin les noirs
volontaires fermèrent la
La ville tout entière était accourue sur le port, on se foulait, on se pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les habitants de Port-Louis croyaient que l'on avait eu affaire à l'armée ennemie tout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement repoussés, ne viendraient plus à la charge; aussi, à chaque corps qui passait, on jetait de nouveaux vivats, tout le monde était fier, tout le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête; or, les habitants s'attendaient bien à la résistance, mais non au succès; aussi, lorsqu'on vit la victoire déclarée aussi complètement, hommes, femmes, vieillards, enfants, jurèrent, d'une seule voix et d'un seul cri, de travailler aux retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas, à beaucoup près, l'arrivée d'un autre régiment si un autre régiment eût pu arriver!
Mais, au milieu de cette ovation générale, nul objet n'attirait tant les regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris; c'étaient, autour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations et des étonnements sans fin, auxquels les nègres répondaient par des rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions adressées par chacun. Debout près du vainqueur et appuyé sur son fusil à deux coups, qui n'était pas resté muet dans l'action et dont la baïonnette était teinte de sang, Jacques redressait fièrement sa tête épanouie, tandis que Georges, qui s'était échappé des mains de Télémaque, et qui avait rejoint son père sur le port, serrait convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui.
À quelques pas de Pierre Munier était, de son côté, M. de Malmédie, non plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ, mais la cravate déchirée, le jabot en pièces et couvert de sueur et de poussière: lui aussi était entouré et félicité par sa famille; mais les félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes inquiétudes, paraissait-il assez embarrassé, et, pour garder bonne contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils Henri et son nègre Bijou, lorsqu'on les vit paraître tous les deux fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père, et Bijou pour féliciter son maître.
En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui, cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son père, et, tendant la main:
—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai.
Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires réclamait sa présence.
Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté, contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que, faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car, s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son intention hostile, ne fit pas un pas en arrière:
—Donne-moi ça, lui dit-il.
—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges.
—Ce drapeau, reprit Henri.
—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père.
—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux!
—Tu ne l'auras pas.
L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de l'étendard, démonstration à laquelle Georges ne répondit qu'en se pinçant les lèvres, en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri, qui, comme tous les enfants gâtés, croyait qu'il n'y avait qu'à désirer pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses mesures, qu'il empoigna le bâton, en criant de toute la force de sa petite voix colère:
—Je te dis que je veux ça.
—Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, répéta Georges en le repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer le drapeau conquis sur sa poitrine.
—Ah! mauvais mulâtre, tu oses me toucher? s'écria Henri. Eh bien, tu vas voir.
Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges eût eu le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toute sa force un coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure et coula le long du visage de l'enfant.
—Lâche! dit froidement Georges.
Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques, d'un seul bond se retrouvant près de son frère, envoya, d'un vigoureux coup de poing appliqué au milieu du visage, l'agresseur rouler à dix pas de là, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laissé tomber dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre morceaux, cracha dessus, et lui en jeta les débris.
Ce fut au tour de l'enfant au col brodé à sentir le sang inonder son visage; mais son sang à lui avait jailli sous un coup de poing, et non sous un coup de sabre.
Toute cette scène s'était passée si rapidement, que ni M. de Malmédie, qui, comme nous l'avons dit, était à vingt pas de là occupé à recevoir les félicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir; ils assistèrent seulement à la catastrophe, et accoururent tous les deux en même temps: Pierre Munier, haletant, oppressé, tremblant; M. de Malmédie, rouge de colère, étouffant d'orgueil.
Tous deux se rencontrèrent en avant de Georges.
—Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, Monsieur, avez vous vu ce qui vient de se passer?
—Hélas! oui, monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, et croyez bien que, si j'avais été là, cet événement n'aurait pas eu lieu.
—En attendant, Monsieur, en attendant, s'écria M. de Malmédie, votre fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de porter la main sur le fils d'un blanc.
—Je suis désespéré de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmédie, balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes excuses.
—Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se redressant au fur et à mesure que son interlocuteur s'abaissait. Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?
—Que puis-je de plus, Monsieur?
—Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? répéta M. de Malmédie, embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir; vous pouvez faire fouetter le misérable qui a frappé mon Henri.
—Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil à deux coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y frotter un peu, vous, monsieur de Malmédie?
—Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'écria Pierre Munier.
—Pardon, mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui faisait rien; et moi, j'ai donné un coup de poing à M. Henri; M. Henri a donc tort et c'est donc moi qui ai raison.
—Un coup de sabre à mon fils? un coup de sabre à mon Georges? Georges, mon enfant chéri? s'écria Pierre Munier en s'élançant vers son fils. Est-ce vrai que tu es blessé?
—Ce n'est rien, mon père, dit Georges.
—Comment! ce n'est rien, s'écria Pierre Munier; mais tu as le front ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmédie, mais, voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien.
M de Malmédie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen de résister à l'évidence:
—Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle arrivée?
—Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.
—Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit drôle? demanda M. de Malmédie.
—Parce que ce drapeau n'est ni à votre fils, ni à vous ni à personne; parce que ce drapeau est à mon père.
—Après? demanda M. de Malmédie continuant d'interroger Henri.
—Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essayé de le prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donné un coup de poing dans la figure.
—Ainsi, voilà comme la chose s'est passée?
—Oui, mon père.
—C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing que quand j'ai vu couler le sang de mon frère; sans cela, je n'eusse point frappé.
—Silence, vaurien! s'écria M. de Malmédie.
Puis, s'avançant vers Georges:
—Donne-moi ce drapeau, dit-il.
Mais Georges, au lieu d'obéir à cet ordre, fit de nouveau un pas en arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.
—Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui indiquait que, s'il n'était pas fait droit à sa demande, il allait se livrer aux dernières extrémités.
—Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le drapeau aux Anglais.
—Je le
—Cependant, Monsieur....
—Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier.
Pierre Munier eut bien l'idée de répondre: «Vous n'êtes pas mon officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre soldat» mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son humilité habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique cette obéissance à un ordre si injuste lui fît gros cœur, il ôta lui-même le drapeau des mains de Georges, qui cessa dès lors d'opposer aucune résistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'éloigna chargé du trophée volé.
Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder sans résistance à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si commune et si pauvre? Mais cela était ainsi; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que cela n'étonna personne; car, dans des circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait tous les jours aux colonies: aussi, habitué dès son enfance à respecter les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire résistance. Il se rencontre de ces héros qui lèvent la tête devant la mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque l'homme, cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on, lorsqu'il entend le chant du coq.
Quant à Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laissé échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans essayer même de le consoler. De son côté, Jacques se mordait les poings de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de Malmédie et de tous les blancs.
Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter, un messager couvert de poussière accourut, annonçant que les Anglais descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivière, au nombre de dix mille; puis, presque aussitôt, la vigie, placée sur le morne de la Découverte, signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui, jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivière, déposa cinq mille hommes sur la côte. Enfin, en même temps, on apprit que le corps d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière des Lataniers, et était prêt à marcher de nouveau sur Port-Louis, en combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui s'avançaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il n'y avait plus moyen de résister à de pareilles forces; aussi, aux quelques voix désespérées qui, en appelant au serment fait le matin de vaincre ou mourir, demandaient le combat, le capitaine général répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en déclarant que, chargé des pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur Napoléon, il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la ville.
Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille à peine; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupée seulement par la troupe réglée.
Dans la nuit du 2 au 3 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée; à cinq heures du matin, elle fut approuvée et échangée; le même jour, l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la ville et de la rade.
Huit jours après, l'escadre française prisonnière sortit du port à pleines voiles, emmenant la garnison tout entière, pareille à une pauvre famille chassée du toit paternel; aussi, tant qu'on put apercevoir la dernière ondulation du dernier drapeau, la foule demeura-t-elle sur le quai; mais, lorsque la dernière frégate eut disparu, chacun tira de son côté morne et silencieux. Deux hommes restèrent seuls et les derniers sur le port: c'étaient le mulâtre Pierre Munier et le nègre Télémaque.
—Mosié Munier, nous va monter là-haut, la montagne; nous capables voir encore petits maîtres Jacques et Georges.
—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les emporte.
Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance, comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer encore, mais la frégate la Bellone, à bord de laquelle ils étaient embarqués.
En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât,
s'était décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en
Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui. D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir.
Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.
C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami lui-même.
Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique, c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.»
Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port, côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage, apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son approche, l'attendent en foule pressée sur le quai.
D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde attend à l'île de France les nouvelles d'Europe, on ne s'étonnera sans doute point de l'affluence qui, par une belle matinée de la fin du mois de février 1824, vers les onze heures du matin, s'était portée sur tous les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le Leycester, belle frégate de trente six canons, signalée depuis la veille à deux heures de l'après-midi.
Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il transportait à son bord.
L'un était un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus, aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou trente-deux ans, quoiqu'il en eût plus de quarante. En lui, au premier abord, on ne remarquait rien de saillant; mais aussi l'on était forcé d'avouer que tout était convenable. Si, après un premier coup d'œil jeté sur lui, on avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa personne, on remarquait qu'il avait le pied et la main petits et admirablement bien faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa voix était claire et arrêtée, mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses yeux bleu clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances habituelles de sa vie, reprocher de manquer un peu d'expression, laissaient errer un regard limpide, mais qui ne s'attachait à rien et semblait ne rien chercher à approfondir. De temps en temps, cependant, il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil, accompagnant ce mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir alors une double rangée de dents petites, bien rangées, et blanches comme des perles. Cette espèce de tic semblait alors ôter à son regard le peu d'expression qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on s'apercevait, au contraire, que c'était dans ce moment que sa vue, profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières rapprochées, allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au plus profond de son âme. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait que c'était, en général, l'opinion que les hommes superficiels avaient de lui, et, presque toujours, soit calcul, soit indifférence, il se plaisait à la leur laisser, bien sûr de les détromper quand le caprice lui en prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe menteuse cachait un esprit singulièrement profond, comme il arrive souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds; aussi, avec la conscience de sa supériorité presque universelle, attendait-il patiemment qu'on vînt lui offrir l'occasion de triompher. Alors, et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne, et dans la personne qui émettait cette pensée, une lutte digne de lui, il s'accrochait à la conversation, que, jusque-là, il avait laissé errer dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu, se répandait au dehors, grandissait à toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colorée, à la fois séduisante et grave, éblouissante et positive; si cette occasion ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'être regardé par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il manquât d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de certaines choses jusqu'à l'excès. Mais c'était un système de conduite qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Toutes les fois qu'une position erronée, une pensée fausse, une vanité mal soutenue, un ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrême finesse de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sarcasme incisif ou sur les lèvres un sourire moqueur; mais il étouffait à l'instant même ce genre d'ironie extérieure, et, quand il ne pouvait renfermer entièrement cette irruption de dédain, il déguisait sous un des clignements d'yeux qui lui étaient habituels le mouvement railleur qui lui échappait malgré lui, sachant bien que le moyen de tout voir, de tout entendre, était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il bien voulu, comme Sixte-Quint, paraître aussi paralytique: mais, comme cela l'eût entraîné à une trop longue et trop fatigante dissimulation, il y avait renoncé.
L'autre était un jeune homme brun, au teint pâle et aux longs cheveux noirs; ses yeux, qui étaient grands, admirablement fendus et du plus beau velouté, avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée, un caractère de fermeté qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui était rare, car toute son organisation paraissait obéir non pas à des instincts physiques, mais à une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait être au fond de son âme. Quoique les lignes de son visage fussent pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité; son front harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carrée, était sillonné par une légère cicatrice, presque imperceptible dans l'état de calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie d'admirables dents. L'aspect général de sa physionomie était grave: aux rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils, aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de sa personne, il était d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait que, animés par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu'elle lui avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d'un pantalon, d'un gilet et d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris, et, à la boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante négligence, les rubans réunis de la Légion d'honneur et de Charles III.
Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du Leycester,
qui avait pris l'un à
Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel, hâtons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse de l'homme obligé de se reconnaître à lui-même une infériorité sur celui dont jusque-là il s'était cru l'égal. Puis, lorsque, le danger passé, ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui dire:
—Vous avez donc été capitaine de vaisseau, milord?
—Oui, avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre honorifique; j'ai même atteint le grade de commodore; mais, depuis six ans, je suis passé dans la diplomatie, et, au moment du péril, je me suis souvenu de mon ancien métier: voilà tout.
Puis il n'avait plus une seule fois été question de cette circonstance entre ces deux hommes; seulement, il était visible que le plus jeune des deux était intérieurement humilié de cette supériorité, que son compagnon avait, d'une façon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte forcé de la mettre au jour.
La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua, indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'étaient fait, pendant les trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur voyage à tous deux était l'île de France, et ils n'en avaient pas demandé davantage.
Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver, car tous deux avaient recommandé que, du moment où l'on apercevrait l'île, on les avertît. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le jeune homme aux cheveux noirs était sur le pont, appuyé au couronnement de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si puissant, même parmi les marins: «Terre à l'avant!»
À ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avançant vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint s'appuyer près de lui.
—Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure du moins; car j'avoue à ma honte que j'ai beau regarder à l'horizon, je n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi bien être un brouillard flottant sur la mer qu'une île ayant ses racines au fond de l'Océan.
—Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages; mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la mer, je vois notre île dans tous ses contours, et je dirai même dans tous ses détails.
—Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la rejette pas comme une impossibilité.
—Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi à l'œil nu, je vais vous décrire la côte; me croirez-vous après cela?
—Milord, répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma curiosité.
—Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que l'air de la terre fait son effet, voilà que vous devenez flatteur.
—Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tête. Oh! Votre Grâce se trompe. Le Leycester, je vous le jure, ferait plus d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le long de cette interminable traversée, et j'oserai presque dire de l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi.
—Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espère aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme supérieur est un parent que nous reconnaissons pour être de notre famille, partout où nous le rencontrons. Cela posé, trêve de compliments, mon jeune ami; prenez cette lunette et regardez; car nous avançons si rapidement, qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite démonstration géographique dont je me suis chargé.
Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil.
—Voyez-vous? dit l'Anglais.
—Parfaitement, dit le jeune homme.
—Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au milieu de la mer, voyez-vous l'île Ronde?
—À merveille.
—Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'île Plate, au pied de laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout à fait l'air, à sa tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons où il est, et nous passerons où il passe.
Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir à l'œil nu les objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait à peine, lui, à l'aide du tube qu'il tenait à la main; puis, avec un sourire d'étonnement:
—C'est miraculeux! dit-il.
Et il reporta la lunette à ses yeux.
—Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si poétique mémoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrière lequel s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne de Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles?
—Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics, tous ces sommets sont familiers à mon enfance et je les ai gardés dans ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main, les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous voyez ce rivage, et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la description que vous venez de me faire?
—C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage! oui, j'en parle un peu de mémoire quoique les souvenirs qu'il m'a laissés soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle! Oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.
—C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'île de France, répondit le jeune homme aux cheveux noirs.
—Y étiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne fût-ce que par orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés?
—Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite.
—Eh bien, j'y suis venu à cette époque; car, à cette époque, je servais dans la marine.
—Comme aspirant, sans doute?
—Comme lieutenant de frégate, Monsieur.
—Mais à cette époque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez un enfant?
—Quel âge me donnez-vous, Monsieur?
—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous avez trente ans à peine.
—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant; je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de flatterie.
Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la question qui lui avait été faite:
—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île. Connaissez-vous Port-Louis, milord?
—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus
blessé dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en
Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.
Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la frégate Leycester fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment européen.
Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume, car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique.
En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France pour Sa Majesté Britannique.
Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant qu'il a entrevu à bord de la Néréide, couché aux pieds de son oncle le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre histoire.
Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers lui:
—À propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand dîner aux autorités de l'île; j'espère que vous me ferez l'honneur d'être un de mes convives?
—Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme; mais encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon côté, je dise à Votre Grâce qui je suis....
—Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur,
répondit lord Murrey, et alors je saurai qui vous êtes; en attendant, je
Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-de-Plomb.
En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la frégate retentirent à la fois, et, pareils à un écho, ceux des autres bâtiments leur répondirent; aussitôt des acclamations universelles de «Vive lord Murrey!» accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur, qui, après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient cette honorable réception, s'achemina, entouré des principales autorités de l'île, vers le palais.
Et, cependant, ces hommes qui faisaient fête au représentant de Sa Majesté Britannique et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien les mêmes hommes qui, autrefois, avaient pleuré le départ des Français; mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette époque; la génération ancienne avait en partie disparu, et la génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par ostentation et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment juré; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer et débaptiser un grand homme ou une grande nation.
Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu'à l'hôtel du gouvernement; mais, lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le navire.
En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait
à son tour, et la curiosité, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'était
reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser gracieusement
la parole et lui serrer la main; de sorte que la foule assemblée décidait, avec
sa sagacité ordinaire, que cet étranger était quelque jeune seigneur
appartenant à la haute aristocratie de
Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroit qu'on appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de chaque côté le coin de la bouche, et d'un beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqué blanc. Il portait une cravate à coins brodés, et un long jabot, garni de dentelle, flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un peu plus accentués que ceux de son voisin, avaient cependant avec ceux-ci une telle ressemblance, qu'il était évident que ces deux individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté, était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet et d'un pantalon blancs.
—Voilà, par ma foi, un joli garçon, dit le gros homme en regardant l'étranger, qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je conseille, s'il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles.
—Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son œil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe, arabissime.
—Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.
—Non, mon père; mais, s'il veut vendre son cheval, je
—Ce sera Henri de Malmédie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t'en passer la fantaisie; tu le peux, tu es riche.
Sans doute l'étranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement, et il fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui n'était pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute à leur égard qu'ils ne l'étaient au sien, il continua sa route en murmurant:
—Encore eux! Toujours eux!
—Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui l'entouraient.
—Je n'en
—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous sommes.
—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.
Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une dentelle.
En effet, celui qui causait avec elle était un individu au
corps osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un large
chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des cheveux dont aurait
pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue natte qui lui tombait
jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un pantalon de coton bleu descendant
jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de même étoffe et de même couleur, descendant
jusqu'au milieu des cuisses. À ses pieds était un bambou, long d'une toise,
supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanteur
faisait, lorsque le bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand,
plier cette longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille
petits brimborions qui, aux colonies comme en
Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.
Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à Port-Louis que sous le nom de Miko-Miko, les deux seuls mots qu'il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et qui, selon toute probabilité, voulaient dire: Achetez, achetez. Les relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre Miko-Miko et de se faire comprendre par lui.
Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.
—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services: puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour interprète?
—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de ces langues.
—Monsieur connaît peut-être quelque langue que parlera cet homme, ma mie Henriette, répondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet éventail, que, si Monsieur parvenait à m'en dire le prix, il m'aurait rendu un véritable service.
—Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette: cet homme ne parle aucune langue.
—Il parle au moins
—Oui, mais il est né en Chine; et qui est-ce qui parle chinois?
L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa quelques mots dans une langue étrangère.
Nous essayerons vainement de dire l'expression d'étonnement qui se peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique lointaine. Il laissa tomber l'éventail qu'il tenait, et, s'élançant les yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises; puis, comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite, il se décida enfin à répondre; mais ce fut avec une expression dans le regard et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de l'éventail.
—C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'étranger se retournant vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres à peu près.
—Mille fois merci, Monsieur! répondit Sara en rougissant de nouveau. Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle la langue de cet homme?
—Et surtout bien étonnant, répondit ma mie Henriette.
—C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, répondit l'étranger dans la même langue. Ma mère mourut que je n'avais que trois mois encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'île Formose qui était au service de notre maison, sa langue est donc la première que je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouvé souvent l'occasion de la parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grâce à ces quelques mots, vous rendre un léger service.
Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et, faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit en saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie Henriette.
L'étranger suivit la rue de Moka; mais à peine eut-il fait un mille sur la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la montagne de la Découverte, qu'il s'arrêta tout à coup, et que ses yeux se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un instant l'étranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si ce doute avait disparu devant une conviction entière:
—C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est changé!
Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu'il exécuta heureusement, après s'être arrêté deux ou trois fois en route en appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop forte le temps de se calmer.
Quant au vieillard, il ne bougea point à l'approche de l'étranger, si bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait pas même entendu le bruit de ses pas; ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté, et que, le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour s'éloigner:
—Oh! ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme.
Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son extrémité.
Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de regarder la mer, et l'étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'étranger prit la parole:
—Monsieur, dit-il à son voisin, vous n'étiez sans doute point là, lorsqu'il y a une heure et demie à peu près, le Leycester a jeté l'ancre dans le port?
—Pardonnez-moi, Monsieur, j'y étais, répondit le vieillard avec un accent où se confondaient l'humilité et l'étonnement.
—Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à l'arrivée de ce bâtiment venant d'Europe?
—Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné.
—C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le monde descendu sur le port.
—Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, répondit mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie; je prends au contraire, et j'en suis certain, un plus grand intérêt que personne à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes; et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin m'asseoir ici, à la même place d'où je les ai vus partir; et je reste là tout le jour, jusqu'à ce que, chacun s'étant retiré, tout espoir soit perdu pour moi.
—Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu'au port? demanda l'étranger.
—C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j'ai fini par m'arrêter ici, et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il m'annonce leur arrivée, s'il tarde à revenir, je crois qu'il attend une lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je me lève et je m'en retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant: «Ce sera sans doute pour la prochaine fois.»
—Pauvre père! murmura l'étranger.
—Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec étonnement.
—Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.
—Vous ne savez donc pas qui je suis?
—Vous êtes homme et vous souffrez.
—Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d'une voix basse et profondément humiliée.
Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.
—Et moi aussi, Monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.
—Vous? s'écria le vieillard.
—Oui, moi, répondit l'étranger.
—Vous êtes mulâtre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger. Vous êtes mulâtre? Oh! alors votre pitié ne m'étonne plus. Je vous avais pris pour un blanc mais, du moment que vous êtes homme de couleur comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami, un frère.
—Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au vieillard.
Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable expression de tendresse:
—Et plus que cela encore, peut-être.
—Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous, Monsieur, que j'ai, ou plutôt que j'avais, car Dieu seul sait si tous deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils que j'aimais tous deux de l'amour d'un père, un surtout.
L'étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.
—Cela vous étonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je
fasse une différence entre ces deux enfants, et que je préfère l'un à l'autre?
Oui, cela ne doit pas être, je le
L'étranger porta la main à son front, et, profitant du moment où le vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, détournait la tête, il essuya une larme.
—Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,—il s'appelait Georges,—ce n'est pas que Georges fût le plus beau; oh! non, au contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui; mais il avait dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si ferme, que, si je l'eusse mis au collège de Port-Louis avec les autres enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'eût que douze ans, il eût bientôt dépassé tous les autres élèves.
Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et d'enthousiasme; mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair, et son regard avait déjà repris son expression vague, plaintive et mate, lorsqu'il ajouta:
—Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres.
À son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.
Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l'étranger.
—C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant que l'éducation fixerait l'humeur vagabonde de l'aîné et dompterait le caractère trop entier du second; mais il paraît que Dieu n'approuvait pas ma résolution car, dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques s'est embarqué à bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reçu de ses nouvelles que trois fois, et, à chaque fois, d'un point du monde opposé; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe d'inflexibilité qui m'effrayait en lui. Celui-là m'a écrit plus souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Égypte, tantôt d'Espagne, car il a beaucoup voyagé aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne.
—Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parlé de l'époque de leur retour?
—Jamais; et qui sait si même je les reverrai un jour car, de
mon côté, quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus
heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent là-bas,
c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici; s'ils n'éprouvent
pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils ont trouvé en
—S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'étranger d'une voix dont il cherchait inutilement à comprimer l'émotion, c'est peut-être qu'il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans l'attente.
—Plût à Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.
—C'est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus émue, qu'il veut se glisser près de vous sans être reconnu de vous, et jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.
—Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.
—Et cependant, s'écria le jeune homme incapable de résister plus longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon père!
—Vous!... toi!... toi!... s'écria à son tour le vieillard en parcourant l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute.
Puis, secouant la tête:
—Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme.
—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc, s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.
Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges.
En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.
Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et que nous venons de lui montrer jeune homme.
Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou honteuse.
Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même.
Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait, dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute, mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils Henri étaient de ce nombre.
Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques, avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père, jura guerre à mort à un préjugé.
Georges quitta la colonie après la scène que nous avons
racontée, arriva en
Malheureusement, cet état de choses dura peu. Deux ans après leur arrivée, comme Jacques et Georges étaient allés passer leurs vacances à Brest, chez un correspondant de leur père auquel ils étaient recommandés, Jacques, qui avait toujours eu un goût décidé pour la marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuyé de sa prison, comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna à son père, dans une lettre qu'il lui écrivit, pour un bâtiment de l'État. De retour au collège, Georges sentit alors cruellement l'absence de son frère. Sans défense contre les jalousies qu'avaient suscitées ses triomphes d'écolier, et qui, du moment qu'elles pouvaient être assouvies, devenaient de véritables haines, il fut honni par les uns, battu par les autres, maltraité par tous; chacun avait pour lui son injure favorite. Ce fut une rude épreuve; Georges la supporta courageusement.
Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position et comprit que la supériorité morale n'était rien sans la supériorité physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir de cette heure, il changea complètement de manière de vivre; de timide, retiré, inactif qu'il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux, c'est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le danger, était de lui faire faire un pas en arrière pour l'éviter. Il lui fallait la réflexion pour être brave, et, quoique cette bravoure soit la plus réelle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en effraya comme d'une lâcheté.
Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu; mais, vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu'à ce qu'il fut vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, mais parce qu'il était plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharné, il conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter, et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter; car, si faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand on le sait déterminé; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force lui venait peu à peu; aussi, encouragé par ses premiers essais, tant que durèrent les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval, s'imposant une fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer. Alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant des heures entières, il bêchait la terre comme un laboureur; pendant des jours entiers, il portait des fardeaux comme un manœuvre; puis, le soir venu, au lieu de se coucher dans un lit chaud et doux, il s'enveloppait dans son manteau, se jetait sur une peau d'ours et dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne sachant si elle devait rompre ou triompher. Georges sentait qu'il jouait sa vie, mais que lui importait sa vie; si sa vie n'était pas pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse? La nature fut la plus puissante; la faiblesse physique, vaincue devant l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux autres et qui battit, à son tour, ceux qui l'avaient tant de fois battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui, étant craint, fut respecté.
Au reste, par une harmonie toute naturelle, à mesure que la
force se répandait dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage;
Georges avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques; il laissa
pousser ses longs cheveux noirs dont à force de soins il corrigea la rudesse
native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur maladive disparut pour
faire place à un teint mat plein de mélancolie et de distinction: enfin, le
jeune homme s'étudia à être beau, comme l'enfant s'étudiait à être
Aussi, lorsque Georges, après avoir fait sa philosophie, sortit du collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et, comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doit savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'être, en toutes choses, de la force du commun des hommes; il décida qu'en toutes choses il leur serait supérieur.
Au reste, les études qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolastiques, et maître désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des règles dont il résolut de ne pas se départir: le matin, à six heures, il montait à cheval; à huit heures, il allait au tir au pistolet; de dix heures à midi, il faisait des armes; de midi à deux heures, il suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; enfin, le soir, il allait ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.
Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, également familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientôt cité comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingués de la capitale. Georges avait donc à peu près atteint son but.
Cependant, il lui restait une dernière épreuve à faire: certain d'être maître des autres, il ignorait encore s'il était maître de lui-même; or, Georges n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose que ce fût; il résolut de s'éclairer sur son propre compte.
Georges avait souvent craint de devenir joueur.
Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois, je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné, je ne jouerai plus.»
Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un louis de plus qu'il ne s'était proposé.
Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis, comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et cessa avec la même ponctualité que la veille.
Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur
son dernier billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint
favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces trois
quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges, dont les
habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions orales: pendant
ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir fait un pacte avec le
diable, à l'aide duquel un démon invisible lui soufflait d'avance à l'oreille
la couleur qui allait sortir et la carte qui allait gagner. L'or et les billets
de banque s'entassaient devant lui, à la grande stupéfaction des assistants.
Georges ne pensait plus lui-même; il jetait son argent sur la table et disait
au banquier: «Où vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et
Georges gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui
avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé d'adopter
une
Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après. Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs.
Georges était content de lui; il avait vaincu une passion.
Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.
À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme. Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix. Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme qui avait produit sur elle une si profonde impression.
Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche; puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve, comme il l'avait été dans la première, il sortit.
Georges était content de lui, il avait dompté ses sens.
Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges; aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta d'une façon assez étrange.
Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et,
en attendant que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de
l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs tireurs
de
—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si monsieur tirait sur un homme.
Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un air moitié railleur, moitié menaçant:
—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage; voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et précise des paroles que vous avez dites?
—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.
—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et l'intention qui les a dictées.
—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger contre la poitrine d'un homme.
—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.
—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le coup.
—Vous êtes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur.
—Jamais, répondit Georges.
—Alors, il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille circonstance on puisse avoir peur, reprit l'étranger avec un sourire où perçait une légère teinte d'ironie.
—Excusez-moi, Monsieur répondit Georges, mais vous m'avez mal compris, je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler d'autre chose que de peur.
—Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur.
—C'est possible, répondit Georges avec le même flegme, mais je n'en suis pas moins convaincu qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire, qu'à la même distance où vous faites mouche à tous coups....
—Eh bien, qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger.
—À vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges.
—Et moi, je suis sûr du contraire, Monsieur.
—Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole.
—Alors, c'est un démenti que vous me donnez?
—Non, c'est un fait que j'établis.
—Mais dont, je suppose, vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en ricanant le tireur.
—Pourquoi cela? répondit Georges en le regardant fixement.
—Mais sur un autre que sur vous, je présume.
—Sur un autre ou sur moi-même, peu importe.
—Ce serait téméraire à vous, Monsieur, de risquer une pareille épreuve, je vous en préviens.
—Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par conséquent, ma conviction est que je ne risquerais pas grand-chose.
—Ainsi, Monsieur, vous me répétez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq pas, je manquerais mon homme?
—Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je vous le répète; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquième.
—Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter.
—Libre à vous de croire que c'est mon intention.
—C'est bien, Monsieur. Votre heure?
—À l'instant même, si vous voulez.
—Le lieu?
—Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne.
—Vos armes?
—Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit, c'est une expérience que nous faisons.
—À vos ordres, Monsieur.
—C'est moi qui suis aux vôtres.
Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnés chacun d'un ami.
Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'affaire, mais c'était chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des excuses, et Georges prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le cas où il serait blessé ou tué, puisque, dans ce cas seulement, il aurait tort.
Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations qui n'amenèrent aucun résultat.
On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre; mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si on n'adoptait point la distance à laquelle on tire d'habitude sur la plaque c'est-à-dire vingt cinq pas. En conséquence, on mesura vingt-cinq pas.
Alors on voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le premier; mais Georges déclara qu'il regardait ce préliminaire comme inutile attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement à son adversaire. L'adversaire de Georges de son côté, se piqua d'honneur, et insista pour que le sort décidât d'un avantage qui, entre deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance à celui qui tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut obligé de céder.
Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets avec la même mesure, la même poudre et les mêmes balles que celles avec lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient aussi les mêmes pistolets. Georges avait imposé ce point comme une condition sine qua non.
Les adversaires se placèrent à vingt-cinq pas, et chacun d'eux reçut des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins s'éloignèrent, laissant aux combattants la faculté de tirer l'un sur l'autre dans l'ordre convenu.
Georges ne prit aucune des précautions usitées en pareille circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie de son corps. Il laissa pendre son bras le long de sa cuisse et présenta, dans toute sa largeur, sa poitrine entièrement désarmée.
Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de Georges commença-t-elle à produire son effet. Ce tireur si habile, qui n'avait jamais manqué son coup, douta de lui-même.
Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa. C'était contre toutes les règles du duel; mais à chaque fois, Georges se contenta de lui dire:
—Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps.
À la troisième, il eut honte de lui-même et fit feu.
Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Mais, aussitôt le coup parti, Georges se tourna successivement à gauche et à droite, et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il n'était pas blessé:
—Eh bien, Monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sûr de son coup que lorsqu'on tire sur une plaque.
—C'est bien, Monsieur, j'avais tort, répondit l'adversaire de Georges. Tirez à votre tour.
—Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait posé à terre, et en tendant son pistolet au garçon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi faire?
—Mais c'est votre droit, Monsieur, s'écria son adversaire et je ne souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de voir comment vous tirez vous-même.
—Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid, entendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous toucherais, moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez pas touché. J'avais raison; voilà tout.
Et, quelque prétexte que pût lui donner son adversaire, quelques instances qu'il fît pour qu'il tirât à son tour, Georges remonta dans son cabriolet et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile en répétant à son ami:
—Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une différence de tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme?
Georges était content de lui, car il était sûr de son courage.
Ces trois aventures firent du bruit et posèrent admirablement Georges dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais, au moment où on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages était arrivé, un beau matin Georges prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune un cadeau royal, et partit pour Londres.
À Londres, Georges se fit présenter partout et fut partout bien reçu. Il eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et courir les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout d'un an, il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmant cavalier; ce fut pendant ce séjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il rencontra lord Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier autrement connaissance avec lui.
C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la mode. Georges visita successivement la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte. Il fut présenté à Méhemet-Ali, au moment où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd. Il accompagna le fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reçut de lui un sabre d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son haras.
Georges revint en
Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas, et cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir être si acharnée, n'était guère autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au Trocadéro, cependant, les choses changèrent de face, et l'on vit qu'il faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution péninsulaire.
Le régiment auquel Georges s'était joint n'était pas désigné pour l'assaut; Georges changea de régiment et passa aux grenadiers. La brèche pratiquée et le signal de l'escalade donné, Georges s'élança à la tête de la colonne d'attaque et entra le troisième dans le fort.
Son nom fut cité à l'ordre de l'armée, et il reçut, des mains du duc d'Angoulême, la croix de la Légion d'honneur, et, de la main de Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux jeune homme fut au comble de la joie.
Il pensa alors que le moment était venu de retourner à l'île
de France: tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli, tout ce qu'il
avait désiré atteindre était dépassé: il n'avait plus rien à faire en
Sur ces entrefaites, le Leycester relâcha à Cadix. Le Leycester allait à l'île de France, où il devait rester en station. Georges demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et, recommandé qu'il était au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il l'obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un indigène de l'île de France: or, lord Murrey n'était pas fâché d'avoir quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pût lui donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux qu'il est si important qu'un gouverneur ait précautionneusement amassés avant de mettre le pied dans son gouvernement.
On a vu comment Georges et lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés l'un de l'autre et comment ils en étaient arrivés à un certain point de liaison en abordant à Port-Louis.
On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu'il était pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour: puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu, que, tout en cheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de regarder le fils, s'arrêtant de temps en temps devant lui comme en contemplation, et, à chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme sur son cœur avec tant d'effusion, qu'à chaque fois Georges, malgré cette puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui venir aux yeux.
Après trois heures de marche, on arriva à la plantation; à un quart d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu'en arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les attendaient avec une joie mêlée de crainte: car ce jeune homme qu'ils n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau maître qui leur arrivait, et ce maître, que serait-il?
Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos.
Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation. D'heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux, entouré d'un triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant par devant, sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la route, et, par derrière, sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs doubles mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs; puis tout alentour, et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes et de maïs qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière, implorer la main des moissonneurs.
Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque
plantation, le
Au milieu du camp s'élevait un grand bâtiment qui servait de
grange l'hiver, et de salle de danse l'été; de grands cris de joie en
sortaient, mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe malgache. Les
nègres, profitant des vacances données, s'étaient aussitôt joyeusement mis en
fête; car, dans ces natures primitives, il n'y a pas de nuances; du travail,
elles passent au plaisir, et se reposent de la fatigue par la danse. Georges et
son père ouvrirent
Aussitôt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin, cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur colonel. Puis, après un moment de silence agité, une triple acclamation salua les maîtres. Cette fois, c'était bien l'expression franche et entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis, parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges, dont le retour, comme nous l'avons dit, avait inspiré de graves craintes dans la pauvre population, comme s'il eût deviné l'effet que sa présence avait produit, il éleva la main en signe qu'il voulait parler. Aussitôt, le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent avidement les paroles suivantes, qui tombèrent de sa bouche, lentes comme une promesse, solennelles comme un engagement:
—Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon père vous rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère, aussi religieusement qu'ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici, et vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon père désire que vous en bâtissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit jardin, il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des patates, et d'y élever un cochon avec des poules; ceux qui voudront faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche à Port-Louis, et disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est commis, il y aura une sévère punition pour celui qui aura volé son frère; si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait justice: je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous êtes et vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer à nous quitter.
De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paraîtra sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel, mais qui, là-bas, fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que c'était la première charte de ce genre qui eût été octroyée dans la colonie.
Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous venons de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour d'un grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la berloque, comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses besoins, son tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque ouvrage manuel destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces groupes, les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu, allaient et venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce mouvement, quoique cette soirée précédât un jour de repos, on sentait peser sur ces malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre ancienne connaissance M. de Malmédie.
Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans
l'acception que nous donnons en
Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son père avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.
Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la
situation morale et matérielle des nègres du quartier des plaines Williams,
avec
Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous le nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux esclaves de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux de M. de Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il y a toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi plus fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la société, reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu que, si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son créancier.
Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que les jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras, ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes, qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se baisser, les objets qu'ils trouvent sur leur chemin.
Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible, mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion; mais, moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, les nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique, quoique, de temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât ses griffes et montrât ses dents.
Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés, on l'appelait généralement Antonio le Malais.
La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse, et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son, toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul cri partit de toutes les bouches:
—Antonio le Malais! Vive Antonio!
Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient des Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, avaient entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.
Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal à la joie des autres esclaves:
—Antonio le Malais!
Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au milieu du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de l'autre côté, assis à la manière des tailleurs.
—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.
Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument à sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude; puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au sujet, il chanta la chanson suivante: I Moi resté dans un p'tit la caze, Qu'il faut baissé moi pour entré; Mon la tête touché son faitaze, Quand mon li pié touché plancé. Moi té n'a pas besoin lumière, Le soir, quand moi voulé dormi; Car, pour moi trouvé lune claire, N'a pas manqué trous, Dié merci! II Mon lit est un p'tit natt' malgace, Mon l'oreillé morceau bois blanc, Mon gargoulette un' vié calbasse, Où moi met l'arak, zour de l'an. Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze, Sam'di comme ça vini soupé, Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze, Banane sous la cend' grillé. III A mon coffre n'a pas serrure, Et jamais moi n'a fermé li. Dans bambou comm' ça sans ferrure, Qui va cherché mon langouti? Mais dimanch' si gagné zournée, Moi l'achète un morceau d'tabac, Et tout la s'maine, moi fais fumée, Dans grand pipe, à moi carouba.
Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les épaules avec une grimace de dégoût.
Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut se livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse que ce silence incompréhensible et obstiné.
Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant sur son épaule:
—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?
—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.
—Que fais-tu donc, alors?
—Je pense.
—Et à quoi penses-tu?
—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps. Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi, quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme toi, Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, comme toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi, Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.
—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les cerfs ne regardent point les serpents.
Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de vibrer, il reprit:
—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te semble meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta banane cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui vous chante des chansons.
—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et chante de bien jolies chansons.
—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort, parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi, Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler ta banane; est-ce vrai?
—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux silence.
—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles chansons pour vous faire rire.
—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.
—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?
—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.
—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.
—C'est vrai, répondirent les nègres.
—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?
—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.
—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.
—C'est vrai, dirent les nègres.
—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui vous fassent rire.
—C'est encore vrai, reprirent les nègres.
—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?
—Toi, Malais.
—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?
—Toi, Malais.
—Qui vous a raconté une histoire, hier?
—Toi, Malais.
—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter une histoire bientôt?
—Toi, Malais, toujours toi.
—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour ma peine, qu'on me donne quelque chose.
La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent affirmativement.
—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?
—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution frappait sur un autre que lui.
Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.
—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?
—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par Antonio.
Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il venait d'achever.
—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf; n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?
—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!
Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.
—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose; n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?
—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.
Cambeba eut une idée terrible.
—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma petite dent.
Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit machinalement la main vers le foyer.
—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite banane; n'est-ce pas vous tous?
—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor; oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!
Et toutes les voix reprirent en chœur:
—Banane, Cambeba!
Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins, Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu, étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait plus aucun moyen de disputer à son ennemi.
—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres, et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à la bouche.
—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond désespoir.
—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.
—Moi trop loin pour prendre li.
—Tu n'en veux pas?
—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.
—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors moi manger li pour empêcher li pourrir.
Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que les rires devinrent convulsifs.
—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi; banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.
—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en continuant d'éplucher sa banane.
—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien faim, bien faim!
—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan, qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et mélancolique.
—Pas si bête, dit Antonio.
—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.
—Et à qui parles-tu donc?
—Je parle à des hommes.
—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi, Nazim.
—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité qui eût fait honneur à un roi.
Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:
—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le Malais.
—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue mon chemin. Tu es un chien, Antonio.
—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi, j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.
—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.
Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.
—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par la colère.
—Et je le répète de près, s'écria Nazim.
Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:
—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.
Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût été en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia sur ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau de la poche de sa jaquette et l'ouvrit.
Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il attendit, pareil à un dieu nubien.
Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec la souplesse et l'agilité d'un serpent:
—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.
—Laïza est là! dit une voix grave.
Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la poitrine de Nazim, échappa de sa main.
—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.
Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de son roi; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.
Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps, était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane; mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la scène que nous venons de raconter, la banane avait disparu.
Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du foyer.
—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.
Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura l'animal et s'extasia à sa manière.
—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.
—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.
—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.
Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé, une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.
Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout, triste et isolé dans un coin.
—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.
—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.
Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et tous les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux donnaient ce titre à Laïza.
—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture? demanda le nègre.
—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.
—Alors, tu as donc du chagrin?
Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la tête de haut en bas.
—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.
—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.
—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.
—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.
—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?
Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers Bonhomme, à qui appartenait le fruit:
—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane tu auras la part de viande d'Antonio.
—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?
—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.
—Mais elle est perdue, répondit le Malais.
—Cela ne me regarde pas.
—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.
Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.
—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te jouera quelque mauvais tour.
—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il n'oserait pas.
—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le sais, à parler d'autre chose.
—Oui, mais pas ici.
—Sortons donc.
—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera attention à nous.
—Tu as raison, frère.
Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de choses indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès que les morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un bon appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que, effectivement, comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût même remarquer leur disparition.
Il était à peu près dix heures du soir; la nuit, sans lune, était belle et étoilée comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la fin de l'été: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pléiades mais dans une position si différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir, qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; en échange, au milieu d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hémisphère boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que faisaient, en rongeant l'écorce des arbres, les nombreux tanrecs dont les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui pliait sous les pieds des deux frères.
Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps autour d'eux d'un air inquiet, s'arrêtant pour écouter, puis reprenant leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent dans une espèce de petit bois de bambous, et, parvenus à son centre, s'arrêtèrent écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus rassurant que les autres car ils échangèrent un regard de sécurité, et s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui étendait ses larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles grêles des roseaux qui l'environnaient.
—Eh bien, frère? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment d'impatience que Laïza avait déjà modéré, quand il avait voulu le questionner au milieu des autres nègres.
—Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim? dit Laïza.
—Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de travailler jusqu'à présent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton frère; mais je me lasse de cette vie misérable: il faut que je retourne à Anjouan ou que je meure.
Laïza poussa un soupir.
—Il y a loin d'ici à Anjouan, dit-il.
—Qu'importe? répondit Nazim.
—Nous sommes dans le temps des grains.
—Le vent nous poussera vite.
—Mais si la barque chavire?
—Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de l'autre.
—Hélas! dit Laïza.
—Cela vaut mieux que d'être esclave, dit Nazim.
—Ainsi tu veux quitter l'île de France?
—Je le veux.
—Au risque de la vie?
—Au risque de la vie.
—Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point à Anjouan.
—Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.
—C'est bien, dit Laïza; qu'il soit fait comme tu le veux, frère. Cependant, réfléchis encore.
—Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris à mon tour dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même avais été vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais enchaîné, j'ai essayé de m'étrangler avec mes chaînes, on m'a rivé à la cale. Alors j'ai voulu me briser la tête le long de la muraille du vaisseau, on a étendu de la paille sous ma tête; alors j'ai voulu me laisser mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on m'a débarqué ici, on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher encore; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je gravirais. Tout à coup, j'ai entendu ta voix, frère; tout à coup, j'ai senti mon cœur contre ton cœur; tout à coup, j'ai senti tes lèvres contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j'ai cru que je pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère, ton amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis rappelé mon père, je me suis rappelé Irna. Nos travaux m'ont paru lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t'ai dit que je voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Irna, revoir mon père, revoir notre île; et toi, tu as été bon comme toujours, tu m'as dit: «Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis fort. Alors tu es sorti tous les soirs, depuis quatre jours, et tu as travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza?
—Oui, Nazim; écoute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit Laïza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans trois mois, dans une année, maîtres peut-être!
—Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir.
—Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces blancs si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures par journée à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton à leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le jour où nous nous compterons, ils seront perdus.
—Je te dirai ce que tu m'as dit, Laïza; il y a dix chances contre une pour que tu ne réussisses pas.
—Mais je te répondrai ce que tu m'as répondu, Nazim: il y en a une sur dix pour que je réussisse. Restons donc....
—Je ne le puis, Laïza, je ne le puis.... J'ai vu l'âme de ma mère; elle m'a dit de revenir dans le pays.
—Tu l'as vue? dit Laïza.
—Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se percher au-dessus de ma tête: c'est le même qui chantait à Anjouan sur sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes et il est venu: j'ai reconnu son chant; écoute, le voici.
Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar perché sur la plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel étaient couchés Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson au dessus de la tête des deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché, jusqu'au moment où le musicien nocturne s'interrompit, et, s'envolant dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les mêmes modulations à cinquante pas de distance; puis, s'envolant encore, toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant, lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on pouvait saisir les notes les plus élevées; puis enfin il s'envola encore, mais cette fois, si loin, si loin, que les deux exilés écoutaient vainement; on n'entendait plus rien.
—Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler et me montrer le chemin jusqu'à ce que j'y retourne moi-même.
—Pars donc, dit Laïza.
—Ainsi? demanda Nazim.
—Tout est prêt. J'ai, dans un des endroits les plus déserts de la rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que j'aie pu trouver; j'ai creusé un canot dans sa tige, j'ai taillé deux avirons dans ses branches; je l'ai scié au-dessus et au-dessous du canot, mais je l'ai laissé debout de peur qu'on ne s'aperçût que sa cime manquait au milieu des autres cimes; maintenant, il n'y a plus qu'à le pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu'à traîner le canot jusqu'à la rivière, il n'y a plus qu'à le laisser aller au courant, et, puisque tu veux partir, Nazim, eh bien, cette nuit tu partiras.
—Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi? demanda Nazim.
—Non, dit Laïza: moi, je reste.
Nazim poussa à son tour un profond soupir.
—Et qui t'empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de retourner avec moi au pays de nos pères?
—Ce qui m'empêche, Nazim, je te l'ai dit: depuis plus d'un an, nous avons résolu de nous révolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la révolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant.
—Ce n'est pas cela qui te retient, frère, dit Nazim en secouant la tête, c'est autre chose encore.
—Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim?
—La rose de la rivière Noire, répondit le jeune homme en regardant fixement Laïza.
Laïza tressaillit; puis, après un moment de silence:
—C'est vrai, dit-il, je l'aime.
—Pauvre frère! reprit Nazim. Et quel est ton projet?
—Je n'en ai pas.
—Quel est ton espoir?
—De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue aujourd'hui.
—Mais; elle, sait-elle que tu existes?
—J'en doute.
—T'a-t-elle jamais adressé la parole?
—Jamais.
—Alors, la patrie?
—Je l'ai oubliée.
—Nessali?
—Je ne m'en souviens plus.
—Notre père?
Laïza laissa tomber sa tête dans ses mains. Puis, au bout d'un instant:
—Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire partir serait aussi inutile que tout ce que je t'ai dit pour te faire rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie! J'ai besoin de sa vue pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour respirer. Suivons donc chacun notre destin, Nazim, retourne à Anjouan; moi, je reste ici.
—Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laïza n'est pas revenu?
—Tu lui diras que Laïza est mort, répondit le nègre d'une voix étouffée.
—Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête.
—Et pourquoi?
—Il me dira: «Si mon fils était mort, j'aurais vu l'âme de mon fils; l'âme de Laïza n'a pas visité son père: Laïza n'est pas mort.»
—Eh bien, tu lui diras que j'aime une fille blanche, dit Laïza, et il me maudira. Mais, quant à quitter l'île tant qu'elle y sera, jamais!
—Le Grand-Esprit m'inspirera, frère, répondit Nazim en se levant; conduis-moi où est le canot.
—Attends, dit Laïza.
Et le nègre s'avança vers la tige creuse d'un mapou, en tira un tesson de verre et une gargoulette pleine d'huile de coco.
—Qu'est-ce que cela? demanda Nazim.
—Écoute, frère, dit Laïza: il est possible qu'à l'aide d'un bon vent et de tes avirons, tu atteignes, en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou même la Grande-Terre. Mais il est possible que, demain ou après-demain, un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton signalement aura été donné pour toute l'île, alors tu seras obligé de te faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.
—Frère, on m'appelait le cerf d'Anjouan, comme on t'en appelait le lion, dit Nazim.
—Oui; mais, comme le cerf, tu peux tomber dans un piège. Alors il faut qu'ils n'aient aucune prise contre toi; il faut que tu glisses entre leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l'huile de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la toilette du nègre marron.
Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et, à la lueur des étoiles, Laïza commença, à l'aide de son tesson de bouteille, à couper les cheveux à son frère aussi promptement et aussi complètement qu'aurait pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette opération terminée, Nazim jeta son langouti, et son frère lui versa sur les épaules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et le jeune homme l'étendit avec la main sur toutes les parties de son corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d'Anjouan semblait un athlète antique se préparant au combat.
Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza. Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière, et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laïza, comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le chargeait sur ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui échappait, à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laïza saisit Nazim à bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré Antée; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un lion. Alors seulement, le nègre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé l'animal dont il avait pris le nom.
Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la courroie à sa ceinture.
Puis les deux frères interrogèrent le ciel, et, voyant à la position des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrière eux, et à vingt pas du massif de bambous où avait eu lieu entre les deux frères toute la conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et, poursuivant les deux frères d'un geste de menace s'élança, aussitôt qu'ils eurent disparu, dans la direction de Port-Louis.
Cet homme c'était le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.
Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de l'île de France.
Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son
grand étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous avons
entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que son nègre
aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez elle toujours
suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son acquisition du jour, dont la
destinée était d'être oubliée le lendemain, elle avait été, avec cette démarche
flexible et nonchalante qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher
nonchalamment sur un large canapé, dont la destination bien visible, était de
servir de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un
charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de vases du
Japon; la tapisserie qui en recouvrait les murailles était faite de cette belle
indienne que les habitants de l'île de
Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il était, et quelque désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité, avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre quelque rêve de sa pensée. Il y a plus: sans doute ce rêve avait pour elle toutes les apparences de la réalité; car, de temps en temps, un léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s'agitaient, répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu'elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi, après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de physionomie de son élève:
—Qu'avez-vous donc, ma chère Sara? demanda ma mie Henriette.
—Moi? Rien, répondit la jeune fille en tressaillant comme une personne qu'on éveille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche et mon éventail, voilà tout.
—Oui, je le vois bien vous jouez avec votre perruche et votre éventail; mais, à coup sûr, au moment où je vous ai tirée de votre rêverie, vous ne pensiez ni à l'une ni à l'autre.
—Oh! ma mie Henriette, je vous jure....
—Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi, interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui?
Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis, après un moment d'hésitation:
—Vous avez raison, chère bonne, lui dit-elle; je pensais à tout autre chose.
—Et à quoi pensiez-vous?
—Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperçu avant aujourd'hui, et, sans doute, il est arrivé avec le vaisseau qui a amené le gouverneur. Est ce donc un mal que de penser à ce jeune homme?
—Non, mon enfant, ce n'est point un mal d'y penser; mais c'était un mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose.
—J'ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi.
Et elle avança sa charmante tête vers sa gouvernante, qui, de son côté, se pencha vers elle et l'embrassa au front.
Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant; mais, comme ma mie Henriette, en Anglaise sévère qu'elle était, ne voulait pas laisser l'imagination de son élève s'arrêter trop longtemps sur le souvenir d'un jeune homme, et que Sara, de son côté, éprouvait un certain embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se choquèrent en quelque sorte, et chacune s'étant arrêtée pour laisser parler l'autre, il résulta du conflit des mots trop pressés un autre moment de silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit.
—Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille.
—Mais, vous-même, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous?
—Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est un jeune homme.
—Et, dans ce cas, vous en seriez fort aise, n'est-ce pas, Sara?
—Sans doute. Si c'est un jeune homme, il donnera des dîners, des fêtes, des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est si triste. Oh! les bals surtout! s'il pouvait donner des bals!
—Vous aimez donc bien la danse, mon enfant?
—Oh! si je l'aime! s'écria la jeune fille.
Ma mie Henriette sourit.
—Y a-t-il donc aussi du mal à aimer la danse? demanda Sara.
—Il y a du mal, Sara, à faire toutes choses comme vous les faites, avec passion.
—Que veux-tu, chère bonne, dit Sara d'un petit air câlin plein de charme qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite: j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne m'as-tu pas dit souvent que la dissimulation était un vilain défaut?
—Sans doute; mais, entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans cesse à ses désirs, je dirais presque à son instinct, répondit la grave Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son élève embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive l'inquiétaient en d'autres moments, il y a une grande différence.
—Oui, je sais que vous m'avez souvent dit cela, ma mie Henriette. Je sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il faut, du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise et la dissimulation: c'est le silence de la voix et l'immobilité de la physionomie. Mais, pour moi, chère bonne, il ne faut pas être trop exigeante; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite sauvage, élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes rivières. Si ce que je vois me plaît, je le désire, et, si je le désire, je le veux. Puis on m'a un peu gâtée, vois-tu, ma mie Henriette, et toi comme les autres; cela m'a rendue volontaire. Quand j'ai demandé, on m'a donné presque toujours; et, quand on m'a refusé par hasard, j'ai pris, et on m'a laissé prendre.
—Et comment cela s'arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractère, vous serez la femme de M. Henri?
—Oh! Henri est un bon garçon; il est déjà convenu entre nous, dit Sara avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il voudra, et que, moi, je ferai ce que je voudrai. N'est-ce pas, Henri? continua Sara en se tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment pour donner passage à M. de Malmédie et à son fils.
—Qu'y a-t-il, ma chère Sara? demanda le jeune homme en s'approchant d'elle et en lui baisant la main.
—N'est-ce pas que, lorsque nous serons mariés, vous ne me contrarierez jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir?
—Peste! dit M. de Malmédie, j'espère que voilà une petite femme qui fait ses conditions d'avance!
—N'est-ce pas, continua Sara, que, si j'aime toujours les bals, vous m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout au contraire de ces vilains maris qui s'en vont après la septième ou huitième contredanse? n'est-ce pas que je pourrai pécher tant que je voudrai? n'est-ce pas que, si j'ai envie d'un beau chapeau de France, vous me l'achèterez? d'un beau châle de l'Inde, vous me l'achèterez? d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achèterez?
—Sans doute, dit Henri en souriant. Mais, à propos de chevaux arabes, nous en avons vu deux bien beaux aujourd'hui, et je suis aise que vous ne les ayez pas vus, vous Sara; car, comme ils ne sont probablement pas à vendre si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous les donner.
—Je les ai vus aussi, dit Sara; n'appartiennent-ils pas à un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à un étranger brun, avec de beaux cheveux et des yeux superbes?
—Diable! Sara, dit Henri, il paraît que vous avez encore plus fait attention au cavalier qu'aux chevaux?
—C'est tout simple, Henri: le cavalier s'est approché de moi et m'a parlé, tandis que je n'ai vu les chevaux qu'à une certaine distance, et ils n'ont pas même henni!
—Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara? Et à quelle occasion? reprit Henri.
—Oui, à quelle occasion? demanda M. de Malmédie.
—D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa fatuité, et voilà ma mie Henriette qui était avec moi et qui ne s'en est pas aperçue non plus; ensuite, à quelle occasion il m'a parlé? Oh! mon Dieu, rien de plus simple: je rentrais de l'église, lorsque j'ai trouvé, m'attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux paniers tout pleins d'étuis, d'éventails, de portefeuilles et d'une multitude d'autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet éventail.... Voyez comme il est joli, Henri?
—Eh bien, après? demanda M. de Malmédie. Tout cela ne nous dit point comment ce jeune homme vous a parlé.
—J'y viens, mon oncle, j'y viens, répondit Sara. Je lui demandais donc le prix; mais il y avait un inconvénient à ce qu'il me le dit: le brave homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très embarrassées, ma mie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir les jolis objets que le marchand avait étalés, s'il n'y avait pas parmi les assistants quelqu'un qui pût nous servir d'interprète, lorsque le jeune homme s'est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé au marchand dans sa langue, et, se retournant de notre côté, nous a dit: «Quatre-vingts piastres.» Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon oncle?
—Hum! fit M. de Malmédie; c'est le prix qu'on payait un nègre avant que les Anglais défendissent la traite.
—Mais ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec étonnement.
—Oui, répondit Sara.
—Oh! mon père, s'écria Henri en éclatant de rire; oh! vous ne savez pas: il parle chinois!
—Eh bien, qu'y a-t-il de si risible à cela? demanda Sara.
—Oh! rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner à son hilarité. Comment donc! mais c'est un charmant talent que possède là le bel étranger, et c'est un homme bien heureux. Il peut causer avec les boîtes à thé et les paravents.
—Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit M. de Malmédie.
—C'est quelque mandarin, dit Henri continuant de s'égayer aux dépens du jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur.
—En tout cas, répondit Sara, c'est un mandarin lettré car, après avoir parlé chinois au marchand, il m'a parlé français à moi, et anglais à ma mie Henriette.
—Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là? dit M. de Malmédie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs.
—Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me paraît avoir été à un service qui l'aura dégoûté de tous les autres.
—Et auquel?
—À celui du roi de France. N'avez-vous pas vu qu'il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d'honneur, et un autre ruban encore.
—Oh! à l'heure qu'il est, tous ces rubans-là se donnent sans que celui qui les reçoit ait besoin d'avoir été militaire.
—Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on les donne soit un homme distingué, reprit Sara, piquée sans savoir pourquoi, et défendant l'étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre ceux qu'on attaque injustement.
—Eh bien, dit Henri, il aura été décoré parce qu'il connaît le chinois! Voilà tout.
—D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmédie avec un accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui avait eu lieu entre les deux jeunes gens; car il est arrivé sur le bâtiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas à l'île de France pour en partir le lendemain, nous aurons, sans aucun doute, l'avantage de le posséder quelque temps.
En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du gouverneur, et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murrey. C'était une invitation pour M. de Malmédie, pour Henri et pour Sara, au dîner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal qui devait suivre ce dîner.
Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l'endroit du gouverneur. C'était un fort galant homme, que celui qui débutait par une invitation de dîner et de bal; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l'idée de passer toute une nuit à danser; cela tombait d'autant mieux que le dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses garnitures de robe en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait la moitié du plaisir qu'elles auraient dû lui faire, attendu qu'elle ne savait pas, en les recevant, quand l'occasion se présenterait de les montrer.
Quant à Henri, cette nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la reçut, ne lui fut pas indifférente au fond; Henri se regardait, à raison d'ailleurs, comme un des plus beaux garçons de la colonie, et, tout convenu qu'était son mariage avec sa cousine, tout son promis qu'il était, enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile, au reste, Sara n'ayant jamais, soit insouciance, soit habitude, manifesté à cet égard la moindre jalousie.
Pour M. de Malmédie, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation, qu'il relut trois fois, et qui lui donna une plus haute idée encore de son importance, puisque, deux ou trois heures à peine après l'arrivée du gouverneur, il se trouvait déjà invité à dîner avec lui, honneur qu'il ne faisait, selon toute probabilité, qu'aux plus considérables de l'île.
Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la famille Malmédie. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour le dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savane, qui, à cette époque, étant encore désert, abondait en grand gibier; et, comme c'était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver, le dimanche matin, à une charmante maison de campagne qu'il possédait sur les bords de la rivière Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques de l'île. Or, il était impossible de maintenir les jours indiqués, attendu que l'un de ces jours était celui désigné par le gouverneur pour son bal; il devenait donc urgent d'avancer la partie de vingt-quatre heures, et non pas pour MM. de Malmédie seulement, mais encore pour une partie de leurs invités, qui devaient naturellement être appelés à l'honneur de dîner chez lord Murrey. Henri rentra donc chez lui pour écrire une douzaine de lettres, que le nègre Bijou fut chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux chasseurs la modification apportée au premier projet.
M. de Malmédie, de son côté, prit congé de Sara, sous le prétexte d'un rendez-vous d'affaires; mais, en réalité, pour annoncer à ses voisins que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion sur le nouveau gouverneur attendu que, le lundi suivant, il dînait avec lui.
Quant à Sara, elle déclara que, dans une circonstance si inattendue et si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec ces messieurs, le samedi matin, et qu'elle se contenterait de les rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matinée.
Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc comme l'avait prévu Sara dans les préparatifs de cette importante soirée, et, grâce au calme qu'apporta ma mie Henriette dans tous ses arrangements, le dimanche matin, Sara put partir comme elle l'avait promis à son oncle. L'important était fait, la robe était essayée, et la couturière, femme éprouvée répondait que, le lendemain matin, Sara la trouverait faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait pour les corrections.
Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible: après le bal, ce qu'elle aimait le mieux au monde, c'était la campagne; en effet, la campagne lui offrait cette liberté de paresse ou de caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais entièrement dans la ville; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de reconnaître aucune autorité, même celle de ma mie Henriette, la personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son esprit était à la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait sous une touffe de jamboses ou de pamplemousses, et, là, elle vivait de la vie des fleurs, buvant la rosée, l'air et le soleil par tous les pores, écoutant chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s'amusant à regarder les singes sauter d'une branche à l'autre ou se suspendre par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et rapides ces jolis lézards verts tachetés et rayés de rouge, si communs à l'île de France, qu'à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre; et, là, elle restait des heures entières, se mettant, pour ainsi dire, en communication avec toute la nature, dont elle écoutait les mille bruits, dont elle étudiait les mille aspects, dont elle comparait les mille harmonies. Son esprit, au contraire, était-il au mouvement, alors ce n'était plus une jeune fille; c'était une gazelle, c'était un oiseau, c'était un papillon; elle franchissait les torrents, à la poursuite des libellules aux têtes étincelantes comme des rubis; elle se penchait sur les précipices pour y cueillir des sauges aux larges feuilles, où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de vif-argent; elle passait, pareille à une ondine sous une cascade dont la poussière humide la voilait comme une gaze, et alors, tout au contraire des autres femmes créoles, dont le teint mat se colore si difficilement, ses joues à elle, se couvraient d'un incarnat si vif, que les nègres, habitués dans leur langage poétique et coloré à donner à chaque chose un nom désignateur, n'appelaient Sara que la Rose de la Rivière Noire.
Sara, comme nous l'avons dit, était donc bien heureuse, puisqu'elle avait en perspective, l'une pour le jour même, l'autre pour le lendemain, les deux choses qu'elle aimât le plus au monde, c'est-à-dire la campagne et le bal.
À cette époque, l'île n'était point encore, comme elle l'est aujourd'hui, coupée par des chemins qui permettent de se rendre en voiture aux différents quartiers de la colonie, et les seuls moyens de transport étaient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara se rendait à la campagne avec Henri et M. de Malmédie, le cheval obtenait sans discussion aucune la préférence, car l'équitation était un des exercices les plus familiers à la jeune fille; mais, lorsqu'elle voyageait en tête-à-tête avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer à ce genre de locomotion, auquel la grave Anglaise préférait de beaucoup le palanquin. C'était donc dans un palanquin porté par quatre nègres suivis d'un relais de quatre autres, que Sara et sa gouvernante voyageaient côte à côte, assez rapprochées, au reste, l'une de l'autre pour pouvoir causer à travers leurs rideaux écartés, tandis que leurs porteurs, sûrs d'avance d'un pourboire, chantaient à tue-tête, dénonçant ainsi aux passants la générosité de leur jeune maîtresse.
Au reste, ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique et moral le plus accentué qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur connaît déjà Sara, la capricieuse jeune fille aux cheveux et aux yeux noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui d'une sylphide; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques mots de ma mie Henriette.
Henriette Smith était née dans la métropole: c'était la fille d'un professeur qui, l'ayant elle-même destinée à l'éducation, lui avait fait apprendre, dès son enfance, l'italien et le français, lesquels lui étaient, au reste, grâce à cette étude juvénile, aussi familiers que son idiome maternel. Le professorat est, comme chacun sait, un métier où l'on amasse généralement peu de fortune. Jack Smith était donc mort pauvre, laissant sa fille Henriette pleine de talent, mais sans un sou de dot, ce qui fait que la jeune miss atteignit l'âge de vingt-cinq ans sans trouver un mari.
À cette époque, une de ses amies, excellente musicienne, comme elle-même était parfaite philologue, proposa à mademoiselle Smith de mettre leurs deux talents en communauté et d'élever une pension de compte à demi. L'offre était acceptable et fut acceptée. Mais, quoique chacune des deux associées mît à l'éducation des jeunes filles qui leur étaient confiées toute l'attention, tout le soin et tout le dévouement dont elle était capable, l'établissement ne prospéra point, et force fut aux deux maîtresses de rompre leur association.
Sur ces entrefaites, le père d'une des élèves de miss Henriette Smith, riche négociant de Londres, reçut de M. de Malmédie, son correspondant, une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa nièce, offrant à cette institutrice des avantages suffisants pour compenser les sacrifices qu'elle faisait en s'expatriant. Cette lettre fut communiquée à miss Henriette. La pauvre fille était sans ressource aucune; elle ne tenait pas beaucoup à un pays où elle n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui faisait comme une bénédiction du ciel, et elle s'embarqua sur le premier vaisseau qui mit à la voile pour l'île de France, recommandée à M. de Malmédie comme une personne distinguée et digne des plus grands égards. M. de Malmédie la reçut en conséquence, et la chargea de l'éducation de sa nièce Sara, alors âgée de neuf ans.
La première question de miss Henriette fut de demander à M. de Malmédie quelle était l'éducation qu'il désirait que sa nièce reçût. M. de Malmédie répondit que cela ne le regardait pas le moins du monde; qu'il avait fait venir une institutrice pour le débarrasser de ce soin, et que c'était à elle, qu'on lui avait recommandée comme une personne savante, d'apprendre à Sara ce qu'elle savait; il ajouta seulement, en manière de post-scriptum, que la jeune fille, étant destinée, de toute éternité et sans restriction, à devenir l'épouse de son cousin Henri, il était important qu'elle ne prît d'affection pour aucun autre. Cette décision de M. de Malmédie, à l'égard de l'union de son fils et de sa nièce, tenait non seulement à l'affection qu'il avait pour tous deux, mais encore à ce que Sara, orpheline à l'âge de trois ans, avait hérité de près d'un million, somme qui devait se doubler pendant la tutelle de M. de Malmédie.
Sara eut d'abord grand-peur de cette institutrice, qu'on lui faisait venir d'outre-mer, et, à la première vue, l'aspect de miss Henriette, il faut le dire, ne la rassura point beaucoup. En effet, c'était alors une grande fille de trente à trente-deux ans, à laquelle l'exercice du pensionnat avait donné cet abord sec et pincé, apanage habituel des institutrices; son œil froid, son teint pâle, ses lèvres minces, avaient quelque chose d'automatique qui étonnait, et dont ses cheveux, d'un blond un peu ardent, avaient grand-peine à réchauffer le glacial ensemble. Habillée, serrée, coiffée dès le matin, Sara ne l'avait jamais vue une seule fois en négligé, et elle fut longtemps à croire que, le soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans son lit comme le commun des mortels, s'accrochait dans une garde-robe, comme ses poupées, et en sortait le lendemain comme elle y était entrée la veille. Il en résulta que, dans les premiers temps, Sara obéit assez ponctuellement à sa gouvernante, et apprit un peu d'anglais et d'italien. Quant à la musique, Sara était organisée comme un rossignol, et elle jouait presque naturellement du piano et de la guitare, quoique son instrument favori, quoique l'instrument qu'elle préférait à tous les autres instruments, fût la harpe malgache, dont elle tirait des sons qui ravissaient les virtuoses madécasses les plus célèbres dans l'île.
Cependant, tous ces progrès se faisaient sans que Sara perdît rien de son individualité, et sans que cette nature primitive se modifiât en aucune façon. De son côté, miss Henriette restait telle que Dieu et l'éducation l'avaient faite; de sorte que ces deux organisations si différentes vécurent côte à côte sans jamais se rien céder l'une à l'autre. Néanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses, étaient douées d'excellentes qualités, ma mie Henriette finit par concevoir un profond attachement pour son élève, et Sara se prit, de son côté, d'une vive amitié pour sa gouvernante. Le signe de cette affection mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et que Sara, trouvant la dénomination de miss ou de mademoiselle bien froide pour le sentiment qu'elle portait à son institutrice, inventa pour elle l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette.
Mais c'était surtout à l'endroit des exercices du corps que ma mie Henriette avait conservé son antipathique réserve. En effet, son éducation, toute scolastique, n'avait développé que ses facultés morales, laissant à ses facultés physiques toute leur gaucherie native: aussi, quelques instances qu'eût pu lui faire Sara, ma mie Henriette n'avait jamais voulu monter à cheval, même sur Berloque, paisible porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins étroits lui donnaient de tels vertiges, qu'elle avait souvent préféré faire un détour d'une ou deux lieues plutôt que de passer près d'un précipice. Enfin, ce n'était jamais sans un profond serrement de cœur qu'elle s'aventurait sur une barque, et à peine y était-elle assise, et la susdite barque se mettait-elle en mouvement, que la pauvre gouvernante prétendait être reprise du mal de mer, qui ne l'avait pas quittée un instant pendant toute la traversée de Portsmouth à Port-Louis, c'est-à-dire pendant plus de quatre mois. Il en résultait que la vie de ma mie Henriette se passait, à l'égard de Sara, en appréhensions éternelles, et que, quand elle la voyait, hardie comme une amazone, monter les chevaux de son cousin; quand elle la voyait, légère comme une biche, bondir de roches en roches; quand elle la voyait, gracieuse comme une ondine, glisser à la surface de l'eau ou disparaître momentanément dans ses profondeurs, son pauvre cœur, presque maternel, se serrait de terreur, et elle ressemblait à ces malheureuses poules à qui on fait couver des cygnes, et qui, en voyant leur progéniture adoptive s'élancer à l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant rien à tant de hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les téméraires qui s'exposent à un pareil danger.
Aussi ma mie Henriette, quoique portée pour le moment dans un palanquin bien doux et bien sûr, n'en était-elle pas moins préoccupée par avance des mille angoisses que, selon son habitude, Sara n'allait pas manquer de lui faire éprouver, tandis que la jeune fille s'exaltait à l'idée de ces deux jours de bonheur.
Il faut dire aussi que la matinée était magnifique. C'était une de ces belles journées du commencement de l'automne, car le mois de mai, notre printemps à nous, est l'automne de l'île de France, où la nature, prête à se couvrir d'un voile de pluie, fait les plus doux adieux au soleil. À mesure qu'on avançait, le paysage devenait plus agreste, on traversait, sur des ponts dont la fragilité faisait trembler ma mie Henriette, la double source de la rivière du Rempart, et les cascades de la rivière du Tamarin. Arrivée au pied de la montagne des Trois-Mamelles, Sara s'informa de son oncle et de son cousin, et elle apprit qu'ils chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand bassin et la plaine de Saint-Pierre. Enfin, on franchit la petite rivière du Boucaut, on tourna le morne de la grande rivière Noire, et l'on se trouva en face de l'habitation de M. de Malmédie.
Sara commença par faire une visite aux commensaux de la maison, qu'elle n'avait pas vus depuis quinze jours; puis elle alla dire bonjour à sa volière, immense treillis de fils de fer qui enveloppait un buisson tout entier, et dans laquelle étaient enfermés ensemble des tourterelles de Guida, des figuiers bleus et gris, des fondi-jala et des gobe-mouches. Puis, de là, elle passa à ses fleurs, presque toutes originaires de la métropole: c'étaient des tubéreuses, des œillets de Chine, des anémones, des renoncules et des roses de l'Inde, au milieu desquels s'élevait, comme la reine des tropiques, la belle immortelle du Cap. Tout cela était enfermé dans des haies de frangipaniers et de roses de Chine, qui, comme nos roses des quatre saisons, fleurissent toute l'année. Cela, c'était le royaume de Sara; le reste de l'île, c'était sa conquête.
Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sablés, de frais ombrages et un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de tranquillité était bien court. Le temps de dire un mot d'amitié à la vieille mulâtresse qui avait été au service de Sara, et qui passait ses invalides à la rivière Noire; le temps de donner un baiser à sa tourterelle favorite; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de les mettre dans ses cheveux, c'était fini. Le tour de la promenade arrivait, et là commençaient les angoisses de la pauvre gouvernante. Dans les commencements, ma mie Henriette avait bien voulu résister à la petite indépendante et la plier à des plaisirs moins vagabonds, mais elle avait reconnu que c'était impossible. Sara s'était échappée de ses mains, et avait fait ses courses sans elle; de sorte que, son inquiétude pour son élève étant encore plus grande que ses craintes personnelles, elle avait fini par prendre sur elle d'accompagner Sara. Il est vrai qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un point élevé, d'où elle pût suivre des yeux la jeune fille dans les ascensions ou les descentes. Mais, du moins, il lui semblait qu'elle la retenait du geste et la soutenait de la vue. Cette fois, comme toujours, ma mie Henriette, voyant Sara disposée à partir, se résigna donc comme d'habitude, prit un livre pour lire pendant qu'elle courrait, et se prépara à l'accompagner.
Mais, cette fois, Sara avait projeté autre chose qu'une promenade: c'était un bain qu'elle s'était promis; un bain dans cette belle baie de la rivière Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si transparente, qu'on voit à vingt pieds de profondeur les madrépores qui poussent sur le sable, et toute la famille des crustacés qui se promène entre leurs rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'était bien gardée d'en rien dire à ma mie Henriette; la vieille mulâtresse seule était prévenue, et elle devait attendre, avec son costume de bain, Sara, au rendez-vous indiqué.
La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi, suivant les bords de la rivière Noire, qui allait toujours s'élargissant, et au bout de laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir; de chaque côté de la rive s'élevait une haute bordure de forêts, dont les arbres, comme de longues colonnes, s'élançaient d'un seul jet, cherchant leur place à l'air et au soleil, au milieu de ce vaste dôme de feuilles si épais, qu'à peine à de rares intervalles laissait-il voir le ciel; tandis que les racines, pareilles à des serpents nombreux, ne pouvant creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne, les enveloppaient de leurs replis. À mesure que le lit de la rivière devenait plus large, les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant de l'intervalle laissé par l'eau, et formaient une voûte pareille à une tente gigantesque; tout cela était sombre, solitaire, calme, muet, plein de mélancolique poésie et de réserve mystérieuse; le seul bruit qu'on entendît était le chant rauque de la perruche à tête grise; les seuls êtres vivants qu'on aperçût, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, étaient quelques-uns de ces singes roussâtres nommés aigrettes, qui sont le fléau des plantations, mais qui sont si communs dans l'île, que toute les tentatives faites pour les détruire ont échoué. De temps en temps seulement, effrayé par le bruit de Sara et de sa gouvernante, un martin-pêcheur vert, à la gorge et au ventre blancs, s'élançait, en poussant un cri aigu et plaintif, des mangliers qui trempaient leurs rameaux dans la rivière, traversait le courant, rapide comme une flèche, brillant comme une émeraude, et allait s'enfoncer et disparaître dans les mangliers de l'autre rive. Or, ces végétations tropicales, ces solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui s'harmonisaient si bien ensemble, rochers, arbres et rivière, c'était la nature comme l'aimait Sara; c'était le paysage comme le comprenait son imagination primitive; c'était l'horizon comme ne pouvaient les reproduire ni la plume, ni le crayon, ni le pinceau, mais comme les réfléchissait son âme.
Ma mie Henriette n'était point insensible, hâtons-nous de le dire, à ce magnifique spectacle; mais, comme on le sait, ses craintes éternelles l'empêchaient d'en jouir complètement. Arrivée au sommet d'un petit monticule, d'où l'on apercevait une assez grande étendue de terrain, elle s'assit donc, et, après avoir, quoique sans espoir de succès, invité Sara à s'asseoir auprès d'elle, elle regarda la légère jeune fille s'éloigner en bondissant; et tirant de sa poche le dixième ou douzième volume de Clarisse Harlowe, son roman favori, elle se mit à le relire pour la vingtième fois.
Quant à Sara, elle continua de longer le bord de la baie, et disparut bientôt derrière une énorme touffe de bambous: c'était là que l'attendait la mulâtresse avec son costume de bain.
La jeune fille s'avança jusqu'au bord de la rivière, sauta de rocher en rocher, semblable à une bergeronnette qui se mire dans l'eau; puis, après s'être assurée, avec la craintive pudeur d'une nymphe antique, que tout était désert autour d'elle, elle commença à laisser tomber, les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique de laine blanche qui, serrée autour du cou et au-dessous du sein, et descendant au delà du genou, lui laissait les bras et les jambes nues, et, par conséquent, libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revêtue de son costume, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prête à descendre dans son bain.
Sara s'avança vers l'extrémité d'un rocher qui dominait la baie, à un endroit où elle a une grande profondeur. Puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s'élança, disparut dans l'eau, et reparut, nageant à quelques pas de l'endroit où elle s'était précipitée.
Tout à coup, ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la tête, chercha quelque temps autour d'elle; puis enfin, dirigés par un second appel, ses yeux se portèrent vers la belle baigneuse, et, au milieu de la baie, elle vit une ondine qui glissait à la surface de l'eau. Le premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara; mais, comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire à son élève un geste de reproche, et, se levant, elle se rapprocha du bord de la rivière autant que le permettait l'escarpement du rocher sur lequel elle était assise.
En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanément distraite par les signes que lui faisait Sara. Sara, tout en nageant d'une main, étendit l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se passait quelque chose de nouveau sous ces sombres voûtes de verdure. Ma mie Henriette écouta, et elle entendit les aboiements lointains d'une meute. Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements se rapprochaient, et elle fut confirmée dans cette opinion par de nouveaux signes de Sara; en effet, de moment en moment, le bruit devenait plus distinct, et bientôt on entendit le piétinement d'une course rapide au milieu de cette haute futaie; enfin, tout a coup, à deux cents pas au-dessus de l'endroit où était assise ma mie Henriette, on vit un beau cerf, les bois reployés en arrière, sortir de la forêt, s'élancer d'un seul bond par-dessus la rivière et disparaître de l'autre côté.
Au bout d'un instant, les chiens parurent à leur tour, franchirent la rivière à l'endroit où le cerf l'avait franchie, et disparurent s'enfonçant sur sa trace, dans la forêt.
Sara avait pris part à ce spectacle avec la joie d'une véritable chasseresse. Aussi, lorsque cerf et chiens furent disparus, poussa-t-elle un véritable cri de plaisir; mais à ce cri de plaisir répondit un cri de terreur si profond et si déchirant, que ma mie Henriette se retourna épouvantée. La vieille mulâtresse, pareille à la statue de l'Épouvante, debout sur le rivage, étendait le bras vers un énorme requin qui, à l'aide du reflux, avait franchi la barre, et qui à soixante pas à peine de Sara, nageait à fleur d'eau vers elle. La gouvernante n'eut pas même la force de crier: elle tomba à genoux.
Au cri de la mulâtresse, Sara s'était retournée, et elle avait vu le danger qui la menaçait. Alors, avec une admirable présence d'esprit, elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais cette partie la plus proche était éloignée de quarante pas au moins, et quelle que fût la force et l'habileté avec laquelle elle nageait, il était probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle eût eu le temps de joindre la terre.
En ce moment, un second cri se fit entendre, et un nègre, serrant un long poignard entre ses dents, bondit au milieu des mangliers qui bordaient le rivage, et, d'un seul élan, se trouva au tiers de la largeur de la baie; puis, aussitôt, se mettant à nager avec une force surhumaine, il s'avança pour couper le chemin au requin, lequel, pendant ce temps, et comme s'il eût été sûr de sa proie, sans presser les mouvements de sa queue, s'avançait avec une effrayante rapidité vers la jeune fille, qui, à chaque brassée, tournant la tête, pouvait voir s'approcher ensemble, et presque avec une vitesse égale, son ennemi et son défenseur.
Il y eut un moment d'attente horrible pour la vieille mulâtresse et pour ma mie Henriette, qui, placées toutes deux sur un point plus élevé, pouvaient voir les progrès de cette effroyable course; toutes deux, haletantes, les bras étendus, la bouche ouverte, sans aucun moyen de secourir Sara jetaient des cris entrecoupés à chaque alternative de crainte ou d'espérance; mais bientôt la crainte l'emporta; malgré les efforts du nageur, le requin gagnait sur lui. Le nègre était encore à vingt pas du monstre, que le monstre n'était plus qu'à quelques brasses de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune fille, pâle comme la mort, pouvait entendre à dix pieds en arrière le vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'œil vers le rivage qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il était inutile de disputer plus longtemps une vie condamnée; elle leva les yeux au ciel, joignit les mains hors de l'eau, implorant Dieu, qui seul pouvait la secourir. En ce moment, le requin se retourna pour saisir sa proie, et, au lieu de son dos verdâtre, on vit apparaître à la surface de l'eau son ventre argenté. Ma mie Henriette porta la main à ses yeux pour ne pas voir ce qui allait se passer; mais, à cet instant suprême, la double détonation d'un fusil à deux coups retentit à la droite de la gouvernante; deux balles, en se succédant avec la rapidité de l'éclair, firent deux fois jaillir l'eau, et une voix calme et sonore fit, avec l'accent de satisfaction du chasseur content de lui même, entendre ces paroles:
—Bien touché.
Ma mie Henriette se retourna, et, dominant toute cette effroyable scène, elle vit un jeune homme qui, tenant son fusil fumant d'une main et s'accrochant de l'autre à une branche de cannellier, regardait, penché sur l'extrémité d'un rocher, les convulsions du requin.
En effet, atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitôt tourné sur lui-même comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le frapper; alors, apercevant le nègre qui n'était plus qu'à trois ou quatre brassées de distance, il abandonna Sara pour s'élancer sur lui; mais, à son approche, le nègre plongea et disparut sous l'eau. Le requin s'y enfonça à son tour; bientôt l'onde s'agita sous les battements de queue du monstre; la surface de l'eau se teignit de sang, et il devint évident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs des flots.
Pendant ce temps, ma mie Henriette était descendue ou plutôt s'était laissée glisser de son rocher, et était arrivée sur le rivage pour tendre la main à Sara, qui, sans force et ne pouvant croire encore qu'elle eût bien réellement échappé à un pareil danger, n'eût pas plus tôt touché la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant à ma mie Henriette, à peine vit-elle son élève en sûreté, que, les forces lui manquant à son tour, elle tomba presque évanouie.
Lorsque les deux femmes revinrent à elles, la première chose qui les frappa fut Laïza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse déchirés, tandis que le cadavre du requin flottait à la surface de la mer.
Puis toutes deux en même temps et par un mouvement spontané portèrent les yeux vers le rocher sur lequel était apparu l'ange libérateur. Le rocher était solitaire: l'ange libérateur avait disparu, mais pas si vite cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnaître pour le jeune étranger de Port-Louis.
Sara alors se retourna vers le nègre qui venait de lui donner une si grande preuve de dévouement. Mais, après un instant de muette contemplation, le nègre s'était rejeté dans le bois, et Sara chercha vainement autour d'elle: comme l'étranger, le nègre avait disparu.
Au même instant, deux hommes accoururent qui avaient vu, du point supérieur de la rivière, une partie de la scène qui venait de se passer: c'étaient M. de Malmédie et Henri.
La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était à moitié nue, et, rougissant à l'idée qu'elle avait été vue ainsi, elle appela la vieille mulâtresse, passa un peignoir, et, s'appuyant sur le bras de ma mie Henriette, encore toute palpitante de terreur, elle s'avança vers son oncle et son cousin.
Ils étaient arrivés, en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de la rivière, juste au moment où retentissait la double détonation du fusil de Georges; leur premier mouvement avait été de croire que c'était un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient donc porté les yeux vers l'endroit d'où le bruit était venu, et, comme nous l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce que nous venons de raconter.
Derrière MM. de Malmédie venait le reste des chasseurs.
Sara et ma mie Henriette se trouvèrent bientôt le centre du rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'était passé, mais ma mie Henriette était encore trop troublée et trop émue répondre; ce fut Sara qui raconta toute la chose.
Il y a loin d'avoir été témoin d'une scène aussi terrible que celle que nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fût-ce de la bouche de celle qui a failli en être la victime, fût-ce sur le théâtre même où elle s'était passée; cependant, comme la fumée des coups de fusil était à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore là, flottant et frémissant des convulsions de l'agonie, la narration de Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il eût, certes, visé aussi juste que l'un, ou nagé aussi vigoureusement que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de Sara: «Il n'y avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.»
En ce moment, on entendit, à la voix des chiens, que le cerf était aux abois. On sait quelle fête c'est pour de vrais chasseurs que d'assister à l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matinée. Sara était sauvée, Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de perdre en doléances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu aucune suite fâcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs; deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fille s'éclipsèrent, filant du côté d'où venait le bruit; quatre ou cinq autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait faire jusqu'à la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M. de Malmédie.
Tous trois rentrèrent à l'habitation, où un succulent dîner attendait les chasseurs, qui ne tardèrent pas à arriver, Henri en tête; il apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé lui-même, afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de cette gracieuse attention, et, de son côté, Henri la félicita de ce que ses belles couleurs étaient si complètement revenues, qu'on eût dit, à la voir, qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire; les autres chasseurs se réunirent à Henri et firent chorus.
Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de ne pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité parfaite, et elle fit les honneurs du dîner avec la grâce qui lui était habituelle.
Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de le dire, quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée; mais, dans ces toasts, il ne fut question ni du nègre inconnu ni du chasseur étranger; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la Providence, qui voulait conserver à M. de Malmédie et à Henri une nièce et une fiancée si tendrement chérie.
Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur Laïza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms; chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges qui lui était due pour son adresse et pour son courage.
Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer à M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui arrivent tous les jours, M. de Malmédie se contenta de répondre.
—C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire.
—Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara.
—Rien, mon enfant, dit M. de Malmédie.
Et l'on reprit la conversation interrompue.
Dix minutes après, on annonça que les chevaux étaient prêts. Comme le dîner et le bal de lord Murrey étaient pour le lendemain, chacun était désireux d'avoir toute la journée pour se préparer à cette solennité; il avait donc été convenu que l'on reviendrait à Port-Louis aussitôt après le dîner.
Sara passa dans la chambre à coucher de ma mie Henriette: la pauvre gouvernante, sans être sérieusement malade, était encore tellement agitée, que Sara exigea qu'elle restât à la rivière Noire; Sara, d'ailleurs, gagnait quelque chose à ce séjour prolongé. Au lieu de revenir en palanquin, elle revenait à cheval.
Comme la cavalcade sortait, Sara vit trois ou quatre nègres occupés à dépecer le requin; la mulâtresse leur avait indiqué où ils trouveraient le corps de l'animal, et ils étaient allés le pécher pour en faire de l'huile.
En approchant des Trois-Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les nègres rassemblés. Arrivés au lieu du rassemblement, ils reconnurent qu'il était causé par l'attente d'une exécution, l'habitude étant, dans les occasions pareilles, de réunir tous les noirs de l'habitation, et de les forcer d'assister au châtiment de celui de leurs compagnons qui a commis une faute.
Le coupable était un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, lié et garrotté, près de l'échelle sur laquelle il devait être étendu, l'heure fixée pour sa punition: cette heure, sur la prière instante d'un autre nègre, avait été retardée jusqu'au moment du passage de la cavalcade, le noir qui avait sollicité cette grâce ayant dit qu'il avait à faire une révélation importante à M. de Malmédie.
En effet, au moment où M. de Malmédie arrivait en face du patient, un nègre qui était assis près de ce dernier, occupé à panser une blessure qu'il avait reçue à la tête, se leva et s'approcha du chemin; mais le commandeur lui barra le passage.
—Qu'y a-t-il? demanda M. de Malmédie.
—Monsieur, dit le commandeur, c'est le nègre Nazim qui va recevoir les cent cinquante coups de fouet auxquels il a été condamné.
—Et pourquoi a-t-il été condamné à recevoir cent cinquante coups de fouet? demanda Sara.
—Parce qu'il s'est sauvé, répondit le commandeur.
—Ah! ah! dit Henri, c'est celui dont on est venu nous dénoncer l'évasion?
—Lui-même.
—Et comment l'avez-vous rattrapé?
—Oh! mon Dieu! c'est bien simple: j'ai attendu le moment où il était déjà trop loin du rivage pour le regagner, soit à la rame, soit à la nage; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs pour aller à sa poursuite. En doublant le cap du sud-ouest, nous l'avons aperçu à deux lieues en mer, à peu près. Comme il n'avait que deux bras et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un méchant canot, et que nous avions une excellente pirogue, nous l'avons eu bientôt rejoint. Alors il s'est jeté à la nage, essayant de regagner l'île, et plongeant comme un marsouin; mais, enfin, il s'est lassé le premier, et, comme cela devenait fatigant, j'ai pris l'aviron des mains d'un rameur et, au moment où il revenait à la surface de l'eau, je lui en ai allongé sur la tête un coup si bien appliqué, que j'ai cru que, cette fois-là, il avait plongé pour toujours. Cependant, au bout d'un instant, nous l'avons vu remonter, il était évanoui. Ce n'est qu'au morne Brabant qu'il a repris ses sens, et voilà.
—Mais, dit vivement Sara, ce malheureux était peut-être grièvement blessé.
—Oh! mon Dieu, non, Mademoiselle, reprit le commandeur, une égratignure seulement. Ces diables de nègres, c'est douillet comme tout.
—Et alors, pourquoi avoir tant tardé à lui administrer la correction qu'il a si bien méritée? dit M. de Malmédie. D'après l'ordre que j'ai donné, cela devrait être déjà fait.
—Et cela serait fait aussi, Monsieur, répondit le commandeur, si son frère, qui est un de nos bons travailleurs n'avait assuré qu'il avait quelque chose d'important à vous dire avant que cet ordre fût exécuté. Comme vous deviez passer près du camp, et que c'était un retard d'un quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir.
—Et vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et où est-il?
—Qui?
—Le frère de ce malheureux?
—Oui, où est-il? demanda M. de Malmédie.
—Me voici, dit Laïza en s'avançant.
Sara jeta un cri de surprise: elle venait de reconnaître, dans le frère du condamné, celui qui s'était si généreusement dévoué le matin pour lui sauver la vie. Cependant, chose étonnante, le nègre n'avait pas jeté un coup d'œil de son côté, le nègre semblait ne pas la connaître; le nègre, au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien le droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmédie. Il n'y avait pourtant pas à s'y tromper; les plaies qu'avaient laissées à son bras et à sa cuisse les dents du requin étaient encore vives et saignantes.
—Que veux-tu? dit M. de Malmédie.
—Vous demander une grâce, répondit Laïza à voix basse, afin que son frère, qui était à vingt pas de là, gardé par les autres nègres, ne l'entendît pas.
—Laquelle?
—Nazim est faible, Nazim est un enfant, Nazim est blessé à la tête et a perdu beaucoup de sang; Nazim n'est peut-être pas assez fort pour supporter la punition qu'il a méritée; il peut mourir sous le fouet, et vous aurez perdu un nègre qui, à tout prendre, vaut bien deux cents piastres....
—Eh bien, où veux-tu en venir?
—Je veux vous proposer un échange.
—Lequel?
—Faites-moi donner, à moi, les cent cinquante coups de fouet qu'il a mérités. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empêchera pas d'être demain à mon travail comme d'habitude, tandis que lui, je vous le répète, c'est un enfant, en mourrait.
—Cela ne se peut pas, répondit M. de Malmédie, tandis que Sara, les yeux toujours fixés sur cet homme, le regardait avec le plus profond étonnement.
—Et pourquoi cela ne se peut-il pas?
—Parce que ce serait une injustice.
—Vous vous trompez, car c'est moi qui suis le véritable coupable!
—Toi!
—Oui, moi, dit Laïza; c'est moi qui ai excité Nazim à fuir, c'est moi qui ai creusé le canot dont il s'est servi, c'est moi qui lui ai rasé la tête avec un verre de bouteille, c'est moi qui lui ai donné de l'huile de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que c'est moi qui dois être puni et non pas Nazim.
—Tu te trompes, répondit Henri se mêlant à son tour à la discussion. Vous devez être punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour l'avoir aidé à fuir.
—Alors, faites-moi donner, à moi, les trois cents coups de fouet, et que tout soit dit.
—Commandeur, dit M. de Malmédie, faites donner à chacun de ces drôles cent cinquante coups de fouet, et que cela finisse.
—Un instant, mon oncle, dit Sara; je réclame la grâce de ces deux hommes.
—Et pourquoi cela? demanda M. de Malmédie étonné.
—Parce que cet homme est celui qui, ce matin, s'est si bravement jeté à l'eau pour me sauver.
—Elle m'a reconnu! s'écria Laïza.
—Parce que, au lieu d'une punition qu'il mérite, c'est une récompense qu'il faut lui accorder, s'écria Sara.
—Alors, dit Laïza, si vous croyez que j'ai mérité une récompense, accordez-moi la grâce de Nazim?
—Diable! diable! dit M. de Malmédie, comme tu y vas! Est-ce toi qui as sauvé ma nièce?
—Ce n'est pas moi, répondit le nègre; sans le jeune chasseur, elle était perdue.
—Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle, mais il a lutté contre le requin, s'écria la jeune fille. Eh! tenez, voyez, voyez ses blessures qui saignent encore.
—J'ai lutté contre le requin, mais à mon corps défendant, reprit Laïza. Le requin est venu sur moi, et j'ai dû le tuer pour me sauver moi-même.
—Eh bien, mon oncle, me refuserez-vous leur grâce? demanda Sara.
—Oui, sans doute, répondit M. de Malmédie; car, s'il y avait une fois exemple de grâce faite en pareille occasion, ils s'enfuiraient tous ces moricauds-là, espérant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme la vôtre qui intercédera pour eux.
—Mais, mon oncle....
—Demande à tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de Malmédie en se retournant avec l'accent de la confiance vers les jeunes gens qui accompagnaient son fils.
—Le fait est, répondirent ceux-ci, qu'une pareille grâce serait d'un désastreux exemple.
—Tu le vois, Sara.
—Mais un homme qui a risqué sa vie pour moi, dit Sara, ne peut cependant pas être puni le jour même où il l'a risquée; car, si vous lui devez une punition, je lui dois, moi, une récompense.
—Eh bien, à chacun notre dette, quand je l'aurai fait punir, toi, tu le récompenseras.
—Mais, mon oncle que vous importe, au bout du compte, la faute que ces malheureux ont commise? quel tort vous fait-elle? puisqu'ils n'ont pas pu exécuter leur projet?
—Quel tort elle me fait? Mais elle leur ôte une partie de leur valeur. Un nègre qui a essayé de se sauver perd cent pour cent de son prix. Voilà deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents, et celui-là trois cents piastres, c'est-à-dire huit cents piastres. Eh bien, que j'aille en demander six cents aujourd'hui, on ne me les donnera pas.
—Le fait est que, moi, je n'en donnerais pas six cents piastres maintenant, dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri.
—Eh bien, Monsieur, je serai plus généreux que vous, dit une voix dont l'accent fit tressaillir Sara, moi, j'en donne mille.
La jeune fille se retourna et reconnut l'étranger de Port-Louis, l'ange libérateur du rocher.
Il était debout, vêtu d'un élégant costume de chasse et appuyé sur son fusil à deux coups. Il avait tout entendu.
—Ah! c'est vous, Monsieur, dit M. de Malmédie, tandis qu'un sentiment, dont Henri ne pouvait se rendre compte, lui faisait monter la rougeur au visage; recevez, d'abord, tous mes remerciements, car ma nièce m'a dit qu'elle vous devait la vie, et, si j'avais su où vous trouver, je me serais empressé de vous voir, non pour m'acquitter envers vous, Monsieur, c'est impossible, mais pour vous exprimer toute ma reconnaissance.
L'étranger s'inclina sans répondre, avec un air de dédaigneuse modestie qui n'échappa point à Sara. Aussi s'empressa-t-elle d'ajouter:
—Mon oncle a raison, Monsieur; de pareils services ne se payent point; mais soyez certain que, tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est à vous que je dois la vie.
—Deux charges de poudre et deux balles de plomb ne valent pas de pareils remerciements, Mademoiselle; je me regarderai donc comme bien heureux si la reconnaissance de M. de Malmédie va jusqu'à me céder, pour le prix que je lui en ai offert, ces deux nègres dont j'ai besoin.
—Henri, dit à demi-voix M. de Malmédie, ne nous a-t-on pas dit, avant hier, qu'il y avait en vue de l'île un bâtiment négrier?
—Oui, mon père, répondit Henri.
—Bien, continua M. de Malmédie se parlant cette fois à lui-même, bien! nous trouverons moyen de les remplacer.
—J'attends votre réponse, Monsieur, dit l'étranger.
—Comment donc, Monsieur, mais avec le plus grand plaisir. Ces nègres sont à vous, vous pouvez les prendre; mais, à votre place, voyez-vous, quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur ferais administrer, aujourd'hui même, la correction qu'ils ont méritée.
—Ceci, c'est mon affaire, dit l'inconnu en souriant; les mille piastres seront chez vous ce soir.
—Pardon, Monsieur, dit Henri, vous vous êtes trompé: l'intention de mon père est, non pas de vous vendre ces deux hommes, mais de vous les donner. L'existence de deux misérables nègres ne peut pas être mise en comparaison avec une vie aussi précieuse que l'est celle de ma belle cousine. Mais laissez-moi vous offrir, au moins, ce que nous avons et ce que vous paraissez désirer.
—Mais, Monsieur, dit l'étranger en relevant la tête avec hauteur, tandis que M. de Malmédie faisait à son fils une grimace des plus significatives, ce n'étaient point là nos conventions.
—Eh bien, alors, dit Sara, permettez-moi d'y changer quelque chose, et, pour l'amour de celle à qui vous avez sauvé la vie, prenez ces deux nègres que nous vous offrons.
—Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'étranger; il serait ridicule à moi d'insister davantage. J'accepte donc, et c'est moi, maintenant, qui me regarde comme votre obligé.
Et l'étranger, en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps l'honorable compagnie sur une grande route, fit, en s'inclinant, un pas en arrière.
Les hommes échangèrent un salut; mais Sara et Georges échangèrent un regard.
La cavalcade se remit en route et Georges la suivit un instant des yeux avec ce froncement de sourcils qui lui était habituel quand une pensée amère le préoccupait; puis, s'approchant de Nazim:
—Faites délier cet homme, dit-il au commandeur; car lui et son frère m'appartiennent.
Le commandeur, qui avait entendu la conversation de l'étranger et de M. de Malmédie, ne fit aucune difficulté d'obéir. Nazim fut donc délié et remis avec Laïza à son nouveau maître.
—Maintenant, mes amis, dit l'étranger en se tournant vers les nègres et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, comme j'ai reçu un cadeau de votre maître, il est juste que, de mon côté, je vous fasse un petit présent. Prenez cette bourse et partagez entre vous ce qu'elle contient.
Et il remit la bourse au nègre qui se trouvait le plus proche de lui; puis, se tournant vers ses deux esclaves, qui, debout derrière lui, attendaient ses ordres:
—Quant à vous deux, leur dit-il, faites maintenant ce que vous voudrez, allez où vous voudrez, vous êtes libres.
Laïza et Nazim poussèrent chacun un cri de joie mêlé de doute, car ils ne pouvaient croire à cette générosité de la part d'un homme auquel ils n'avaient rendu aucun service; mais Georges répéta les mêmes paroles, et alors Laïza et Nazim tombèrent à genoux, baisant, avec un élan de reconnaissance impossible à décrire, la main qui venait de les délivrer.
Quant à Georges, comme il commençait à se faire tard, il remit sur sa tête son grand chapeau de paille qu'il avait jusque-là tenu à la main, et, jetant son fusil sur son épaule, il reprit le chemin de Moka.
C'était le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu, au palais du Gouvernement, ce dîner et ce bal dont l'annonce révolutionnait Port-Louis.
Quiconque n'a pas habité les colonies, et surtout l'île de
France, n'a aucune idée du luxe qui règne sous le 20edegré de latitude
méridionale. En effet, outre les merveilles parisiennes qui traversent les mers
pour aller embellir les gracieuses créoles de Maurice, elles ont encore à choisir,
de première main, les diamants de Visapour, les perles d'Ophir, les cachemires
de
Aussi le salon du Gouvernement, qu'en trois jours, de son côté, lord Murrey, membre de la plus grande fashion et partisan du plus large confortable, avait entièrement renouvelé, présentait-il, vers les quatre heures de l'après-midi, l'aspect d'un appartement de la rue du Mont-Blanc ou de Regent's street: toute l'aristocratie coloniale était là, hommes et femmes: les hommes avec cette mise simple imposée par nos modes modernes; les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de perles, parées d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos femmes européennes que cette molle et délicieuse morbidezza, apanage des seules femmes créoles. À chaque nom nouveau que l'on annonçait, un sourire général accueillait la personne annoncée; car, à Port-Louis, comme on le comprend bien, tout le monde se connaît, et la seule curiosité qui accompagne une femme entrant dans un salon, est celle de savoir quelle robe nouvelle elle a achetée, d'où cette robe vient, de quelle étoffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or, c'était surtout à l'endroit des femmes anglaises que la curiosité des femmes créoles était excitée; car, dans cette éternelle lutte de coquetterie dont Port-Louis est le théâtre, la grande question pour les indigènes est de vaincre, en luxe, les étrangères. Le murmure qui se faisait entendre à chaque nouvelle entrée, le chuchotement qui le suivait étaient donc, en général plus bruyants et plus prolongés quand l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique, dont la rude consonance jurait autant avec les noms du pays que tranchaient avec les brunes vierges des tropiques les blondes et pâles filles du Nord. À chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey avec cette aristocratique politesse qui caractérise les Anglais de la haute société, allait au-devant d'elle: si c'était une femme, il lui offrait le bras pour la conduire à sa place et trouvait en route un compliment à lui faire; si c'était un homme, il lui tendait la main et trouvait un mot gracieux à lui dire; si bien que tout le monde reconnaissait le nouveau gouverneur pour un homme charmant.
On annonça MM. et mademoiselle de Malmédie. C'était une annonce attendue avec autant d'impatience que de curiosité, non point précisément parce que M. de Malmédie était effectivement un des plus riches et des plus considérables habitants de l'île de France, mais encore parce que Sara était une des plus riches et des plus élégantes personnes de l'île. Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement que lord Murrey fit pour aller au-devant d'elle; car c'était elle surtout dont la toilette présumée préoccupait les plus belles invitées.
Contre l'habitude des femmes créoles et contre l'attente générale, la toilette de Sara était des plus simples: c'était une ravissante robe de mousseline des Indes, transparente et légère comme cette gaze que Juvénal appelle de l'air tissé, sans une seule broderie, sans une seule perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubépine rose; une couronne du même arbuste ceignait la tête de la jeune fille, et un bouquet des mêmes fleurs tremblait à sa ceinture; aucun bracelet ne faisait ressortir la teinte dorée de sa peau. Seulement, ses cheveux, fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses épaules, et elle tenait à la main cet éventail, merveille de l'industrie chinoise qu'elle avait acheté à Miko-Miko.
Comme nous l'avons dit, chacun se connaît à l'île de France; de sorte que, MM. et mademoiselle de Malmédie arrivés, on s'aperçut qu'il n'y avait plus personne à venir, puisque tous ceux qui, par leur rang et leur fortune, avaient l'habitude de se trouver ensemble, étaient réunis: aussi, les regards se détournèrent-ils tout naturellement de la porte, par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix minutes d'attente, commençait-on à se demander ce que lord Murrey pouvait attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le domestique annonça à haute voix:
—Monsieur Georges Munier.
La foudre, tombée au milieu de l'assemblée que nous venons de réunir sous les yeux du lecteur, n'eût certes pas produit plus d'effet que n'en produisit cette simple annonce. Chacun se retourna vers la porte à ce nom, se demandant quel était celui qui allait entrer; car, quoique le nom fût bien connu à l'île de France, celui qui le portait était depuis si longtemps éloigné, qu'on avait à peu près oublié qu'il existât.
Georges entra.
Le jeune mulâtre était vêtu avec une simplicité, mais en même temps avec un goût extrême. Son habit noir, admirablement pris sur lui, et à la boutonnière duquel pendaient au bout d'une chaîne d'or les deux petites croix dont il était décoré, faisait ressortir toute l'élégance de sa taille. Son pantalon, à demi-collant, indiquait les formes élégantes et sveltes particulières aux hommes de couleur, et, contre l'habitude de ceux-ci il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chaîne d'or pareille à celle de sa boutonnière, et dont l'extrémité, qui paraissait seule, allait se perdre dans la poche de son gilet de piqué blanc. En outre, une cravate noire, nouée avec cette négligence étudiée que donne seule la parfaite habitude de la fashion, et sur laquelle se rabattait un col de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa moustache et ses cheveux noirs faisaient ressortir la mate pâleur.
Lord Murrey alla plus loin au-devant de Georges qu'il n'avait été au-devant de personne, et, l'ayant pris par la main, il le présenta aux trois ou quatre dames et aux cinq ou six officiers anglais qui se trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la société duquel il n'avait eu qu'à se louer pendant toute la traversée; puis, se retournant vers le reste de la compagnie:
—Messieurs, dit-il, je ne vous présente pas M. Georges Munier; M. Georges Munier est votre compatriote, et le retour d'un homme aussi distingué que lui doit être presque une fête nationale.
Georges s'inclina en signe de remerciement; mais, quelque déférence que l'on dût avoir pour le gouverneur, fût-ce chez lui, une ou deux voix à peine trouvèrent la force de balbutier quelques mots en réponse à la présentation que lord Murrey venait de faire.
Lord Murrey n'y fit point ou ne parut point y faire attention, et, comme le domestique annonça qu'on était servi, lord Murrey prit le bras de Sara, et l'on passa dans la salle à manger.
Avec le caractère bien connu de Georges, on devinera facilement que ce n'était pas sans intention qu'il s'était fait attendre: sur le point d'entrer en lutte avec le préjugé qu'il était résolu à combattre, il avait voulu, du premier coup, voir face à face son ennemi; il avait donc été servi à souhait; l'annonce de son nom et son entrée avaient produit tout l'effet qu'il pouvait attendre.
Mais la personne la plus émue de toute cette honorable assemblée était sans contredit Sara. Sachant que le jeune chasseur de la rivière Noire était arrivé à Port-Louis avec lord Murrey elle s'était attendue d'avance à le voir, et peut-être était-ce à l'intention de ce nouvel arrivé d'Europe qu'elle avait mis dans sa toilette cette simplicité élégante, si appréciée chez nous, et que remplace trop souvent, il faut l'avouer, dans les colonies, un luxe exagéré. Aussi, en entrant, elle avait partout cherché des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait suffi pour lui apprendre qu'il n'était pas là; elle avait alors songé qu'il allait venir, et que, comme on l'annoncerait, sans doute, elle apprendrait ainsi, et sans faire de question, et son nom et qui il était:
Les prévisions de Sara s'étaient accomplies. À peine, comme nous l'avons vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. de Malmédie s'étaient-ils groupés au groupe des hommes, qu'on avait annoncé M. Georges Munier.
À ce nom si connu dans l'île, mais qu'on n'était pas habitué à entendre prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimentalement tressailli et s'était retournée pleine d'anxiété. En effet, elle avait vu apparaître le jeune étranger de Port-Louis, avec sa démarche ferme, son front calme, son regard hautain, ses lèvres dédaigneusement relevées, et, hâtons-nous de le dire, à cette troisième apparition, il lui avait semblé encore plus beau et plus poétique qu'aux deux premières.
Alors elle avait suivi non seulement des yeux, mais encore du cœur, la présentation que lord Murrey avait faite de Georges à la société, et son cœur s'était serré, quand la répulsion, inspirée par la naissance du jeune mulâtre, s'était traduite par le silence; et c'était presque voilés de larmes que ses yeux avaient répondu au regard rapide et pénétrant que Georges avait jeté sur elle.
Puis lord Murrey lui avait offert le bras, et elle n'avait plus rien vu; car, sous le regard de Georges, elle s'était sentie rougir et pâlir presque en même temps; et, convaincue que tous les yeux étaient fixés sur elle, elle s'était empressée de se dérober momentanément à la curiosité générale. Sur ce point, Sara se trompait: personne n'avait songé à elle, car tout le monde, excepté M. de Malmédie et son fils, ignorait les deux événements qui avaient précédemment mis en contact le jeune homme et la jeune fille, et nul ne pouvait penser qu'il dût y avoir quelque chose de commun entre mademoiselle Sara de Malmédie et M. Georges Munier.
Une fois à table, Sara se hasarda à jeter les yeux autour d'elle. Elle était assise à la droite du gouverneur, qui avait à sa gauche la femme du commandant militaire de l'île; en face d'elle était ce commandant placé lui-même entre deux femmes appartenant aux familles les plus considérables de l'île. Puis, à droite et à gauche de ces deux dames, MM. de Malmédie père et fils, et ainsi de suite; quant à Georges, soit hasard, soit gracieuse prévoyance de lord Murrey, il était placé entre deux Anglaises.
Sara respira: elle savait que le préjugé qui poursuivait Georges n'avait pas d'influence sur l'esprit des étrangers, et qu'il fallait qu'un habitant de la métropole fût resté bien longtemps aux colonies pour arriver à le partager; aussi vit-elle Georges remplissant de la façon la plus dégagée son rôle de galant convive, entre le sourire croisé des deux compatriotes de lord Murrey, enchantées d'avoir trouvé un voisin qui parlait leur langue comme si lui-même fût né en Angleterre.
En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperçut que les yeux d'Henri étaient fixés sur elle. Elle comprit parfaitement ce qui pouvait se passer dans l'esprit de son fiancé, et, par un mouvement indépendant de sa volonté, elle baissa les siens en rougissant.
Lord Murrey était un grand seigneur dans toute la force de terme, sachant admirablement jouer ce rôle de maître de maison, si difficile à apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement, et, pour ainsi dire, de naissance; aussi, lorsque la contrainte et la gêne qui pèsent ordinairement sur le premier service d'un dîner d'apparat furent dissipées, commença-t-il à adresser la parole à ses convives, parlant à chacun de la spécialité qui pouvait lui fournir les plus faciles réponses, rappelant aux officiers anglais quelque belle bataille, aux négociants quelque haute spéculation; puis, au milieu de tout cela, jetant de temps en temps à Georges un mot qui prouvait qu'à lui il pouvait parler de toute chose, et que c'était à une généralité intellectuelle et non à une spécialité commerciale ou guerrière qu'il s'adressait.
Le dîner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, Georges, avec sa rapide intelligence, avait répondu à chaque mot, à chaque question du gouverneur, de manière à prouver aux officiers qu'il avait fait la guerre comme eux, et aux négociants qu'il n'était point resté étranger aux grands intérêts commerciaux, qui font du monde entier une seule famille, unie par le lien des intérêts; puis, au milieu de cette conversation tronquée, avaient jailli avec éclat les noms de tous ceux qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute position, soit dans la politique, soit dans l'aristocratie, soit dans les arts, accompagnés chacun d'une de ces remarques qui indiquent, d'un seul trait, que celui qui parle, parle avec une entière connaissance du caractère, du génie ou de la position des hommes qu'il vient de nommer.
Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer ainsi, passé par-dessus la tête du commun des convives, il y avait parmi les invités plusieurs hommes assez distingués pour comprendre la supériorité avec laquelle Georges avait effleuré toutes choses: aussi, quoique le sentiment de répulsion qu'on avait manifesté pour le jeune mulâtre restât à peu près le même, l'étonnement avait grandi, et, avec lui, dans le cœur de quelques-uns, la jalousie était entrée. Henri surtout, préoccupé de l'idée que Sara avait remarqué Georges plus que, dans sa position de fiancée et dans sa dignité de femme blanche, elle n'eût dû le faire, Henri sentait remuer au fond du cœur un sentiment d'amertume dont il n'était pas le maître; puis, au nom de Munier, ses souvenirs d'enfance s'étaient réveillés: il s'était rappelé le jour où, en voulant arracher le drapeau des mains de Georges, son frère Jacques lui avait donné un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous ces anciens méfaits des deux frères grondaient sourdement dans sa poitrine et l'idée que Sara avait, la veille, été sauvée par ce même homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du passé, augmentait encore sa haine pour lui. Quant à M. de Malmédie père, il était resté pendant tout le dîner plongé, avec son voisin, dans une dissertation profonde sur une nouvelle manière de raffiner le sucre, qui devait donner, au produit de ses terres, un tiers de valeur de plus qu'elles n'avaient. Il en résulta que, sauf le premier étonnement de trouver dans Georges le sauveur de sa nièce, et de rencontrer Georges chez lord Murrey, il n'avait plus fait attention à lui.
Mais, comme nous l'avons dit, il n'en était pas de même d'Henri; Henri n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des réponses de Georges. Dans chacune de ces réponses, il avait reconnu un sens droit et une pensée supérieure; il avait étudié le regard ferme, interprète de la volonté absolue de Georges, et il avait compris que ce n'était plus, comme au jour du départ, un enfant opprimé qui se présentait à ses regards, mais un antagoniste puissant qui venait braver ses coups.
Si Georges, de retour à l'île de France, fût rentré humblement dans la condition, qu'aux yeux des blancs, la nature lui avait faite, et se fût ainsi perdu dans l'obscurité de sa naissance, Henri ne l'eût point remarqué, ou, dans ce cas, ne lui eût point gardé rancune des torts que, quatorze ans auparavant, Henri avait eus envers lui. Mais il n'en était point ainsi; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentrée au grand jour, s'était mêlé, par un service rendu, à la vie de sa famille; il venait, comme son égal de rang et comme son supérieur en intelligence, s'asseoir à la même table que lui: c'était plus qu'Henri n'en pouvait supporter, Henri lui déclara intérieurement la guerre.
Aussi, en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin, Henri s'approcha de Sara, qui, avec plusieurs autres femmes, s'était assise sous un berceau parallèle à celui sous lequel les hommes prenaient le café. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement que, dans ce que son cousin avait à lui dire, il serait indubitablement question de Georges.
—Eh bien, ma belle cousine, dit le jeune homme en s'appuyant sur le dossier de la chaise de bambou qui servait de siège à la jeune fille, comment avez-vous trouvé le dîner?
—Ce n'est pas, je le présume, sous le rapport matériel, que vous me faites cette question? répondit en souriant Sara.
—Non, ma chère cousine, quoique peut-être, pour quelques-uns de nos convives, qui ne vivent pas, comme vous, de rosée, d'air et de parfums, ce ne soit pas une question déplacée. Non, je vous demande cela sous le rapport social, si je puis dire.
—Eh bien, mais plein de bon goût, ce me semble. Lord Murrey m'a paru faire admirablement les honneurs de sa table, et il a été, à ce qu'il m'a paru, aussi aimable que possible avec tout le monde.
—Oui, certes! Aussi, je m'étonne profondément qu'un homme aussi distingué que lui ait risqué envers nous l'inconvenance qu'il a commise.
—Laquelle? demanda Sara, qui comprenait où son cousin en voulait venir, et qui, puisant une force inconnue à elle-même dans le fond de son cœur, regarda fixement son cousin en lui adressant cette question.
—Mais, répondit Henri, quelque peu embarrassé non seulement de la fixité de ce regard, mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa conscience; mais en invitant à la même table que nous M. Georges Munier.
—Et moi, il y a une chose qui ne m'étonne pas moins Henri, c'est que vous n'ayez pas laissé à tout autre que vous le soin de me faire, surtout à moi, cette observation.
—Et pourquoi cette observation m'est-elle interdite, à moi seul, ma chère cousine?
—Parce que, sans M. Georges Munier, dont la présence vous paraît si inconvenante ici, vous seriez, en supposant qu'on pleure une cousine et qu'on porte le deuil d'une nièce, vous seriez, votre père et vous, dans le deuil et dans les larmes.
—Oui, certes, répondit Henri en rougissant; oui, je comprends toute la reconnaissance que nous devons à M. Georges pour avoir sauvé une vie aussi précieuse que la vôtre; et vous avez bien vu que, hier quand il a désiré acheter ces deux nègres que mon père voulait punir, je me suis empressé de les lui donner.
—Et moyennant le don de ces deux nègres, vous vous croyez quitte envers lui? Je vous remercie, mon cousin, d'estimer la vie de Sara de Malmédie à la somme de mille piastres.
—Mon Dieu! ma chère Sara, dit Henri, quelle étrange façon d'interpréter les choses vous avez aujourd'hui! Ai-je eu un instant l'idée de mettre à prix une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non, j'ai eu seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse position, par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. Georges Munier inviterait à danser.
—À votre avis donc, mon cher Henri, cette femme devrait refuser?
—Sans aucun doute.
—Sans réfléchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a rien fait, et qui même peut-être lui a rendu quelque petit service, une de ces offenses dont il doit nécessairement demander raison à son père, à son frère ou à son mari?
—Je présume que, le cas échéant, M. Georges ferait un retour sur lui-même, et se rendrait la justice de croire qu'un blanc ne descend pas jusqu'à se mesurer avec un mulâtre.
—Pardon, mon cousin, d'oser émettre une opinion en pareille matière, reprit Sara; mais, ou, d'après le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M. Georges, ou je ne pense pas que, s'il s'agissait de venger son honneur, un homme qui, comme lui, porte deux croix sur sa poitrine, fût arrêté par le sentiment d'humilité intérieure que vous lui prêtez, j'en ai peur, bien gratuitement.
—En tout cas, j'espère, ma chère Sara, reprit à son tour Henri, le rouge de la colère sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon père ou moi, à la colère de M. Georges, ne vous fera pas commettre l'imprudence de danser avec lui, s'il avait la hardiesse de vous inviter?
—Je ne danserai avec personne, Monsieur, répondit froidement Sara en se levant et en allant s'appuyer au bras de la dame anglaise qui s'était trouvée à table à côté de Georges, et qui était une de ses amies.
Henri resta un instant tout étourdi de cette fermeté à laquelle il ne s'attendait pas; puis il alla se mêler à un groupe de jeunes créoles, dans lequel il trouva, pour ses idées aristocratiques, sans doute plus de sympathie qu'il n'en avait trouvé chez sa cousine.
Pendant ce temps, Georges, centre d'un autre groupe, causait avec quelques officiers et quelques négociants anglais, qui ne partageaient pas ou qui partageaient à un moindre degré le préjugé de ses compatriotes.
Une heure s'écoula ainsi, pendant laquelle s'accomplirent tous les préparatifs du bal; puis, cette heure écoulée, les portes se rouvrirent et donnèrent entrée aux appartements débarrassés de leurs meubles et étincelants de lumières. Au même instant, l'orchestre préluda, donnant le signal de la contredanse.
Sara avait fait un violent effort sur elle-même en se condamnant à voir danser ses compagnes; car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le bal avec passion. Mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait retomba sur celui qui le lui avait imposé; tandis que, au contraire, un sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle eût jamais éprouvés commençait à naître dans son âme en faveur de celui pour lequel elle se l'imposait; car c'est une sublime qualité des femmes, que la nature et la société ont faites faibles d'une douce faiblesse, de porter un puissant intérêt à tout ce qu'on opprime, comme une haute admiration à tout ce qui ne se laisse pas opprimer.
Aussi, lorsque Henri, espérant que sa cousine ne résisterait pas à l'entraînement de la première ritournelle, vint, malgré sa réponse, l'inviter à danser comme d'habitude la première contredanse avec lui, Sara se contenta, cette fois, de lui répondre:
—Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin.
Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang, et, par un mouvement instinctif, chercha des yeux Georges. Georges avait pris place et dansait avec l'Anglaise à laquelle il avait donné le bras pour la conduire à table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de sympathique, les yeux de Sara avaient pris la même direction que son cousin. Son cœur se serra.
Georges dansait avec une autre, Georges ne pensait peut-être pas même à Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce fût au monde. Le temps que dura cette contredanse fut un des moments les plus douloureux que Sara eût encore passés.
La contredanse finie, Sara, malgré elle, ne put s'empêcher de suivre des yeux Georges. Il alla reconduire l'Anglaise à sa place, puis parut chercher quelqu'un des yeux. Celui qu'il cherchait était lord Murrey. À peine l'eut-il aperçu, qu'il alla à lui, qu'il lui dit quelques mots, et que tous deux s'avancèrent vers Sara.
Sara sentit tout son sang se porter vers son cœur.
—Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage à moi, qui, peut-être un peu trop révérencieux envers nos usages d'Europe, n'ose point vous inviter à danser avant d'avoir eu l'honneur de faire votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous présenter M. Georges Munier, un des hommes les plus distingués que je connaisse.
—Comme vous le dites, milord, reprit Sara d'une voix que, à force de puissance sur elle-même, elle était parvenue à rendre presque assurée, c'est de la part de M. Georges une crainte bien exagérée; car nous sommes déjà d'anciennes connaissances. Le jour de son arrivée, M. Georges m'a rendu un service; hier, il a fait mieux que cela, il m'a sauvé la vie.
—Comment! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver là à point pour tirer sur cet affreux requin, pendant que vous vous baigniez, c'est M. Georges?
—C'est lui-même, milord, reprit Sara toute rouge de honte en pensant seulement alors que Georges l'avait vue dans son costume de natation; et, hier, j'étais si émue et si troublée encore, qu'à peine si j'ai eu la force de présenter mes actions de grâces à M. Georges. Mais, aujourd'hui, je les lui renouvelle d'autant plus vives, que c'est à son adresse et à son sang-froid que je dois le bonheur d'assister à votre belle fête, milord.
—Et nous y joignons les nôtres, ajouta Henri, qui s'était approché du petit groupe dont sa cousine formait le centre; car, nous aussi, hier, nous étions si émus et si préoccupés de cet accident, qu'à peine avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots à M. Georges.
Georges, qui n'avait pas encore dit une parole, mais dont les yeux pénétrants avaient lu jusqu'au fond du cœur de Sara, s'inclina en signe de remerciement, mais sans répondre autrement à Henri.
—Alors, j'espère que la requête que voulait vous présenter M. Georges ira maintenant toute seule, dit lord Murrey, et je laisse mon protégé s'expliquer lui-même.
—Mademoiselle de Malmédie m'accordera-t-elle l'honneur d'une contredanse? dit Georges en s'inclinant une seconde fois.
—Oh! Monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous m'excuserez, je l'espère. J'ai refusé tout à l'heure la même demande à mon cousin, ne comptant pas danser ce soir.
Georges sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en couvrant Henri d'un regard si parfaitement dédaigneux, que lord Murrey comprit, à ce regard et à celui par lequel répondit M. de Malmédie, qu'il y avait une haine profonde et invétérée entre ces deux hommes. Mais il garda cette observation dans le fond de son cœur, et, comme s'il n'eût rien remarqué:
—Serait-ce un reste de votre terreur d'hier, dit-il à Sara qui réagit sur vos plaisirs d'aujourd'hui?
—Oui, milord, répondit Sara; je me sens même assez souffrante pour prier mon cousin de prévenir M. de Malmédie que je désirerais me retirer, et que je compte sur lui pour me ramener à la maison.
Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obéir au désir de la jeune fille. Georges se pencha vivement:
—Vous avez un noble cœur, Mademoiselle, dit-il à demi-voix, et je vous remercie.
Sara tressaillit et voulut répondre; mais déjà lord Murrey s'était rapproché. Elle ne fit qu'échanger, presque malgré elle, un regard avec Georges.
—Êtes-vous donc toujours décidée à nous quitter, Mademoiselle? dit le gouverneur.
—Hélas! oui, répondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord; mais... je souffre réellement.
—En ce cas, je comprends qu'il y aurait de l'égoïsme à moi d'essayer de vous retenir; et, comme la voiture de M. de Malmédie ne sera probablement point à la porte, je vais donner des ordres pour qu'on mette les chevaux à la mienne.
Et lord Murrey s'éloigna aussitôt.
—Sara, dit Georges, quand j'ai quitté l'Europe pour revenir ici, mon seul désir était celui d'y trouver un cœur comme le vôtre; mais je ne l'espérais pas.
—Monsieur, murmura Sara, dominée malgré elle par l'accent profond de la voix de Georges, je ne sais ce que vous voulez dire.
—Je veux dire que, depuis le jour de mon arrivée, j'ai fait un rêve, et que, si ce rêve se réalise jamais, je serai le plus heureux des hommes.
Puis, sans attendre la réponse de Sara, Georges s'inclina respectueusement devant elle, et, voyant s'approcher M. de Malmédie et son fils, laissa Sara avec son oncle et son cousin.
Cinq minutes après, lord Murrey revint annoncer à Sara que la voiture était prête, et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrivée à la porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal où elle s'était promis tant de plaisir, et disparut.
Mais ce regard avait rencontré celui de Georges, qui semblait devoir désormais la poursuivre.
En revenant de conduire mademoiselle de Malmédie à sa voiture, le gouverneur rencontra dans l'antichambre Georges, qui s'apprêtait à quitter le bal à son tour.
—Et vous aussi? dit lord Murrey.
—Oui, milord; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment à Moka, et que j'ai, par conséquent, près de huit lieues à faire; heureusement qu'avec Antrim, c'est l'affaire d'une heure.
—Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmédie? demanda le gouverneur avec l'expression de l'intérêt.
—Non, milord, pas encore, répondit Georges en souriant; mais, selon toute probabilité, cela ne tardera point.
—Ou je me trompe fort, mon jeune ami, dit le gouverneur, ou les causes de votre inimitié avec cette famille datent de longtemps?
—Oui, milord, ce sont de petites taquineries d'enfant qui se sont faites de belles et bonnes haines d'hommes; des coups d'épingle qui deviendront des coups d'épée.
—Et il n'y a pas un moyen d'arranger tout cela? demanda le gouverneur.
—Je l'ai espéré un instant milord; j'ai cru que quatorze ans de domination anglaise avaient tué le préjugé que je revenais combattre; je me trompais: il ne reste plus à l'athlète qu'à se frotter d'huile et à descendre dans le cirque.
—N'y rencontrerez-vous pas plus de moulins que de géants, mon cher don Quichotte?
—Je vous en fais juge, dit Georges en souriant. Hier, j'ai sauvé la vie à mademoiselle Sara de Malmédie!... Savez-vous comment son cousin m'en remercie aujourd'hui?
—Non.
—En lui défendant de danser avec moi.
—Impossible!
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, milord.
—Et pourquoi cela?
—Parce que je suis mulâtre.
—Et que comptez-vous faire?
—Moi?
—Pardon de mon indiscrétion; mais vous savez l'intérêt que je vous porte, et, d'ailleurs, nous sommes de vieux amis.
—Ce que je compte faire? dit Georges en souriant.
—Oui; vous avez bien conçu de votre côté quelque projet?
—Ce soir même, j'en ai arrêté un.
—Et lequel? Voyons, je vous dirai si je l'approuve.
—C'est que, dans trois mois, je serai l'époux de mademoiselle Sara de Malmédie.
Et, avant que lord Murrey eût eu le temps de lui donner son approbation ou sa désapprobation, Georges l'avait salué et était sorti. À la porte, son domestique maure l'attendait avec ses deux chevaux arabes.
Georges sauta sur Antrim et prit au galop le chemin de Moka.
En rentrant à l'habitation, le jeune homme s'informa de son père; mais il apprit qu'il était sorti à sept heures du soir, et n'était pas encore de retour.
Le lendemain matin, ce fut Pierre Munier qui entra le premier chez son fils.
Depuis son arrivée, Georges avait parcouru plusieurs fois la magnifique habitation que son père possédait, et, avec ses idées d'industrie européenne, il avait émis plusieurs idées d'amélioration que, dans sa capacité pratique, le père avait comprises à l'instant même; mais ces idées nécessitaient l'application d'une augmentation de bras, et l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchérir les esclaves, qu'il n'y avait pas moyen, sans d'énormes sacrifices, de se procurer dans l'île les cinquante ou soixante nègres dont le père et le fils voulaient augmenter leur maison. Pierre Munier avait donc, la veille en l'absence de Georges, accueilli avec joie la nouvelle qu'il y avait un navire négrier en vue, et, selon l'habitude adoptée alors parmi les colons et les commerçants de chair noire, il était allé, pendant la nuit, sur la côte, afin de répondre aux signaux du négrier par d'autres signaux qui indiquassent qu'on était dans l'intention de traiter avec lui. Les signaux avaient été échangés et Pierre Munier venait annoncer à Georges cette bonne nouvelle. Il fut donc convenu que, le soir, le père et le fils se trouveraient vers neuf heures à la Pointe-des-Caves, au-dessous du Petit-Malabar. Cette convention arrêtée, Pierre Munier sortit pour aller inspecter, selon son habitude, les travaux de la plantation, et, selon son habitude aussi, Georges prit son fusil et gagna les bois pour s'abandonner à ses rêveries.
Ce que Georges avait dit la veille à lord Murrey en le quittant n'était pas une forfanterie; c'était, au contraire, une résolution bien arrêtée; l'étude de la vie tout entière du jeune mulâtre s'était, comme nous l'avons vu, portée vers ce point, de donner à sa volonté la force et la persistance du génie. Arrivé à une supériorité en toute chose, qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré, en France ou en Angleterre, à Londres ou à Paris, une existence distinguée, Georges, avide de lutte, avait voulu revenir à l'île de France. C'était là qu'existait le préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui l'avantage de l'incognito, pouvait étudier son ennemi sans que son ennemi sût quelle guerre il lui avait déclarée au fond de son âme, et prêt qu'il était à le saisir au moment où il s'y attendrait le moins, et à commencer cette lutte dans laquelle devait succomber un homme ou une idée.
En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mêmes hommes qu'il avait laissés à son départ, Georges avait compris une vérité dont plusieurs fois il avait douté en Europe; c'est que toutes choses étaient les mêmes à l'île de France, quoique quatorze ans se fussent écoulés, quoique l'île de France, au lieu d'être française, fût anglaise, et, au lieu de s'appeler l'île de France, s'appelât Maurice. Alors, et de ce jour, il s'était mis sur ses gardes, alors il s'était préparé à ce duel moral qu'il était venu chercher, comme un autre se prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi; et, l'épée à la main, il avait attendu l'occasion qui se présenterait de porter le premier coup à son adversaire.
Mais, comme César Borgia, qui, dans son génie, avait, lors de la mort de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d'une façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il voulait frapper. Le jour de son arrivée à Port-Louis, le hasard avait mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait gardé le souvenir. Puis la Providence l'avait amené juste à point pour sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis qu'il l'avait vue; de sorte que ce rêve était entré plus profondément dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et, là, un coup d'œil, au moment même où il s'apercevait qu'il l'aimait, lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, puisque désormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son orgueil, mais encore à celui de son amour.
Seulement, comme nous l'avons dit, blessé lui-même au moment du combat, Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en échange il gagnait la véhémence de la passion.
Mais, si, dans une existence blasée, si, sur un cœur flétri comme celui de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans lesquelles il lui était successivement apparu avaient dû produire une bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'âme vierge de Sara. Élevée, depuis le jour où elle avait perdu ses parents, dans la maison de M. de Malmédie, destinée dès cette époque à doubler par sa dot la fortune de l'héritier de la maison, elle s'était dès lors habituée à regarder Henri comme son futur mari, et elle s'était d'autant plus facilement soumise à cette perspective, que Henri était un beau et brave garçon, cité parmi les plus riches et les plus élégants colons, non seulement de Port-Louis, mais encore de toute l'île. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la chasse, ses danseurs au bal, elle les connaissait depuis trop longtemps pour que l'idée lui vînt jamais de distinguer aucun d'eux; c'étaient pour Sara des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà tout.
Sara était donc dans cette parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la première fois, elle avait aperçu Georges. Dans la vie d'une jeune fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes élégantes, est partout un événement, et à bien plus forte raison, comme on le comprend bien, à l'île de France.
La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il avait dites, étaient donc demeurés, sans qu'elle sût pourquoi, dans la mémoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et que cependant on répète dans sa pensée. Sans doute Sara, au bout de quelques jours, eût oublié ce petit événement, si elle eût revu ce jeune homme dans des circonstances ordinaires; peut-être même un examen plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre, au lieu de mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l'en eût-il éloigné tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême: la scène de la rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la première apparition, s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s'était transformé aux yeux de la jeune fille. L'étranger inconnu était devenu un ange libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée promettait de douleurs, Georges le lui avait épargné; tout ce que la vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand l'ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu, et, plus encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle n'eût pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en son cœur s'était changée en amour; un regard avait tout dit à Georges, et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier, Georges avait donc le droit de tout croire; puis, après impression, était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit. L'indifférence de Henri courant à l'hallali du cerf, quand sa fiancée échappait à peine à un danger mortel avait froissé son cœur; enfin, ce ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait être une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et, pour la première fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un pas.
Alors il arriva ce qui arrive en pareil cas. Sara, après avoir porté les yeux sur elle, les reporta autour d'elle, elle pesa à la balance de l'intérêt la conduite de son oncle envers elle; elle se souvint qu'elle avait un million et demi de fortune à peu près, c'est-à-dire qu'elle était près de deux fois riche comme son cousin; elle se demanda si son oncle eût eu pour elle, pauvre et orpheline, les mêmes soins, les mêmes attentions, les mêmes tendresses qu'il avait eus pour elle, opulente héritière, et elle ne vit plus dans l'adoption de M. de Malmédie que ce qui y était réellement, c'est-à-dire le calcul d'un père qui prépare un beau mariage à son fils. Tout cela était bien sans doute un peu sévère; mais les cœurs blessés sont ainsi faits, la reconnaissance s'en va par la blessure, et la douleur qui reste devient un juge rigoureux.
Georges avait prévu tout cela, et il avait compté là-dessus pour plaider sa cause et empirer celle de son rival. Aussi après avoir bien réfléchi, résolut-il de ne rien entreprendre encore ce jour-là, quoique, au fond de son cœur, il sentit une grande impatience de revoir Sara. Voilà donc comment il était son fusil sur l'épaule espérant trouver dans la chasse, sa passion favorite, une distraction qui lui aiderait à tuer sa journée. Mais Georges s'était trompé; son amour pour Sara parlait déjà dans son cœur plus haut que tous les autres sentiments. Aussi, vers les quatre heures, ne pouvant résister plus longtemps à son désir, je ne dirai pas de revoir la jeune fille, car, ne pouvant se présenter chez elle, ce n'était que par hasard qu'il pouvait la rencontrer, mais au besoin de se rapprocher d'elle, il fit seller Antrim, puis, lâchant les rênes au léger enfant de l'Arabie, en moins d'une heure il se trouva dans la capitale de l'île.
Georges ne venait à Port-Louis que dans un seul espoir; mais, comme nous l'avons dit, cet espoir était entièrement soumis au hasard. Or, le hasard fut cette fois inflexible. Georges eut beau passer par toutes les rues qui avoisinaient la maison de M. de Malmédie; il eut beau traverser deux fois le jardin de la Compagnie, promenade habituelle des habitants de Port-Louis; il eut beau faire trois fois le tour du champ de Mars, où tout se préparait pour les courses prochaines, nulle part, même de loin, il ne vit une femme dont la tournure pût lui faire illusion.
À sept heures, Georges perdit tout espoir, et, le cœur serré comme s'il eût subi un malheur, le cœur brisé comme s'il eût éprouvé une fatigue, il reprit le chemin de la Grande-Rivière, mais cette fois au pas et retenant son cheval; car, cette fois, il s'éloignait de Sara, qui n'avait pas deviné sans doute que dix fois Georges était passé dans la rue de la Comédie et dans la rue du Gouvernement, c'est-à-dire à peine à cent pas d'elle. Il traversait donc le camp des noirs libres, situé en dehors de la ville, et retenant toujours Antrim, qui ne comprenait rien à cette allure inaccoutumée, lorsqu'un homme sortit tout à coup de l'une des baraques et vint se jeter à l'étrier de son cheval, serrant ses genoux et lui baisant la main. C'était le marchand chinois, c'était l'homme à l'éventail, c'était Miko-Miko.
À l'instant, Georges comprit vaguement le parti qu'il pouvait tirer de cet homme, à qui son négoce permettait de s'introduire dans toutes les maisons, et qui, par son ignorance de la langue, n'inspirait aucune inquiétude.
Georges descendit et entra dans la boutique de Miko-Miko, lequel lui fit à l'instant même voir tous ses trésors. Il n'y avait pas à se tromper au sentiment que le pauvre diable avait voué à Georges, et qui s'échappait du fond de son cœur à chaque parole. C'était tout simple: Miko-Miko, à part deux ou trois de ses compatriotes marchands comme lui, et, par conséquent, sinon ses ennemis, du moins ses rivaux, n'avait pas encore trouvé à Port-Louis une seule personne à qui parler sa langue. Aussi demanda-t-il à Georges de quelle façon il pouvait s'acquitter envers lui du bonheur qu'il lui devait.
Ce que Georges avait à lui demander était bien simple: c'était un plan intérieur de la maison de M. de Malmédie, afin, le cas échéant, de savoir comment parvenir jusqu'à Sara.
Aux premiers mots que dit Georges, Miko-Miko comprit tout: nous avons dit que les Chinois étaient les juifs de l'île de France.
Seulement, pour faciliter les négociations de Miko-Miko avec Sara, et peut-être aussi dans une autre intention, Georges écrivit sur une de ses cartes de visite les prix des différents objets qui pouvaient tenter la jeune fille, recommandant à Miko-Miko de ne laisser voir cette carte qu'à Sara.
Puis il donna au marchand un second quadruple, lui recommandant d'être, le lendemain, vers les trois heures de l'après-midi, à Moka.
Miko-Miko promit de se trouver au rendez-vous, et s'engagea à apporter dans sa tête un plan aussi exact de la maison que celui qu'aurait pu tracer un ingénieur.
Après quoi, attendu qu'il était huit heures, et qu'à neuf heures Georges devait, comme nous l'avons dit, se trouver avec son père à la Pointe-aux-Caves, il remonta à cheval et reprit le chemin de la Petite-Rivière, le cœur plus léger, tant il faut peu de chose en amour pour changer la couleur de l'horizon.
Il était nuit close quand Georges arriva au rendez-vous. Son père, selon l'habitude qu'il avait prise avec les blancs d'être toujours en avance, s'y trouvait depuis dix minutes. À neuf heures et demie, la lune se leva.
C'était le moment qu'attendaient Georges et son père. Leurs yeux se portèrent aussitôt entre l'île Bourbon et l'île de Sable, et, là, par trois fois, ils virent étinceler un éclair. C'était, comme de coutume, un miroir qui réfléchissait les rayons de la lune. À ce signal bien connu des colons, Télémaque, qui avait accompagné ses maîtres, alluma sur le rivage un feu qu'il éteignit cinq minutes après, puis l'on attendit.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée, qu'on vit poindre sur la mer une ligne noire, pareille à quelque poisson qui nagerait à la surface de l'eau; puis cette ligne grandit et prit l'apparence d'une pirogue. Bientôt après, on reconnut une grande chaloupe et l'on commença à voir, au tremblement des rayons de la lune dans la mer, l'action des rames qui battaient l'eau, quoiqu'on n'entendît pas encore leur bruit. Enfin, cette chaloupe entra dans l'anse de la Petite-Rivière, et vint aborder dans la crique qui se trouve en avant du petit fortin.
Georges et son père s'avancèrent sur le rivage. De son côté, l'homme que, de loin, on avait pu voir assis à la poupe, avait déjà mis pied à terre.
Derrière lui descendirent une douzaine de matelots armés de mousquets et de haches. C'étaient les mêmes qui avaient ramé le fusil sur l'épaule. Celui qui était descendu le premier leur fit un signe, et ils commencèrent à débarquer les nègres. Il y en avait trente de couchés au fond de la barque; une seconde chaloupe devait en amener encore autant.
Alors les deux mulâtres et l'homme qui était descendu le premier s'abordèrent et échangèrent quelques paroles. Il en résulta que Georges et son père furent convaincus de ce dont ils s'étaient déjà doutés, c'est qu'ils avaient devant les yeux le capitaine négrier lui-même.
C'était un homme de trente à trente-deux ans, à peu près, de haute taille, et ayant tous les signes de la force physique arrivée à ce degré qui commande naturellement le respect: il avait les cheveux noirs et crépus, des favoris passant sous le cou et des moustaches joignant ses favoris; son visage et ses mains, hâlés par le soleil des tropiques, étaient arrivés jusqu'à la teinte des Indiens de Timor ou de Pégu. Il était vêtu de la veste et du pantalon de toile bleue, particuliers aux chasseurs de l'île de France, et avait, comme eux encore, un large chapeau de paille et un fusil jeté sur l'épaule: seulement, il portait, de plus qu'eux, suspendu à sa ceinture, un sabre recourbé, de la forme des sabres arabes, mais plus large, et ayant une poignée à la manière des claymores écossaises.
Si le capitaine négrier avait été l'objet d'un examen approfondi de la part des deux habitants de Moka, ceux-ci, de leur côté, avaient eu à subir de sa part une investigation non moins complète. Les yeux du commerçant en chair noire se portaient de l'un à l'autre avec une égale curiosité, et semblaient, à mesure qu'il les examinait davantage, s'en pouvoir moins détacher. Sans doute, Georges et son père, ou ne s'aperçurent point de cette persistance, ou ne pensèrent pas qu'elle dût autrement les inquiéter; car ils entamèrent le marché pour lequel ils étaient venus, examinant les uns après les autres les nègres que la première chaloupe avait amenés, et qui étaient presque tous originaires de la côte occidentale d'Afrique, c'est-à-dire de la Sénégambie et de la Guinée; circonstance qui leur donne toujours une valeur plus grande, attendu que, n'ayant pas, comme les Madécasses, les Mozambiques et les Cafres, l'espoir de regagner leur pays, ils n'essayent presque jamais de s'enfuir. Or, comme, malgré cette cause de hausse, le capitaine fut très raisonnable sur les prix, lorsque arriva la seconde chaloupe, le marché était déjà fait pour la première.
Il en fut de celle-ci comme de l'autre; le capitaine était admirablement assorti et indiquait un profond connaisseur dans la partie. C'était une véritable bonne fortune pour l'île de France, dans laquelle il venait exercer son commerce pour la première fois, ayant, jusque-là, plus particulièrement chargé pour les Antilles.
Quand tous les nègres furent débarqués, et quand le marché fut conclu, Télémaque, qui était lui-même du Congo, s'approcha d'eux, et leur fit un discours dans sa langue maternelle, qui était la leur: ce discours avait pour but de leur vanter les douceurs de leur vie à venir, comparée à la vie que leurs compatriotes menaient chez les autres planteurs de l'île, et de leur dire qu'ils avaient eu de la chance de tomber à MM. Pierre et Georges Munier, c'est-à-dire aux deux meilleurs maîtres de l'île. Les nègres s'approchèrent alors des deux mulâtres, et, tombant à genoux, promirent par l'organe de Télémaque, de se rendre dignes eux-mêmes du bonheur que leur avait gardé la Providence.
Au nom de Pierre et de Georges Munier, le capitaine négrier qui avait suivi le discours de Télémaque avec une attention qui prouvait qu'il avait fait une étude particulière des différents dialectes de l'Afrique, avait tressailli et avait regardé plus attentivement encore qu'auparavant les deux hommes avec lesquels il venait de traiter si rondement une affaire de près de cent cinquante mille francs. Mais, pas plus qu'auparavant, Georges et son père n'avaient paru remarquer son affectation à ne pas les perdre un instant de vue. Enfin, le moment vint de régulariser le marché. Georges demanda au négrier de quelle façon il désirait être payé, et, si c'était en or ou en traites, son père avait apporté de l'or dans les sacoches de son cheval et des traites dans son portefeuille, afin de faire face à toutes les exigences. Le négrier préféra l'or. La somme, en conséquence, lui fut comptée à l'instant même et transportée dans la seconde chaloupe; puis les matelots se rembarquèrent.—Mais, au grand étonnement de Georges et de son père, le capitaine ne descendit point avec eux dans les chaloupes, qui s'éloignèrent sur un ordre de lui et l'abandonnèrent sur le rivage.
Le capitaine les suivit quelque temps des yeux; puis, lorsqu'elles furent hors de la portée du regard et de la voix, il se retourna vers les mulâtres étonnés, s'avança vers eux, et, leur tendant la main à tous deux:
—Bonjour, père!... Bonjour, frère! dit-il.
Puis, comme ils hésitaient:
—Eh bien! ajouta-t-il, ne reconnaissez-vous pas votre Jacques?
Tous deux jetèrent un cri de surprise et lui tendirent les bras. Jacques se précipita dans ceux de son père; puis des bras de son père, il passa dans ceux de Georges; après, quoi, Télémaque eut aussi son tour, quoique, il faut le dire ce ne fut qu'en tremblant qu'il osât toucher les mains d'un négrier.
En effet, par une coïncidence étrange, le hasard réunissait dans la même famille l'homme qui avait toute sa vie plié sous le préjugé de la couleur, l'homme qui faisait sa fortune en l'exploitant, et l'homme qui était prêt à risquer sa vie pour le combattre.
Cet homme, c'était effectivement Jacques; Jacques, que son père n'avait pas revu depuis quatorze ans, et son frère, depuis douze.
Jacques, comme nous l'avons dit, était parti à bord d'un de ces corsaires qui, munis de lettres de marque de la France, sortaient à cette époque, tout à coup de nos ports, comme des aigles de leurs aires, et couraient sus aux Anglais.
C'était une rude école que celle-là et qui valait bien celle de la marine impériale, qui, à cette époque, bloquée dans nos ports, était aussi souvent à l'ancre que cette autre marine, vive, légère et indépendante, était souvent en course. Chaque jour, en effet, c'était quelque nouveau combat, non pas que nos corsaires, si hardis qu'ils fussent, allassent chercher noise aux vaisseaux de guerre; mais, friands qu'ils étaient de marchandises de l'Inde et de la Chine, ils s'attaquaient à tous ces bons gros bâtiments à ventres rebondis qui revenaient soit de Calcutta, soit de Buenos-Ayres, soit de la VeraCruz. Or, ou ces bâtiments à la démarche respectable étaient convoyés par quelque frégate anglaise ayant bec et ongles, ou ils avaient pris eux-mêmes le parti de s'armer et de se défendre pour leur propre compte. Dans ce dernier cas, ce n'était qu'un jeu, une escarmouche de deux heures, et tout était fini; mais, dans l'autre, les choses changeaient de face: cela devenait plus grave; on échangeait bon nombre de boulets; on se tuait bon nombre d'hommes; on se brisait bon nombre d'agrès; puis on venait à l'abordage, et, après s'être foudroyé de loin, on s'exterminait de près.
Pendant ce temps-là, le navire marchand filait, et, s'il ne rencontrait pas, comme l'âne de la fable, quelque autre corsaire qui lui mît la main dessus, il rentrait dans quelque port de l'Angleterre, à la grande satisfaction de la compagnie des Indes, qui votait des rentes à ses défenseurs. Voilà comme les choses se passaient à cette époque. Sur trente ou trente et un jours dont se composent les mois, on se battait pendant vingt ou vingt-cinq jours; puis, pour se reposer des jours de combat, on avait les jours de tempête.
Or, nous le répétons, on apprenait vite à pareille école. D'abord, comme on n'avait pas la conscription pour se recruter, et que cette petite guerre d'amateurs ne laissait pas que de consommer à la longue une assez grande quantité d'hommes, les équipages ne se trouvaient jamais au grand complet. Il est vrai que, comme les matelots étaient tous des volontaires, la qualité, dans ce cas, remplaçait avantageusement la quantité; aussi, au jour de la bataille ou de la tempête, personne n'avait d'attributions fixes; chacun était bon à tout. Du reste, obéissance passive au capitaine, quand le capitaine était là, et au second, en l'absence du capitaine. Il y avait bien eu, comme il y en a partout, à bord de la Calypso, c'était ainsi que se nommait le bâtiment qu'avait choisi Jacques pour faire son apprentissage nautique; il y avait bien eu, depuis six années, deux récalcitrants, l'un Normand et l'autre Gascon, l'un contre l'autorité du capitaine et l'autre contre l'autorité du lieutenant.
Mais le capitaine avait fendu la tête de l'un d'un coup de hache, et le lieutenant avait crevé la poitrine de l'autre d'un coup de pistolet; tous deux étaient morts sur le coup. Puis comme rien n'embarrasse la manœuvre comme un cadavre on avait jeté le cadavre par-dessus le bord, et il n'en avait plus été question. Seulement, ces deux événements, pour n'avoir laissé de trace que dans le souvenir des assistants, n'en avaient pas moins exercé sur les esprits une salutaire influence. Personne, depuis ce temps, n'avait eu l'idée de chercher querelle au capitaine Bertrand ni au lieutenant Rébard. C'étaient les noms de ces deux braves, et ils avaient dès lors joui d'une autorité parfaitement autocratique à bord de la Calypso.
Jacques avait toujours eu une vocation décidée pour la mer: tout enfant, il était sans cesse à bord des bâtiments en rade à Port-Louis, montant dans les haubans, grimpant dans les hunes, se balançant sur les vergues, se laissant glisser le long des cordages: comme c'était surtout à bord des navires en relation de commerce avec son père que Jacques se livrait à ces exercices gymnastiques, les capitaines avaient une grande complaisance à son égard, satisfaisant sa curiosité enfantine, lui donnant l'explication de toute chose et le laissant monter de la cale aux mâts de perroquet et descendre des mâts de perroquet à la cale. Il en résultait qu'à dix ans, Jacques était un mousse de première force attendu qu'à défaut de bâtiment, comme tout pour lui représentait un navire, il grimpait sur les arbres, dont il faisait des mâts, et le long des lianes, dont il faisait des cordages, et qu'à douze ans, comme il savait les noms de toutes les parties d'un bâtiment, comme il savait toutes les manœuvres qui s'exécutent à bord d'un vaisseau, il eût pu entrer comme aspirant de première classe sur le premier bâtiment venu.
Mais, comme nous l'avons vu, son père en avait décidé autrement, et, au lieu de l'envoyer à l'école d'Angoulême, où l'appelait sa vocation, il l'avait envoyé au collège Napoléon. Ce fut alors que se présenta une nouvelle confirmation du proverbe: «L'homme propose et Dieu dispose.» Jacques, après avoir passé deux ans à dessiner des bricks sur ses cahiers de composition et à lancer des frégates sur le grand bassin du Luxembourg, Jacques profita de la première occasion qui s'offrit de passer de la théorie à la pratique, et ayant, dans un voyage à Brest, été visiter le brick la Calypso, il déclara à son frère, qui l'avait accompagné, qu'il pouvait retourner seul à terre, mais que, quant à lui, il était décidé à se faire marin.
Il en fut de tous deux comme l'avait décidé Jacques, et Georges revint seul, ainsi que nous l'avons dit en son lieu, au collège Napoléon.
Quant à Jacques, dont la figure franche et l'allure hardie avaient tout d'abord séduit le capitaine Bertrand, il fut élevé du premier coup au grade de matelot, ce qui fit beaucoup crier les camarades.
Jacques laissa crier: il avait dans l'esprit des notions très exactes du juste et de l'injuste; ceux dont on venait de le faire l'égal ignoraient ce qu'il valait; il était donc tout simple qu'ils trouvassent mauvais que l'on fit un tel passe-droit à un novice; mais, à la première tempête, il alla couper une voile de perroquet qu'un nœud mal fait empêchait de glisser et qui menaçait de briser le mât auquel elle était attachée, et, au premier abordage, il sauta sur le vaisseau ennemi avant le capitaine: ce qui lui valut de la part de celui-ci, un si merveilleux coup de poing, qu'il en demeura étourdi pendant trois jours, la règle étant, à bord de la Calypso, que le capitaine devait toujours toucher le pont ennemi avant qui que ce fût de son équipage. Cependant, comme c'était une de ces fautes de discipline qu'un brave pardonne facilement à un brave, le capitaine admit les excuses que Jacques fit valoir, et lui répondit qu'à l'avenir, après lui et le lieutenant, il était libre, en pareille circonstance, de prendre le rang qui lui conviendrait. Au second abordage, Jacques passa le troisième.
À partir de ce moment, les matelots cessèrent de murmurer contre Jacques, et les vieux mêmes se rapprochèrent de lui et furent les premiers à lui tendre la main.
Cela marcha ainsi jusqu'en 1815: nous disons jusqu'en 1815, parce que le capitaine Bertrand, qui avait l'esprit très sceptique, n'avait jamais voulu prendre au sérieux la chute de Napoléon: peut-être aussi cela tenait-il à ce que, n'ayant rien à faire, il avait fait deux voyages à l'île d'Elbe, et que, dans l'un de ces voyages, il avait eu l'honneur d'être reçu par l'ex-maître du monde. Ce que l'empereur et le pirate s'étaient dit dans cette entrevue, personne ne le sut jamais; ce que l'on remarqua seulement, c'est que le capitaine Bertrand revint à bord en sifflant: Ran tan plan tirelire, Comme nous allons rire!
Ce qui était, chez le capitaine Bertrand, le signe de la satisfaction intérieure portée au plus haut degré; puis le capitaine Bertrand s'en revint à Brest, où, sans rien dire à personne, il commença à remettre la Calypso en état, à faire sa provision de poudre et de boulets et à recruter les quelques hommes qui lui manquaient pour que son équipage se trouvât au grand complet.
De sorte qu'il aurait fallu ne pas connaître son capitaine Bertrand le moins du monde, pour ne pas comprendre qu'il se mitonnait derrière la toile quelque spectacle qui allait bien étonner le parterre.
En effet, six semaines après le dernier voyage du capitaine Bertrand à Porto-Ferrajo, Napoléon débarquait au golfe Juan. Vingt-quatre jours après son débarquement au golfe Juan, Napoléon entrait à Paris; et soixante-douze heures après l'entrée de Napoléon à Paris, le capitaine Bertrand sortait de Brest toutes voiles dehors et le pavillon tricolore à sa corne.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que le capitaine Bertrand rentrait, traînant à la remorque un magnifique trois-mâts anglais chargé des plus fines épices de l'Inde, lequel avait éprouvé un si merveilleux étonnement en voyant le drapeau tricolore, qu'on croyait disparu à tout jamais de la surface du globe, qu'il n'avait pas même eu l'idée de faire la plus petite résistance.
Cette prise avait fait venir l'eau à la bouche du capitaine Bertrand. Aussi il ne se fut pas plus tôt défait de sa prise à un prix convenable, il n'eut pas plus tôt partagé les parts entre les gens de l'équipage, qui se reposaient depuis près d'un an et qui s'ennuyaient fort de ce repos, qu'il se remit en quête d'un second trois-mâts. Mais, comme on sait, on ne rencontre pas toujours ce qu'on cherche: un beau matin après une nuit fort noire, la Calypso se trouva nez à nez avec une frégate. Cette frégate, c'était le Leycester, c'est-à-dire le même bâtiment que nous avons vu amener, à Port-Louis, le gouverneur et Georges.
Le Leycester avait dix canons et soixante hommes d'équipage de plus que la Calypso. En outre, pas la moindre cargaison de cannelle, de sucre ou de café; mais, en échange, une sainte-barbe parfaitement garnie et un arsenal de mitraille et de boulets ramés au grand complet. À peine eut-il vu au reste à quelle paroisse appartenait la Calypso, que, sans le moins du monde crier gare, il lui envoya un échantillon de sa marchandise: c'était un joli boulet de trente-six, qui vint s'enfoncer dans la carène.
La Calypso, tout au contraire de sa sœur Galatée, qui fuyait pour être vue, aurait bien voulu, elle, fuir, sans être vue. Il n'y avait rien à gagner avec le Leycester, fût-on même vainqueur, ce qui n'était pas le moins du monde probable. Malheureusement, il n'était guère plus probable de supposer qu'on lui échapperait, son capitaine étant ce même Williams Murrey, qui n'avait pas encore quitté le service de la marine à cette époque, et qui, avec ses apparences charmantes, auxquelles depuis ses travaux diplomatiques avaient encore donné une nouvelle couche, était un des plus intrépides loups de mer qui existassent du détroit de Magellan à la baie de Baffin.
Le capitaine Bertrand fit donc traîner ses deux plus grosses pièces à l'arrière et prit chasse.
La Calypso était un véritable navire de proie, taillé pour la course, avec une carène étroite et allongée; mais la pauvre hirondelle de mer avait affaire à l'aigle de l'Océan; de sorte que, malgré sa légèreté, il fut bientôt visible que la frégate gagnait sur la goélette.
Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible, que, de cinq minutes en cinq minutes, le Leycester envoyait des huissiers de bronze pour sommer la Calypso de s'arrêter. Ce à quoi, au reste, la Calypso, tout en fuyant répondait avec ses pièces de chasse par des messagers de même nature.
Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des bâtiments destinés, comme l'était la Calypso, à poursuivre ou à être poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les mâts de perroquet, et Jacques, les yeux fixés sur la partie faible du navire, venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon.
La situation devenait grave; il était évident que, avant une demi-heure, on serait bord à bord, et qu'il faudrait, comme on dit en terme d'art, en découdre avec un équipage d'un tiers plus fort que soi. Jacques communiquait à part lui cette réflexion peu rassurante au pointeur d'une des deux pièces de chasse lorsque le pointeur, en se baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la culasse de son canon. Voyant qu'il tardait à se remettre sur ses jambes, plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet de son habit et le ramena dans une ligne verticale. Mais alors il s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscaïen; seulement, au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscaïen avait pris l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était mort, comme on dit, d'une indigestion de fer fondu.
Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux à faire, se baissa à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire et cria:
—Feu!
Au même instant, le canon tonna, et, comme Jacques était curieux de voir le résultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour suivre, autant qu'il était en lui, l'effet du projectile qu'il venait d'adresser à son ennemi.
L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès, et brisant une partie de la muraille de tribord.
Un grand cri de joie retentit à bord de la Calypso. La frégate s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile brisée, tandis que la goélette, saine et sauve à quelques cordages près, continuait son chemin, débarrassée de la poursuite de son ennemi.
Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard: il y avait longtemps, au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie par des acclamations unanimes.
Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on n'avait gardé que celui du second pour lui rendre les honneurs dus à son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu dans un hamac avec un boulet de trente-six à chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi, et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur eux que le très médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la mer, au lieu de flotter à sa surface.
Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses pas, de sorte qu'il rentrait à Brest, tandis que le Leycester, qui s'était empressé de substituer à son mât cassé un mât de rechange, courait après lui du côté du cap Vert.
Ce qui fit faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel jura que, si jamais la Calypso retombait sous la main du Leycester, elle ne s'en tirerait pas à aussi bon marché la seconde fois qu'elle s'en était tirée la première.
Aussitôt ses avaries réparées, le capitaine Bertrand s'était remis en chasse, et, secondé par Jacques, il avait fait merveille: malheureusement, Waterloo arriva; après Waterloo, la seconde abdication, et, après la seconde abdication, la paix. Cette fois, il n'y avait plus à douter de rien. Le capitaine vit passer, à bord du Bellérophon, le prisonnier de l'Europe; et, comme il connaissait Sainte-Hélène pour y avoir relâché deux fois, il comprit du premier coup qu'on ne se sauve pas de là comme on se sauve de l'île d'Elbe.
L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se créer une nouvelle industrie: il avait une jolie goélette marchant bien, cent cinquante hommes d'équipage disposés à suivre sa bonne ou sa mauvaise fortune; il pensa tout naturellement à faire la traite.
En effet, c'était un joli état avant qu'on eût gâté le métier avec un tas de déclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait alors, et il y avait une belle fortune à faire pour les premiers qui s'y remettraient. La guerre, parfois éteinte en Europe, est éternelle en Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et, comme les habitants de ce beau pays ont remarqué, une fois pour toutes, que le plus sûr moyen de se procurer des prisonniers était d'avoir beaucoup d'eau-de-vie, il n'y avait à cette époque qu'à suivre les côtes de la Sénégambie, du Congo, de Mozambique ou de Anguebar une bouteille de cognac à chaque main, et l'on était sûr de revenir à son bâtiment un nègre sous chaque bras. Quand les prisonniers manquaient, les mères vendaient leurs enfants pour un petit verre; il est vrai que toute cette marmaille n'avait pas grand prix; mais on se retirait sur la quantité.
Le capitaine Bertrand exerça ce commerce avec honneur et profit pendant cinq ans, c'est-à-dire depuis 1815 jusqu'en 1820, et il comptait bien l'exercer encore bon nombre d'années, lorsqu'un événement inattendu mit fin à son existence. Un jour qu'il remontait la rivière des Poissons, située sur la côte occidentale d'Afrique, avec un chef hottentot qui devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de Grands-Namaquois pour laquelle il venait de traiter, et dont il avait d'avance le placement à la Martinique et à la Guadeloupe, il posa par hasard le pied sur la queue d'un boqueira qui se chauffait au soleil. Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles de la queue, que la nature leur a posé à cet endroit une quantité indéfinie de sonnettes, afin que, averti par le bruit, le voyageur ne leur marche pas dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un éclair, et mordit le capitaine Bertrand à la main. Le capitaine Bertrand, quoique fort dur à la douleur, poussa un cri. Le chef hottentot se retourna, vit de quoi il s'agissait, et dit gravement:
—Homme mordu, homme mort.
—Je le sais pardieu bien! répondit le capitaine, et c'est pour cela que je crie.
Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie, et pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il empoigna le boqueira à belles mains et lui tordit le cou. Mais cette exécution était à peine faite, que les forces manquèrent au brave capitaine, et qu'il tomba mort près du reptile.
Tout cela s'était passé si rapidement, que, lorsque Jacques, qui était à vingt-cinq pas à peu près en arrière du capitaine, arriva près de lui, ce dernier était déjà vert comme un lézard. Il voulut parler; mais à peine put-il balbutier quelques mots sans suite, et il expira. Dix minutes après, son corps était bariolé de taches noires et jaunes, ni plus ni moins qu'un champignon vénéneux.
Il n'y avait pas à songer à rapporter le corps du capitaine à bord de la Calypso, tant, grâce à l'admirable subtilité du poison, la décomposition était rapide. Jacques et les douze matelots qui l'accompagnaient creusèrent une fosse, couchèrent le capitaine dedans, et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les environs, afin de le garantir, si la chose était possible, de la dent des hyènes et des chacals. Quant au serpent à sonnettes, un des matelots s'en chargea, s'étant rappelé que son oncle, qui était pharmacien à Brest, lui avait recommandé, s'il rencontrait jamais un de ces reptiles, de tâcher de le lui apporter, mort ou vivant, pour le mettre dans un bocal à la porte de sa boutique, entre une bouteille pleine d'eau rouge et une bouteille pleine d'eau bleue.
Il y a un adage commercial qui dit: «Les affaires avant tout». En vertu de cet adage, il fut décidé, entre le chef hottentot et Jacques, que cette catastrophe n'empêcherait pas le marché conclu de s'exécuter. Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante Grands-Namaquois vendus; après quoi, le chef hottentot vint prendre au brick les deux pipes de rhum promises. Cet échange fait, les deux négociants se séparèrent enchantés l'un de l'autre, se promettant de ne pas en rester là, à l'avenir, de leurs relations commerciales.
Le soir même, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis le contremaître jusqu'au dernier mousse.
Et, après un discours concis mais éloquent, sur les vertus sans nombre qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa à l'équipage deux choses: la première, de vendre la cargaison, qui était complète, puis le bâtiment, d'une défaite facile, et, après avoir partagé le prix du tout selon les droits établis, de se séparer bons amis et d'aller chercher fortune chacun de son côté; la seconde, de nommer un remplaçant au capitaine Bertrand, et de continuer le négoce sous la raison Calypso et Compagnie, déclarant d'avance que, tout lieutenant qu'il était, il se soumettait à une réélection, et serait le premier à reconnaître le nouveau capitaine qui sortirait du scrutin. À ces paroles, il arriva ce qui devait arriver, Jacques fut élu capitaine par acclamation.
Jacques choisit aussitôt pour second son contremaître, brave Breton, natif de Lorient, et que, par allusion à la dureté remarquable de son crâne, on appelait généralement Tête-de-Fer.
Le même soir, la Calypso, plus oublieuse que la nymphe dont elle portait le nom, fit voile pour les Antilles, déjà consolée, en apparence du moins, non pas du départ du roi Ulysse, mais de la mort du capitaine Bertrand.
En effet, si elle avait perdu un maître, elle en avait trouvé un autre, et qui, certes, le valait bien. Le défunt était un de ces vieux loups de mer qui font toutes choses selon la routine, et non pas selon l'inspiration. Or, il n'en était pas ainsi de Jacques. Jacques était éternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui concernait l'art nautique; sachant, dans une bataille ou dans une tempête, commander la manœuvre comme le premier amiral venu, et faisant dans l'occasion un nœud à la marinière aussi bien que le dernier mousse. Avec Jacques, jamais de repos, et, par conséquent, jamais d'ennui. Chaque jour amenait une amélioration dans l'arrimage et dans le gréement de la goélette. Jacques aimait la Calypso comme on aime une maîtresse; aussi était-il éternellement préoccupé d'ajouter quelque chose à sa toilette. Tantôt c'était une bonnette dont il changeait la forme, tantôt c'était une vergue dont il simplifiait le mouvement. Aussi, la coquette qu'elle était, obéissait-elle à son nouveau seigneur comme elle n'avait encore obéi à personne, s'animant à sa voix, se courbant et se redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme un cheval qui sent l'éperon, si bien que Jacques et la Calypso semblaient tellement faits l'un pour l'autre, que l'on n'aurait jamais eu l'idée que désormais ils pussent vivre l'un sans l'autre.
Aussi, à part le souvenir de son père et de son frère, qui passait de temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l'homme le plus heureux de la terre et de la mer. Ce n'était pas un de ces négriers avides qui perdent la moitié de leurs profits en voulant trop gagner, et pour qui le mal qu'ils font, après avoir passé en habitude, est devenu un plaisir. Non, c'était un bon négociant, faisant son commerce en conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses Sénégambiens ou ses Mozambiques presque autant de soins que si c'étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton. Ils étaient bien nourris; ils avaient de la paille pour se coucher; ils prenaient deux fois par jour l'air sur le pont. On n'enchaînait que les récalcitrants; et, en général, on tâchait, autant que possible, de vendre les maris avec les femmes, et les enfants avec les mères; ce qui était une délicatesse inouïe et avait fort peu d'imitateurs parmi les confrères de Jacques. Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils à leur destination généralement bien portants et gais, ce qui faisait que, presque toujours, Jacques les revendait à un prix supérieur.
Il va sans dire que Jacques ne s'arrêtait jamais assez longtemps à terre pour s'y créer un attachement sérieux. Comme il nageait dans l'or et roulait sur l'argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d'une fois les doux yeux; il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques fût un mulâtre et le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à l'endroit de l'amour. Jacques connaissait à fond sa mythologie et son histoire sainte; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphale, et l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il décidé qu'il n'aurait pas d'autre femme que la Calypso. Quant à des maîtresses, Dieu merci, il n'en manquait pas; il en avait des noires, des rouges, des jaunes et des chocolats, selon qu'il changeait au Congo, aux Florides, au Bengale ou à Madagascar. À chaque voyage, il en prenait une nouvelle, qu'il donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu'elle serait bien traitée, s'étant fait un système de ne jamais garder la même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu'elle ne prît une influence quelconque sur son esprit. Car, il faut le dire, ce que Jacques aimait avant toutes choses, c'était sa liberté.
Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs. Jacques était sensuel comme un créole. Toutes les grandes choses de la nature l'affectaient agréablement; seulement, au lieu d'impressionner son esprit, elles agissaient sur ses sens. Il aimait l'immensité, non pas parce que l'immensité fait rêver à Dieu, mais parce que plus il y a d'espace, mieux on respire; il aimait les étoiles, non pas parce qu'il pensait que c'étaient autant de mondes roulant dans l'espace, mais parce qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tête un dais d'azur brodé de diamants, il aimait les hautes forêts, non pas parce que leurs profondeurs sont pleines de voix mystérieuses et poétiques, mais parce que leur voûte épaisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les rayons du soleil.
Quant à son opinion sur l'état qu'il exerçait, son opinion était que c'était une industrie parfaitement légale. Il avait toute sa vie vu vendre et acheter des nègres; il pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus et achetés. Quant à la validité du droit que l'homme s'est arrogé de trafiquer de son semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait; donc, la chose était à lui, et, du moment qu'il avait acheté et payé il avait le droit de revendre: aussi, jamais Jacques n'avait imité une seule fois l'exemple de ses confrères, qu'il avait vus faire la chasse aux nègres pour leur propre compte; Jacques aurait regardé comme une affreuse injustice, soit par force, soit par ruse, de s'emparer personnellement d'une créature libre pour en faire un esclave; mais, du moment que cette créature libre était devenue esclave par une circonstance indépendante de sa volonté à lui, Jacques, il ne voyait aucune difficulté à traiter d'elle avec son propriétaire.
Or, on comprend que la vie que menait Jacques était une agréable vie, d'autant plus agréable qu'elle avait, de temps à autre, ses journées de combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé qu'elle nuisait à la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, voulaient absolument savoir ce que la Calypso venait faire sur les côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait par amuser le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes couleurs; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs, posées deux et une sur champ de gueules; alors la Calypso prenait chasse, et la fête commençait.
Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la Calypso, pour ces occasions-là seulement, possédait à son arrière deux pièces de trente-six, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires; or, comme elle était excellente voilière, et qu'elle obéissait à son maître au doigt et à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la portée de ses deux pièces. Il en résultait que, tandis que les boulets ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle, et Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oublié son métier de pointeur, enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de quilles; puis, lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatois, quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention, aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets ramés en signe d'adieu à son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque oiseau de mer attardé qui regagne son nid, il le laissait boucher ses trous, rajuster ses agrès, renouer ses cordages et disparaissait à l'horizon.
Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des ports un peu plus difficile; mais la Calypso était une coquette qui savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait La Belle-Jenny ou La Jeune-Olympe, et se présentait avec un air d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épices à Ceylan. Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un bon paysan bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la Calypso changeait de sexe; elle s'appelait le Sphinx ou le Léonidas; son équipage revêtait l'uniforme français, et elle entrait dans la rade, drapeau blanc déployé, saluant courtoisement le fort, qui lui rendait courtoisement son salut. Alors son capitaine était, selon son caprice, ou un vieux loup de mer, maugréant, jurant, sacrant, ne parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps renouveler son eau et faire sécher du poisson; ou bien quelque bel officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kergouran ou M. de Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de l'œil, et parlait en grasseyant. Tout cela eût été bien vite reconnu pour une comédie dans un port de France ou d'Angleterre; mais cela avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à Java.
Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'était pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en échange de son or et de ses traites, il prenait à Visapour et à Guzarate les plus beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il mettait les nouveaux achetés près des anciens dans une ceinture qu'il portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait à sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme Cléopâtre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'Égypte, Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.
Grâce à ce système d'économie, Jacques portait incessamment sur lui une valeur de deux ou trois millions, qui, à la rigueur, tenant dans le creux de la main, était facile à cacher dans l'occasion: car Jacques ne se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances opposées; que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait, et qu'après des années de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers.
Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit, menait une vie fort douce, et qu'il n'eût pas échangée contre celle d'un roi quelconque, vu que, déjà, à cette époque, l'emploi de roi commençait à être d'un assez médiocre agrément; notre aventurier eût donc été parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son père et de Georges n'était venu assombrir sa pensée; aussi, un beau jour, n'y put-il résister plus longtemps, et, comme, après avoir fait un chargement en Sénégambie et au Congo, il était venu compléter sa cargaison sur les côtes de Mozambique et dans l'Anguebar, il résolut de pousser jusqu'à l'île de France et de s'informer si son père ne l'avait pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu: il avait, en conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux négriers, on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le fils; de sorte que, le soir, Jacques s'était trouvé non seulement sur le rivage natal mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y chercher.
Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce père et pour ces frères, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, que de se trouver ainsi réunis au moment où ils s'y attendaient le moins: il y eut bien, au premier moment, dans le cœur de Georges, grâce à un reste d'éducation européenne, un mouvement de regret en retrouvant son frère marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite dissipé. Quant à Pierre Munier, qui n'avait jamais quitté l'île, et qui, par conséquent devait tout envisager du point de vue des colonies, il n'y fit pas même attention; il était, d'ailleurs, entièrement absorbé, le pauvre père, dans le bonheur inespéré de revoir ses enfants.
Jacques, comme c'était tout simple, revint coucher à Moka.
Georges, lui et leur père ne se séparèrent que
À ce récit, Pierre Munier frémit de tous ses membres: Georges, mulâtre, fils de mulâtre, aimait une blanche, et déclarait, en avouant son amour, que cette femme lui appartiendrait. C'était une audace inouïe et sans exemple aux colonies, qu'un pareil orgueil; et, à son avis, cet orgueil devait attirer sur celui dans le cœur duquel il s'était allumé, toutes les douleurs de la terre et toute la colère du ciel.
Quant à Jacques, il comprenait parfaitement que Georges aimât une femme blanche, quoique, pour mille raisons qu'il déduisait à merveille, il préférât de beaucoup les femmes noires. Mais Jacques était trop philosophe pour ne pas comprendre et respecter les goûts de chacun. D'ailleurs il trouvait que Georges, beau comme il l'était, riche comme il l'était, supérieur aux autres hommes comme il l'était, pouvait aspirer à la main de quelque femme blanche que ce fût, cette femme fût-elle Aline, reine de Golconde!
En tout cas, il offrait à Georges un expédient qui simplifiait bien les choses; c'était, en cas de refus de la part de M. de Malmédie, d'enlever Sara et de la déposer dans un coin du monde quelconque, à son choix, où Georges irait la rejoindre. Georges remercia son frère de son offre obligeante; mais, comme il avait pour le moment un autre plan arrêté, il refusa.
Le lendemain, les habitants de Moka se réunirent presque avec le jour, tant ils avaient de choses, oubliées la veille, à se redire de nouveau. Vers les onze heures, Jacques eut envie de revoir tous ces lieux où s'était écoulée son enfance, et proposa à son père et à son frère une promenade de souvenirs. Le vieux Munier accepta; mais Georges attendait, comme on se le rappelle, des nouvelles de la ville; il fut donc obligé de les laisser partir ensemble et de rester à l'habitation où il avait donné rendez-vous à Miko-Miko.
Au bout d'une demi-heure, Georges vit paraître son messager; il portait sa longue perche de bambou et ses deux paniers, comme s'il eût fait son commerce en ville; car le prévoyant industriel avait pensé qu'il pouvait, sur sa route, rencontrer quelque amateur de chinoiseries. Georges, malgré ce pouvoir qu'à si grand-peine il avait conquis sur lui-même, alla ouvrir la porte, le cœur bondissant, car cet homme avait vu Sara et allait lui parler d'elle.
Tout s'était passé de la façon la plus simple comme on doit bien le penser. Miko-Miko, usant de son privilège d'entrer partout, était entré dans la maison de M. de Malmédie, et Bijou, qui avait déjà vu sa jeune maîtresse faire au Chinois l'acquisition d'un éventail, l'avait conduit droit à Sara.
À la vue du marchand, Sara avait tressailli; car, par une chaîne toute naturelle d'idées et de circonstances, Miko-Miko lui rappelait Georges: elle s'était donc empressée de l'accueillir, n'ayant qu'un regret, c'était d'être forcée de dialoguer avec lui par signes. Alors Miko-Miko avait tiré de sa poche la carte de Georges, sur laquelle, de sa main, Georges avait écrit les prix des différents objets que Miko-Miko avait pensé devoir tenter le cœur de Sara, et la donna à la jeune fille du côté où était gravé le nom.
Sara rougit malgré elle, et retourna vivement la carte. Il était évident que Georges, ne pouvant la voir, employait ce moyen de se rappeler à son souvenir. Elle acheta sans marchander tous les objets dont le prix était écrit de la main du jeune homme: puis, comme le marchand ne pensait pas à lui redemander cette carte, elle ne pensa point à la lui rendre.
En sortant de chez Sara, Miko-Miko avait été arrêté par Henri, qui de son côté l'avait emmené chez lui pour visiter toute sa pacotille. Henri n'avait rien acheté pour le moment mais il avait fait comprendre à Miko-Miko que, étant sur le point d'épouser très prochainement sa cousine, il avait besoin des plus charmants brimborions que le marchand pourrait lui procurer.
Cette double visite chez la jeune fille et chez son cousin avait permis à Miko-Miko d'observer la maison en détail. Or, comme Miko-Miko parmi les bosses qui ornaient son crâne nu avait, au plus haut degré, celle de la mémoire des localités, il avait parfaitement retenu la distribution architecturale de la demeure de M. de Malmédie.
La maison avait trois entrées: l'une qui donnait, comme nous l'avons dit, par un pont traversant le ruisseau, sur le jardin de la Compagnie; l'autre, du côté opposé, qui donnait, à l'aide d'une ruelle plantée d'arbres et formant retour, sur la rue du Gouvernement enfin, la troisième, qui donnait sur la rue de la Comédie, et qui était une entrée latérale.
En pénétrant dans la maison par sa porte principale, c'est-à-dire par le pont qui traversait le ruisseau et donnait sur le jardin de la Compagnie, on se trouvait dans une grande cour carrée, plantée de manguiers et de lilas de Chine, à travers l'ombrage et les fleurs desquels on apercevait en face de soi la demeure principale, dans laquelle on entrait par une porte parallèle à peu près à celle de la rue; ainsi placé, on avait, au premier plan à sa droite, les cases des noirs, et, à sa gauche, les écuries. Au second plan, à droite, un pavillon ombragé par un magnifique sang-dragon, et, en face de ce pavillon, une seconde habitation destinée aussi aux esclaves. Enfin, au troisième plan, on avait, à gauche, l'entrée latérale qui donnait dans la rue de la Comédie, et, à droite, un passage conduisant à un petit escalier et se dirigeant à la ruelle plantée d'arbres formant terrasse, qui donnait, par son retour, en face du théâtre. De cette façon, si l'on a bien suivi la description que nous venons de faire, on verra que le pavillon se trouvait séparé du corps de logis par le passage. Or, comme ce pavillon était la retraite favorite de Sara, et que c'était dans ce pavillon qu'elle passait la plus grande partie de son temps, le lecteur nous permettra d'ajouter quelques mots à ce que nous en avons déjà dit dans un de nos précédents chapitres.
Ce pavillon avait quatre faces, quoiqu'il ne fût visible que de trois côtés. En effet, un de ses cotés attenait aux cases des noirs. Les trois autres donnaient, l'un sur la cour d'entrée où étaient plantés les manguiers, les lilas de Chine et le sang-dragon; l'autre sur le passage conduisant au petit escalier; l'autre, enfin, sur un grand chantier de bois, à peu près désert, qui donnait, d'un côté, sur le même ruisseau qui prolongeait une des façades extérieures de la maison de M. de Malmédie: de l'autre, contre la ruelle plantée d'arbres, et élevée, au-dessus du chantier d'une douzaine de pieds, à peu près. Contre cette ruelle étaient adossées deux ou trois maisons, dont les toits, doucement inclinés, offraient une pente facile à ceux qui eussent désiré, par un motif quelconque, se dispensant de la route de tout le monde, pénétrer incognito de la ruelle dans le chantier.
Ce pavillon avait trois fenêtres et une porte donnant comme nous l'avons dit, sur la cour. Une des fenêtres s'ouvrait près de cette porte; une autre sur le passage, et une troisième sur le chantier.
Pendant le récit de Miko-Miko, Georges avait souri trois fois, mais avec des expressions bien différentes. La première, lorsque son ambassadeur lui avait dit que Sara avait gardé la carte; la seconde, lorsqu'il avait parlé du mariage de Henri avec sa cousine; la troisième, lorsqu'il lui avait appris qu'on pouvait pénétrer dans le pavillon par la fenêtre du chantier.
Georges plaça en face de Miko-Miko un crayon et du papier, et, tandis que, pour plus grande sécurité, le marchand traçait le plan de la maison, il prit lui-même une plume et se mit à écrire une lettre.
La lettre et le plan de la maison furent finis en même temps.
Alors Georges se leva et alla chercher dans sa chambre un merveilleux petit coffret de Boule, digne d'avoir appartenu à madame de Pompadour, mit dedans la lettre qu'il venait d'écrire, ferma le coffret à clef, et remit le coffret et la clef à Miko-Miko en lui donnant ses instructions; après quoi, Miko-Miko reçut un nouveau quadruple en récompense de la nouvelle commission qu'il allait faire, et, replaçant son bambou en équilibre sur son épaule, reprit le chemin de la ville du même pas dont il était venu; ce qui annonçait que, dans quatre heures à peu près, il serait près de Sara.
Comme Miko-Miko venait de disparaître au bout de l'allée d'arbres qui conduisait à la plantation, Jacques et son père rentrèrent par une porte de derrière. Georges, qui était sur le point d'aller les rejoindre, s'étonna de ce prompt retour; mais Jacques avait vu au ciel des signes qui annonçaient un prochain coup de vent, et, quoiqu'il eût pleine et entière confiance dans maître Tête-de-Fer, son lieutenant, il aimait trop sincèrement la Calypso pour confier à un autre le soin de son salut dans une si grave circonstance. Il venait donc dire adieu à son frère; car, du haut de la montagne du Pouce où il était monté pour voir si la goélette était toujours à son poste, il avait aperçu la Calypso courant des bordées à deux lieues à peu près de la côte, et il avait alors fait le signal convenu entre son second et lui dans le cas où une circonstance quelconque le forcerait de retourner à bord. Ce signal avait été vu, et Jacques ne doutait pas que, dans deux heures, la chaloupe qui l'avait amené ne fût prête à le reprendre.
Le pauvre père Munier avait fait tout ce qu'il avait pu pour garder son fils près de lui; mais Jacques lui avait répondu de sa douce voix:
—Cela ne se peut pas, mon père.
Et, à l'intonation tendre mais ferme de cette voix le vieillard avait compris que c'était de la part de son fils une résolution prise; il n'avait donc pas insisté.
Quant à Georges, il comprenait si parfaitement le motif qui ramenait Jacques à son bord, qu'il n'essaya pas même de le détourner de ce projet. Seulement, il déclara à son frère que lui et son père l'accompagneraient jusqu'au delà de la chaîne du Pieterboot, du versant opposé de laquelle ils pouvaient voir Jacques s'embarquer, et, une fois en mer le suivre des yeux jusqu'à son bâtiment.
Jacques partit donc accompagné de Georges et de son père, et tous trois, par des sentiers connus des seuls chasseurs, arrivèrent à la source de la rivière des Calebasses. Là, Jacques prit congé de ces amis de son cœur, qu'il avait si peu vus, mais qu'il promit solennellement de revoir bientôt.
Une heure après, la chaloupe avait quitté le rivage, emmenant Jacques, qui, fidèle à cet amour que le marin éprouve pour son navire, retournait sauver la Calypso ou périr avec elle.
À peine Jacques fut-il remonté à bord, que la goélette, qui jusque-là avait couru des bordées, mit le cap sur l'île de Sable et s'éloigna le plus rapidement qu'elle put vers le nord.
Pendant ce temps, le ciel et la mer étaient devenus de plus en plus menaçants. La mer mugissait et montait à vue d'œil, quoique ce ne fût pas l'heure de la marée. Le ciel, de son côté, comme s'il eût voulu rivaliser avec l'Océan roulait des vagues de nuages qui couraient rapidement, et qui se déchiraient tout à coup pour laisser passer des rafales de vent variant de l'est-sud-est au sud-est et sud-sud-est. Cependant ces symptômes, pour tout autre qu'un marin, ne présageaient qu'une tempête ordinaire. Plusieurs fois déjà dans l'année, il y avait eu des menaces pareilles sans qu'elles fussent suivies d'aucune catastrophe. Mais, en rentrant à l'habitation, Georges et son père furent forcés de reconnaître la sagacité du coup d'œil de Jacques. Le mercure du baromètre était descendu au-dessous de vingt-huit pouces.
Aussitôt Pierre Munier donna l'ordre au commandeur de faire couper partout les tiges des maniocs, afin de sauver au moins les racines qui, dans le cas où l'on ne prend pas cette précaution, sont presque toujours arrachées de terre et emportées par le vent.
De son côté, Georges donna à Ali l'ordre de lui seller Antrim pour huit heures. À cet ordre, Pierre Munier tressaillit.
—Et pourquoi faire seller ton cheval? demanda-t-il avec effroi.
—Je dois être à la ville à dix heures, mon père, répondit Georges.
—Mais, malheureux, c'est impossible! s'écria le vieillard.
—Il le faut, mon père, dit Georges.
Et dans l'accent de cette voix, comme dans celle de Jacques, le pauvre père reconnut une telle résolution, qu'il baissa la tête en soupirant, mais sans insister davantage.
Pendant ce temps-là, Miko-Miko accomplissait sa mission.
À peine arrivé à Port-Louis, il s'était acheminé vers la maison de M. de Malmédie, dont la commande de Henri lui avait ouvert doublement l'entrée. Il s'y présentait cette fois avec d'autant plus de confiance qu'en passant sur le port il avait vu MM. de Malmédie, père et fils, occupés à regarder les bâtiments à l'ancre, dont les capitaines, dans l'attente du coup de vent qui menaçait, doublaient les amarres. Il entra donc chez M. de Malmédie, sans craindre d'être dérangé par personne dans ce qu'il venait y faire, et Bijou, qui avait vu Miko-Miko en conférence le matin même avec son jeune maître et celle qu'il regardait d'avance comme sa jeune maîtresse, le conduisit droit à Sara, qui, selon son habitude, était dans son pavillon.
Comme l'avait prévu Georges, au milieu des nouveaux objets que le brocanteur venait offrir à la curiosité de la jeune créole, ce fut le charmant coffret de Boule qui attira aussitôt ses regards. Sara le prit, le tourna et le retourna de tous côtés, et, après en avoir admiré l'extérieur, elle voulut l'examiner en dedans et demanda la clef pour l'ouvrir; alors Miko-Miko fit semblant de chercher cette clef de tous côtés, mais ses recherches furent inutiles. Il finit par faire signe qu'il ne l'avait pas, et que sans doute, il l'avait oubliée à la maison, où il allait la chercher, il sortit donc aussitôt, laissant le coffret et promettant de venir rapporter la clef.
Dix minutes après, et pendant que la jeune fille, dans toute l'ardeur de sa curiosité enfantine, tournait et retournait le miraculeux coffret, Bijou rentra et lui donna la clef, que Miko-Miko s'était contenté de renvoyer par un nègre.
Peu importait à Sara comment la clef lui venait, pourvu que la clef lui vînt; elle la prit donc des mains de Bijou, qui se retira pour aller fermer promptement tous les volets de la maison menacés par l'ouragan. Sara, restée seule, s'empressa d'ouvrir le coffre.
Le coffre, comme on le sait, ne contenait qu'un papier qui n'était pas même cacheté, mais seulement plié en quatre.
Georges avait tout prévu, tout calculé.
Il fallait que Sara fût seule au moment où elle trouverait sa lettre; il fallait que la lettre fût ouverte pour que Sara ne pût pas la renvoyer en disant qu'elle ne l'avait pas lue.
Aussi Sara, se voyant seule, hésita-t-elle un instant; mais, devinant d'où lui venait ce billet, emportée par la curiosité, par l'amour, par ces mille sentiments enfin qui bouillonnent dans le cœur des jeunes filles, elle ne put résister au désir de voir ce que lui écrivait Georges, et, tout émue et toute rougissante, elle prit le billet, le déplia, et lut ce qui suit:
«Sara,
Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous aime, vous le savez; le rêve de toute mon existence a été une compagne comme vous. Or, il y a dans le monde de ces positions exceptionnelles et dans la vie de ces moments suprêmes où toutes les convenances de la société tombent devant la terrible nécessité.
Sara, m'aimez-vous?
Pesez ce que sera votre vie avec M. de Malmédie, pesez ce que sera votre vie avec moi.
Avec lui, la considération de tous.
Avec moi, la honte d'un préjugé.
Seulement, je vous aime, je vous le répète, plus qu'aucun homme au monde ne vous a aimée et ne vous aimera jamais.
Je sais que M. de Malmédie hâte le moment où il doit devenir votre mari; il n'y a donc pas de temps à perdre; vous êtes libre, Sara: mettez la main sur votre cœur, et prononcez entre M. Henri et moi.
Votre réponse me sera aussi sacrée que le serait un ordre de ma mère. Ce soir, à dix heures, je serai au pavillon pour la recevoir.
Georges.»
Sara regarda autour d'elle, effrayée. Il lui sembla qu'en se retournant elle allait voir Georges.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Georges Sara vit paraître Henri; elle cacha la lettre de Georges dans sa poitrine.
Henri avait, en général, et comme nous l'avons vu, d'assez mauvaises inspirations à l'égard de sa cousine; cette fois, il ne fut pas plus heureux que de coutume. Le moment était mal choisi pour se présenter devant Sara, toute préoccupée qu'elle était d'un autre.
—Pardon, ma chère Sara, dit Henri, si j'entre chez vous ainsi sans me faire annoncer; mais, au point où nous en sommes, et entre gens qui, dans quinze jours, seront mari et femme, il me semble, quoi que vous en disiez, que de pareilles libertés sont permises. D'ailleurs, je viens