LA
FEMME AU COLLIER DE VELOURS
By
Alexandre
Dumas père
Table des matières
CHAPITRE
II. La famille d'Hoffmann.
CHAPITRE
III. Un amoureux et un fou.
CHAPITRE
IV. Maître Gottlieb Murr.
CHAPITRE
VII. Une barrière de Paris en 1793.
CHAPITRE
IX. «Le jugement de Pâris».
CHAPITRE
XI. La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
CHAPITRE
XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré.
Le 4 décembre 1846,
mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans la baie de Tunis, je me
réveillai vers cinq heures du matin avec une de ces impressions de profonde
mélancolie qui font, pour tout un jour, l'œil humide et la poitrine gonflée.
Cette impression
venait d'un rêve.
Je sautai en bas de
mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai sur le pont, et je regardai
en face et autour de moi.
J'espérais que le
merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux allait distraire mon esprit
de cette préoccupation, d'autant plus obstinée qu'elle avait une cause moins
réelle.
J'avais devant moi,
à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du fort de la Goulette au fort
de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux bâtiments qui veulent pénétrer du
golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux bleues comme l'azur du ciel qu'elles
réfléchissaient, était tout agité, dans certains endroits, par les battements
d'ailes d'une troupe de cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance
en distance pour indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces
oiseaux qu'on sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se
laissait tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec,
avalait ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne
immobilité jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât
son appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau pour
reparaître encore.
Et pendant ce temps,
de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé par une file de flamants dont
les ailes de pourpre se détachaient sur le blanc mat de leur plumage, et,
formant un dessin carré, semblaient un jeu de cartes composé d'as de carreau
seulement, et volant sur une seule ligne.
À l'horizon était
Certes, il y avait
bien là de quoi distraire l'imagination la plus préoccupée. À la vue de toutes
ces richesses, on eût oublié la veille, le jour et le lendemain. Mais mon
esprit était, à dix ans de là, fixé obstinément sur une seule pensée qu'un rêve
avait clouée dans mon cerveau.
Mon œil devint fixe.
Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans la vacuité de mon regard.
Bientôt je ne vis plus rien de ce qui existait. La réalité disparut; puis, au
milieu de ce vide nuageux, comme sous la baguette d'une fée, se dessina un
salon aux lambris blancs, dans l'enfoncement duquel, assise devant un piano où
ses doigts erraient négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la
fois, une muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
elle eût pu m'entendre:
—Je vous salue,
Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.
Puis, n'essayant
plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me ramenant aux jours de ma
jeunesse, et comme une vision charmante, me montrait cette chaste figure de
jeune fille, de jeune femme et de mère, je me laissai emporter au courant de ce
fleuve qu'on appelle la mémoire, et qui remonte le passé au lieu de descendre
vers l'avenir.
Alors je fus pris de
ce sentiment si égoïste, et par conséquent si naturel à l'homme, qui le pousse
à ne point garder sa pensée à lui seul, à doubler l'étendue de ses sensations
en les communiquant, et à verser enfin dans une autre âme la liqueur douce ou
amère qui remplit son âme.
Je pris une plume et
j'écrivis:
«À bord du Véloce,
en vue de
«Madame,
«En ouvrant une
lettre datée de
«Vous avez déjà
couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous savez à qui vous avez affaire;
de sorte que maintenant vous vous demandez comment, entre ce magnifique lac qui
est le tombeau d'une ville et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi,
l'auteur des Mousquetaires et de Monte-Cristo a songé à vous écrire, à vous
justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an tout
entier sans aller vous voir.
«D'abord, madame,
«Tant il y a,
madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai rêvé, je n'ose pas
dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui balançait un gigantesque
bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête, et sur lequel je donne
l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos admirateurs, à Boulanger et à mon
fils, sans compter Giraud, Maquet, Chancel et Desbarolles, qui se rangent au
nombre de vos connaissances; tant il y a, disais-je, que je me suis endormi
sans songer à rien, et comme je suis presque dans le pays des Mille et Une
Nuits, un génie m'a visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été
la reine. Le lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux
qu'un palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et excellente
maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur, quand notre
bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la franchise de
l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec toute la grâce de
l'hospitalité moderne.
«Ah! croyez bien,
madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser échapper un bon gros
soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi. Votre esprit charmant en
donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose le dire, à moi plus qu'à tout
autre. Vous voyez que c'est un sentiment égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais
quelque chose à votre adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi
empruntait une part du parfum de la rose.
«Vous rappelez-vous
le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les souliers jaunes de
Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en débardeur? vous rappelez-vous
cet enfoncement où était le piano et où vous chantiez Lazzara, cette
merveilleuse mélodie, que vous m'avez promise et que, soit dit sans reproches,
vous ne m'avez jamais donnée?
«Oh! puisque je fais
appel à vos souvenirs, allons plus loin encore: vous rappelez-vous Fontaney et
Alfred Johannot, ces deux figures voilées qui restaient toujours tristes au
milieu de nos rires, car il y a dans les hommes qui doivent mourir jeunes un
vague pressentiment du tombeau? Vous rappelez-vous
«Puis, au milieu de
tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si douce; votre tante, madame de
Tercy, si spirituelle et si bienveillante; Dauzats, si fantasque, si hâbleur,
si verbeux; Barye, si isolé au milieu du bruit, que sa pensée semble toujours
envoyée par son corps à la recherche d'une des sept merveilles du monde;
Boulanger, aujourd'hui si mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand
peintre, toujours si grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans
sa tristesse; puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les
peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les savants,
cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et que je vous
offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon Dieu! qu'est devenu
tout cela, madame?
«Le seigneur a
soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est écroulé, et ceux qui
le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à cette même place où tout
était vivant, épanoui,
«Fontaney et Alfred
Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages, de Vigny s'est fait
invisible, Lamartine est député, Hugo pair de France, et Boulanger, mon fils et
moi sommes à Carthage d'où je vous vois, madame, en poussant ce bon gros soupir
dont je vous parlais tout à l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un
nuage la fumée mouvante de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers
souvenirs que le temps aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume
grisâtre du passé.
«Ô printemps,
jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!
«Eh bien! voilà le
monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi brillant, aussi visible,
mais en même temps, hélas! aussi impalpable que ces atomes qui dansent au
milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une chambre sombre par l'ouverture
d'un contrevent entrebâillé.
«Et maintenant,
madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre, n'est-ce pas? Le présent
chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en équilibre par le poids de
l'espérance et le contrepoids des souvenirs, et malheureusement ou heureusement
peut-être, je suis de ceux chez lesquels les souvenirs l'emportent sur les
espérances.
«Maintenant parlons
d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais à la condition qu'on
n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que fait mon ami Boniface? Ah!
j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une ville qui lui vaudra bien des
pensums quand il trouvera son nom dans le livre de ce méchant usurier qu'on
nomme Salluste. Cette ville, c'est Constantine, la vieille Cirta, merveille
bâtie en haut d'un rocher, sans doute par une race d'animaux fantastiques ayant
des ailes d'aigle et des mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux
grands voyageurs, en ont vu.
«Puis, nous avons
passé un peu à Utique et beaucoup à
«Moi, j'y suis tombé
à l'eau en chassant les flamants et les cygnes, accident qui, dans la Seine,
gelée probablement à cette heure, aurait pu avoir des suites fâcheuses, mais
qui, dans le lac de Caton, n'a eu d'autre inconvénient que de me faire prendre
un bain tout habillé, et cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du
gouverneur de la ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des
yeux, et qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte
de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.
«Je m'en suis tiré
comme les cormorans dont je vous parlais tout à l'heure, madame; comme eux j'ai
disparu, comme eux je suis revenu sur l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux,
un poisson dans le bec.
«Cinq minutes après
je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry, tant le soleil a mis de
complaisance à me caresser.
«Oh! je voudrais,
partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce beau soleil, ne fût-ce
que pour faire éclore sur votre fenêtre une touffe de myosotis.
«Adieu, madame;
pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas coutumier de la chose, et,
comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait le monde, je vous promets que je
ne le ferai plus; mais aussi pourquoi le concierge du ciel a-t-il laissé
ouverte cette porte
«Veuillez agréer,
madame, l'hommage de mes sentiments les plus respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.
«Je serre bien
cordialement la main de Jules.»
Maintenant, à quel
propos cette lettre tout intime? C'est que, pour raconter à mes lecteurs
l'histoire de la femme au collier de velours, il me fallait leur ouvrir les
portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la demeure de Charles Nodier.
Et maintenant que
cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et que par conséquent nous
sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me suive».
À l'extrémité de
Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la rue Morland, et
dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et triste d'aspect nommé
l'Arsenal.
Une partie du
terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse s'appelait, avant le creusement
des fossés de la ville, le Champ-au-Plâtre.
Vers 1533, François
Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée d'en faire fondre. Il
emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville, avec promesse bien entendu
de la rendre dès que la fonte serait achevée; puis, sous prétexte d'accélérer
le travail, il en emprunta une seconde, puis une troisième, toujours avec la
même promesse; puis, en vertu du proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre
est bon à garder il garda sans façon les trois granges empruntées.
Vingt ans après, le
feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui s'y trouvaient enfermés.
L'explosion fut terrible;
Charles IX fit
reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments détruits. C'était un
bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le Louvre, tailler la fontaine
des Innocents par Jean Goujon, qui y fut tué, comme chacun sait, par une balle
perdue. Il eût certainement mis fin à tout, le grand artiste et le grand poète,
si Dieu, qui avait certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne
l'eût rappelé.
Ses successeurs
reprirent les constructions où il les avait laissées, et les continuèrent.
Henri III fit sculpter, en 1584,
Ce qui veut dire en
français:
«L'Etna prépare ici
les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la fureur des géants.»
Et, en effet, après
avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta ce beau jardin qu'on y voit
sur les cartes du temps de Louis XIII, tandis que Sully y établissait son
ministère et faisait peindre et dorer les beaux salons qui font encore aujourd'hui
la bibliothèque de l'Arsenal.
En 1823, Charles
Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque, et quitta la rue de
C'était un homme
adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de défauts, de ces défauts
charmants qui font l'originalité de l'homme de génie, prodigue, insouciant,
flâneur, flâneur comme Figaro était paresseux! avec délices.
Nodier savait à peu
près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir; d'ailleurs, Nodier avait le
privilège de l'homme de génie; quand il ne savait pas il inventait, et ce qu'il
inventait était bien autrement ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement
probable que la réalité.
D'ailleurs, plein de
systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le moins du monde
propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était paradoxal, c'était pour
lui seul que Nodier se défaisait des systèmes; ses systèmes adoptés, ses
paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en fût immédiatement fait d'autres.
Nodier était l'homme
de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il aimait pour le bonheur
d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme l'eau murmure, comme la fleur
parfume. Tout ce qui était bon, tout ce qui était beau, tout ce qui était grand
lui était sympathique; dans le mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de
bon, comme, dans la plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire
un remède salutaire.
Combien de fois
Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été impossible de dire à lui-même;
d'ailleurs, le grand poète qu'il était! il confondait toujours le rêve avec la
réalité. Nodier avait caressé avec tant d'amour les fantaisies de son
imagination, qu'il avait fini par croire à leur existence. Pour lui, Thérèse
Aubert, la Fée aux miettes, Inès de las Sierras, avaient existé. C'étaient ses
filles, comme Marie; c'étaient les sœurs de Marie; seulement, madame Nodier
n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait tiré
toutes ces Minerves-là de son cerveau.
Mais ce n'étaient
pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas seulement des filles
d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son souffle créateur. Nodier
avait inventé un animal, il l'avait baptisé. Puis, il l'avait de sa propre autorité,
sans s'inquiéter de ce que Dieu en dirait, doté de la vie éternelle.
Cet animal c'était
le taratantaleo.
Vous ne connaissez
pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus; mais Nodier le connaissait,
lui; Nodier le savait par cœur. Il vous racontait les mœurs, les habitudes, les
caprices du taratantaleo. Il vous eût raconté ses amours si, du moment où il
s'était aperçu que le taratantaleo portait en lui le principe de la vie
éternelle, il ne l'eût condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où
existe la résurrection.
Comment Nodier
avait-il découvert le taratantaleo?
Je vais vous le
dire.
À dix-huit ans,
Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est divisée en six phases
différentes:
D'abord, il fit de
l'histoire naturelle: la Bibliographie entomologique;
Puis de la
linguistique: le Dictionnaire des Onomatopées;
Puis de la
politique: la Napoléone;
Puis de la
philosophie religieuse: les Méditations du cloître;
Puis des poésies:
les Essais d'un jeune barde;
Puis du roman: Jean
Sbogar, Smarra, Trilby, le Peintre de Salzbourg, Mademoiselle de Marsan, Adèle,
le Vampire, le Songe d'or, les Souvenirs de Jeunesse, le Roi de Bohême et ses
sept châteaux, les Fantaisies du docteur Néophobus, et mille choses charmantes
encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne se retrouve pas
sous ma plume.
Nodier en était donc
à la première phase de ses travaux; Nodier s'occupait d'entomologie, Nodier
demeurait au sixième,—un étage plus haut que Béranger ne loge le poète. Il
faisait des expériences au microscope sur les infiniment petits, et, bien avant
Raspail, il avait découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour,
après avoir soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain,
tous les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il
prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage de son
microscope, puis il appliqua son œil sur la lentille.
Alors il vit se
mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un vélocipède, armé de deux roues
qu'il agitait rapidement. Avait-il une rivière à traverser? ses roues lui
servaient comme celles d'un bateau à vapeur; avait-il un terrain sec à
franchir? ses roues lui servaient comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda,
le détailla, le dessina, l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup
qu'il oubliait un rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope,
sa pincée de sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.
Quand Nodier rentra,
il était tard; il était fatigué, il se coucha, et dormit comme on dort à
dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement, en ouvrant les yeux, qu'il
pensa à la pincée de sable, au microscope et au taratantaleo.
Hélas! pendant la
nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo, qui sans doute avait
besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit cadavre était couché sur le
côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau à vapeur n'allait plus, le
vélocipède était arrêté.
Mais, tout mort
qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse variété des éphémères,
et son cadavre méritait d'être conservé aussi bien que celui d'un mammouth ou
d'un mastodonte; seulement, il fallait prendre, on le comprend, des précautions
bien autrement grandes pour manier un animal cent fois plus petit qu'un citron,
qu'il n'en faut prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un
éléphant.
Ce fut donc avec la
barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de sable de la cage de son
microscope dans une petite boîte de carton, destinée à devenir le sépulcre du
taratantaleo.
Il se promettait de
faire voir ce cadavre au premier savant qui se hasarderait à monter ses six
étages.
Il y a tant de
choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien permis d'oublier le
cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois mois, dix mois, un an
peut-être, le cadavre du taratantaleo.
Puis, un jour, la
boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel changement un an avait
produit sur son animal. Le temps était couvert, il tombait une grosse pluie
d'orage. Pour mieux voir, il approcha le microscope de la fenêtre, et vida dans
la cage le contenu de la petite boîte.
Le cadavre était
toujours immobile et couché sur le sable; seulement le temps, qui a tant de
prise sur les colosses, semblait avoir oublié l'infiniment petit.
Nodier regardait
donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de pluie, chassée par le vent,
tombe dans la cage du microscope et humecte la pincée de sable.
Alors, au contact de
cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que son taratantaleo se ranime,
qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il fait tourner une de ses roues,
qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il reprend son centre de gravité, que ses
mouvements se régularisent, qu'il vit enfin.
Le miracle de la
résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de trois jours, mais au bout
d'un an.
Dix fois Nodier
renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le taratantaleo mourut,
dix fois le sable fut humecté et dix fois le taratantaleo ressuscita.
Ce n'était pas un
éphémère que Nodier avait découvert, c'était un immortel, selon toute
probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge et devait assister au Jugement
dernier.
Malheureusement, un
jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être, s'apprêtait à renouveler son
expérience, un coup de vent emporta le sable séché, et, avec le sable, le
cadavre du phénoménal taratantaleo.
Nodier reprit bien
des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et ailleurs, mais ce fut
inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de ce qu'il avait perdu: le
taratantaleo était le seul de son espèce, et, perdu pour tous les hommes, il ne
vivait plus que dans les souvenirs de Nodier.
Mais aussi là
vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.
Nous avons parlé des
défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de madame Nodier du moins,
c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait le bonheur de Nodier, faisait le
désespoir de sa femme.
C'est que tout
l'argent que Nodier gagnait passait en livres.
Combien de fois
Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents francs absolument
nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume rare, avec un exemplaire
unique!
L'argent était resté
chez Techener ou Guillemot.
Madame Nodier
voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa poche, il l'ouvrait, le
fermait, le caressait, montrait à sa femme une faute d'impression qui faisait
l'authenticité du livre, et cela tout en disant:
—Songe donc, ma
bonne amie, que je retrouverai trois cents francs, tandis qu'un pareil livre,
hum! un pareil livre, hum! un pareil livre est introuvable; demande plutôt à
Pixérécourt.
Pixérécourt, c'était
la grande admiration de Nodier, qui a toujours adoré le mélodrame. Nodier
appelait Pixérécourt le Corneille des boulevards.
Presque tous les
matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.
Le matin, chez
Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles. C'était là que se
réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de Château-Giron, le marquis de
Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard, l'homme des Elzévirs, qui, dans ses
moments perdus, refit la Charte de 1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss
de Besançon, l'universel Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui,
aussitôt leur arrivée à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls
à ce cénacle, dont la réputation était européenne.
Là on consultait
Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des livres; là on lui
demandait des notes: c'était sa distraction favorite. Quant aux savants de
l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions; ils voyaient Nodier avec
jalousie. Nodier associait l'esprit et la poésie à l'érudition, et c'était un
tort que l'Académie des sciences ne pardonne pas plus que l'Académie française.
Puis Nodier raillait
souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il avait fait le Roi de Bohême et
ses sept châteaux; cette fois-là, il avait emporté la pièce. On crut Nodier à
tout jamais brouillé avec l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit
entrer Nodier à l'Académie française.
On se doit quelque
chose entre sœurs.
Après deux ou trois
heures d'un travail toujours facile; après avoir couvert dix ou douze pages de
papier de six pouces de haut sur quatre de large, à peu près d'une écriture
lisible, régulière, sans rature aucune, Nodier sortait.
Une fois sorti,
Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque toujours la ligne des
quais, mais passant et repassant la rivière, selon la situation topographique
des étalagistes; puis des étalagistes, il entrait dans les boutiques de
libraires, et des boutiques de libraires dans les magasins de relieurs.
C'est que Nodier se
connaissait non seulement en livres, mais en couvertures. Les chefs-d'œuvre de
Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV
et de Derome sous Louis XV et Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les
yeux fermés, au simple toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait
fait revivre la reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un
art; c'est lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand. Thouvenin,
mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour jeter un dernier
coup d'œil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.
La course de Nodier
aboutissait presque toujours chez Crozet ou Techener, ces deux beaux-frères
réunis par la rivalité, et entre lesquels son placide génie venait
s'interposer. Là, il y avait réunion de bibliophiles; là, on faisait des échanges;
puis, dès que Nodier paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la
bouche, silence absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait de omni
rescibili et quibusdam aliis.
Le soir, après le
dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans la salle à manger, entre
trois bougies posées en triangle, jamais plus, jamais moins; nous avons dit sur
quel papier et de quelle écriture, toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait
horreur des plumes de fer, comme, en général, de toutes les inventions
nouvelles; le gaz le mettait en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la
fin du monde infaillible et prochaine dans la destruction des forêts et dans
l'épuisement des mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de
la civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
d'entrain.
Vers neuf heures et
demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce n'était plus la ligne des quais
qu'il suivait, c'était
Tous les dimanches,
Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait ses visiteurs: le
bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là, vice-roi quand Nodier
paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de Chalabre.
Le marquis de Ganay,
esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un livre comme un roué du
temps de la Régence était amoureux d'une femme, pour l'avoir; puis, quand il
l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle, enthousiaste, le portant sur lui, et
arrêtant ses amis pour le leur montrer; le mettant sous son oreiller le soir,
et se réveillant la nuit, rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le
lisant jamais; toujours jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt
refusait de lui vendre à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en
achetant, à la vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt
ambitionnait depuis dix ans.
—N'importe! disait
Pixérécourt furieux, je l'aurai.
—Quoi? demandait le
marquis de Ganay.
—Votre autographe.
—Et quand cela?
—À votre mort,
parbleu!
Et Pixérécourt eût
tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à propos de survivre à
Pixérécourt.
Quant au marquis
Aussitôt le marquis
de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.
Jamais Christophe
Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir l'Amérique. Jamais Vasco de Gama
ne mit plus de persistance à retrouver l'Inde que le marquis de Chalabre à
poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique existait entre le 70e degré de latitude
nord et les 53e et 54e de latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en
deçà et au-delà du Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était
située sous aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la
Plus la Bible était
introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait d'ardeur à la trouver.
Il en avait offert
cinq cents francs; il en avait offert mille francs; il en avait offert deux
mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les bibliographes étaient sens
dessus dessous à l'endroit de cette malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne
et en Angleterre. Néant. Sur une note du marquis de Chalabre, on ne se serait
pas donné tant de peine, et on eût simplement répondu: Elle n'existe pas. Mais,
sur une note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible
existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se tromper; mais
Nodier était infaillible.
Les recherches
durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de Chalabre, en déjeunant
avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:
—Eh bien! cette
Bible, mon cher Charles....
—Eh bien?
—Introuvable!
—Quoere et invenies,
répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle ardeur, le bibliomane se remettait à
chercher, mais ne trouvait pas.
Enfin on apporta au
marquis de Chalabre une Bible.
Ce n'était pas la
Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la différence d'un an dans la
date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais elle était imprimée à Strasbourg,
il n'y avait que la distance d'une lieue; elle n'était pas unique, il est vrai,
mais le second exemplaire, le seul qui existât, était dans le Liban, au fond
d'un monastère druse. Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui
demanda son avis:
—Dame! répondit
Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il n'avait pas une Bible,
prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est impossible de trouver l'autre.
Le marquis de
Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille francs, la fit relier
d'une façon splendide et la mit dans une cassette particulière.
Quand il mourut, le
marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à mademoiselle Mars, qui n'était
rien moins que bibliomane, pria Merlin de classer les livres du défunt et d'en
faire la vente. Merlin, le plus honnête homme de la terre, entra un jour chez
mademoiselle Mars avec trente ou quarante mille francs de billets de banque à
la main.
Il les avait trouvés
dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la magnifique reliure de cette
Bible presque unique.
—Pourquoi,
demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au pauvre marquis de
Chalabre, vous si peu mystificateur?
—Parce qu'il se
ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a cherché sa Bible, il
n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois ans il a dépensé deux mille
francs, pendant ces trois ans là il en eût dépensé cinquante mille.
Maintenant que nous
avons montré notre bien-aimé Charles pendant la semaine et le dimanche matin,
disons ce qu'il était le dimanche depuis six heures du soir jusqu'à minuit.
Comment avais-je
connu Nodier?
Comme on connaissait
Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en 1827, je venais d'achever
Christine; je ne connaissais personne dans les ministères, personne au théâtre;
mon administration, au lieu de m'être une aide pour arriver à la Comédie Française,
m'était un empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier
vers, qui a été si
«Eh bien... j'en ai
pitié, mon père: qu'on l'achève!»
En dessous de ce
vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus rien à faire que de lire
ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à être reçu ou refusé par eux.
Malheureusement, à
cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française était, comme le
gouvernement de Venise, républicain, mais aristocratique, et n'arrivait pas qui
voulait près des sérénissimes seigneurs du Comité.
Il y avait bien un
examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes gens qui n'avaient encore
rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient droit à une lecture qu'après
examen; mais il existait dans les traditions dramatiques de si lugubres
histoires de manuscrits attendant leur tour de lecture pendant un ou deux ans,
et même trois ans, que moi, familier du Dante et de Milton, je n'osais point
affronter ces limbes, tremblant que ma pauvre Christine n'allât augmenter tout
simplement le nombre de:
Questi sciaurati che
mai non fur vivi.
J'avais entendu
parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à naître. Je lui demandai un
mot d'introduction près du baron Taylor. Il me l'envoya. Huit jours après
j'avais lecture au Théâtre-Français, et j'étais à peu près reçu.
Je dis à peu près,
parce qu'il y avait dans Christine, relativement au temps où nous vivions,
c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles énormités littéraires, que messieurs
les comédiens ordinaires du roi n'osèrent me recevoir d'emblée, et
subordonnèrent leur opinion à
M. Picard était un
des oracles du temps.
Firmin me conduisit
chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une bibliothèque garnie de toutes les
éditions de ses œuvres et ornée de son buste. Il prit mon manuscrit, me donna
rendez-vous à huit jours, et nous congédia.
Au bout de huit
jours, heure pour heure, je me présentai à
—Monsieur, me dit-il
en me tendant mon manuscrit proprement roulé, avez-vous quelque moyen
d'existence? Le début n'était pas encourageant.
—Oui, monsieur,
répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc d'Orléans.
—Eh bien! mon
enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau entre les deux mains
et en me prenant les mains du même coup, allez à votre bureau.
Et, enchanté d'avoir
fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant du geste que l'audience
était terminée.
Je n'en devais pas
moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à l'Arsenal. Nodier me reçut,
comme il recevait, avec un sourire aussi.... Mais il y a sourire et sourire,
comme dit Molière.
Peut-être
oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai jamais celui de
Nodier.
Je voulus prouver à
Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne de sa protection qu'il eût
pu le croire d'après la réponse que Picard m'avait faite. Je lui laissai mon
manuscrit. Le lendemain, je reçus une lettre charmante, qui me rendait tout mon
courage, et qui m'invitait aux soirées de l'Arsenal.
Ces soirées de
l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque chose qu'aucune plume ne
rendra jamais.
Elles avaient lieu
le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.
À six heures, la
table était mise. Il y avait des dîneurs de la fondation: Cailleux, Taylor,
Francis Wey, que Nodier aimait comme un fils; puis, par hasard, un ou deux
invités; puis qui voulait.
Une fois admis à
cette charmante intimité de la maison, on allait dîner chez Nodier à son
plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts attendant les convives de
hasard. Si ces trois couverts étaient insuffisants, on en ajoutait un
quatrième, un cinquième, un sixième. S'il fallait allonger la table, on
l'allongeait. Mais malheur à celui qui arrivait le treizième! Celui-là dînait
impitoyablement à une petite table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le
relever de sa pénitence.
Nodier avait ses
manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain à l'argenterie, la
chandelle à la bougie.
Personne n'y faisait
attention que madame Nodier, qui le servait à sa guise.
Au bout d'une année
ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais tout à l'heure. Je pouvais
arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on me recevait avec des cris qui ne
me laissaient pas de doute sur ma bienvenue, et l'on me mettait à table, ou
plutôt je me mettais à table entre madame Nodier et Marie.
Au bout d'un certain
temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un point de droit. Arrivais-je
trop tard, était-on à table, ma place était-elle prise: on faisait un signe
d'excuse au convive usurpateur, ma place m'était rendue, et, ma foi! se mettait
où il pouvait celui que j'avais déplacé.
Nodier alors
prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce que je le dispensais
de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour lui, j'étais une mauvaise
fortune pour les autres. Nodier était le plus charmant causeur qu'il y eût au
monde. On avait beau faire à ma conversation tout ce qu'on fait à un feu pour
qu'il flambe, l'éveiller, l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir
les étincelles de l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était
de l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie, ce
charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet tendu,
l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas Nodier.
C'était un pis-aller
dont on se contentait, voilà tout.
Mais parfois je
boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon refus de parler, il
fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier parlât; alors tout le monde
écoutait, petits enfants et grandes personnes. C'était à la fois Walter Scott
et Perrault, c'était le savant aux prises avec le poète, c'était la mémoire en
lutte avec l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre,
mais encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs bras
maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une mélancolique
bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu traînante, que modulait
sur certains tons ramenés périodiquement un accent franc-comtois que Nodier n'a
jamais entièrement perdu. Oh! alors le récit était chose inépuisable, toujours
nouvelle, jamais répétée. Le temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient
pour Nodier cette bourse de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains
toujours pleines. Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday,
Gustave III, Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je?
Comme le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait même,
sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon Nodier, les
rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une autre planète, une
réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier, les songes les plus
fantastiques correspondaient à des faits accomplis autrefois dans Saturne, dans
Vénus ou dans Mercure: les images les plus étranges n'étaient que l'ombre des
formes qui avaient imprimé leurs souvenirs dans notre âme immortelle. En
visitant pour la première fois le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est
écrié, retrouvant des animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de
Pyrrha, et parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des
Templiers à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si Jésus-Christ
avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait prévenu des mauvaises
intentions de Pilate à son égard. C'était surtout le Juif errant que Nodier
avait eu l'occasion de rencontrer: la première fois à Rome du temps de Grégoire
VII; la seconde fois à Paris, la veille de la Saint-Barthélemy, et la dernière
fois à Vienne en Dauphiné, et sur lequel il avait des documents les plus
précieux. Et à ce propos il relevait une erreur dans laquelle étaient tombés
les savants et les poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas
Ahasvérus, qui est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux
cinq sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait le
renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la philosophie, de
la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh! comme dans cette scène
Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo, Buffon et Lacépède! Il avait
connu des araignées près desquelles l'araignée de Pélisson n'était qu'une
drôlesse; il avait fréquenté des crapauds près desquels Mathusalem n'était
qu'un enfant; enfin il avait été en relation avec des caïmans près desquels la
tarasque n'était qu'un lézard.
Aussi il tombait à
Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux hommes de génie. Un jour qu'il
cherchait des lépidoptères, c'était pendant son séjour en Styrie, pays des
roches granitiques et des arbres séculaires, il monta contre un arbre afin
d'atteindre une cavité qu'il apercevait, fourra sa main dans cette cavité,
comme il avait l'habitude de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour
il retira d'une cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était
enroulé à l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main
dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui cédait
à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et regarda: deux
yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité. Nodier croyait au
diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne ressemblaient pas mal aux yeux de
braise de Charon, comme dit Dante, Nodier commença par s'enfuir, puis il
réfléchit, se ravisa, prit une hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il
commença de faire une ouverture à l'endroit où il présumait que devait se
trouver cet objet inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa,
le sang coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le
sang coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans l'arbre où,
sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était de la taille d'une
abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis deux cents ans, trois
cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq pouces de long sur trois de
large.
Une autre fois,
c'était en Normandie, du temps où il faisait avec
Et voici ce que le
vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près d'une des dalles de l'église
sur laquelle était sculpté un chevalier couché dans son armure.
Ce chevalier était
un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de si méchants souvenirs, que
les plus hardis se détournaient afin de ne pas mettre le pied sur sa tombe, et
cela, non point par respect, mais par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la
suite d'un vœu fait par ce chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler
nuit et jour, une pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à
cette dépense et bien au-delà.
Un beau jour, ou
plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le curé ne dormait pas, il
vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur celle de l'église, la lampe
pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à un accident et n'y fit pas cette
nuit une grande attention.
Mais, la nuit
suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin, l'idée lui vint de
s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son lit, s'approcha de la
fenêtre, et constata de visu que l'église était plongée dans la plus profonde
obscurité.
Cet événement,
reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une certaine gravité. Le
lendemain, au point du jour, le curé fit venir le bedeau, et l'accusa tout
simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade au lieu de l'avoir mise dans la
lampe. Le bedeau jura ses grands dieux qu'il n'en était rien; que tous les
soirs, depuis quinze ans qu'il avait l'honneur d'être bedeau, il remplissait
consciencieusement la lampe, et qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant
chevalier qui, après avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à
les tourmenter trois cents ans après sa mort.
Le curé déclara
qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais qu'il n'en désirait pas
moins assister le soir au remplissage de la lampe; en conséquence, à la nuit
tombante, en présence du curé, l'huile fut introduite dans le récipient, et la
lampe allumée; la lampe allumée, le curé ferma lui-même la porte de l'église,
mit la clef dans sa poche, et se retira chez lui.
Puis il prit un
bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand fauteuil, et, les yeux
alternativement fixés sur le livre et sur l'église, il attendit.
Vers minuit, il vit
la lumière qui illuminait les vitraux diminuer, pâlir et s'éteindre.
Cette fois, il y
avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à laquelle le pauvre
bedeau ne pouvait avoir aucune part.
Un instant, le curé
pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église et volaient l'huile. Mais
en supposant le méfait commis par des voleurs, c'étaient des gaillards bien
honnêtes de se borner à voler l'huile, quand ils épargnaient les vases sacrés.
Ce n'étaient donc
pas des voleurs; c'était donc une autre cause qu'aucune de celles qu'on pouvait
imaginer, une cause surnaturelle peut-être. Le curé résolut de reconnaître
cette cause, quelle qu'elle fût.
Le lendemain soir,
il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre qu'il n'était pas dupe d'un
tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir comme il l'avait fait la veille,
il se cacha dans un confessionnal.
Les heures
s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale: minuit sonna....
Le curé crut
entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se déplace, puis il
vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques, laquelle ombre monta
contre un pilier, courut le long de la corniche, apparut un instant à la voûte,
descendit le long de la corde, et fit une station sur la lampe, qui commença de
pâlir, vacilla et s'éteignit.
Le curé se trouva
dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que c'était une expérience à
renouveler, en se rapprochant du lieu où se passait la scène.
Rien de plus facile:
au lieu de se mettre dans le confessionnal qui était dans le côté de l'église
opposé à la lampe, il n'avait qu'à se cacher dans le confessionnal qui était
placé à quelques pas d'elle seulement.
Tout fut donc fait
le lendemain comme la veille; seulement le curé changea de confessionnal et se
munit d'une lanterne sourde.
Jusqu'à minuit, même
calme, même silence, même honnêteté de la lampe à remplir ses fonctions. Mais
aussi, au dernier coup de minuit, même craquement que la veille. Seulement,
comme le craquement se produisait à quatre pas du confessionnal, les yeux du
curé purent immédiatement se fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était
la tombe du chevalier qui craquait.
Puis la dalle
sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement, et, par
l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de la taille d'un
barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes longues d'une aune,
laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans chercher un chemin qu'on
voyait lui être familier, à gravir le pilier, à courir sur sa corniche, à
descendre le long de la corde, et, arrivée là, à boire l'huile de la lampe, qui
s'éteignit.
Mais alors le curé
eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les rayons vers la tombe du
chevalier.
Alors il s'aperçut
que l'objet qui la tenait entrouverte était un crapaud gros comme une tortue de
mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
Tous deux vivaient
ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils habiteraient probablement
encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé au curé la présence d'un voleur
quelconque dans son église.
Le lendemain, le
curé avait requis main-forte, on avait soulevé la
D'ailleurs, le
paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux qui avaient été appelés
par le curé pour combattre ces deux commensaux de la tombe du chevalier, et
comme lui s'était acharné particulièrement au crapaud, une goutte de sang de
l'immonde animal, qui avait jailli sur sa paupière, avait failli le rendre
aveugle comme Tobie.
Il en était quitte
pour être borgne.
Pour Nodier, les
histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y avait quelque chose de
mystérieux dans la longévité de cet animal qui plaisait à l'imagination de
Nodier. Aussi toutes les histoires de crapauds centenaires ou millénaires, les
savait-il; tous les crapauds découverts dans des pierres, ou dans des troncs
d'arbres, depuis le crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à
Eretteville, au milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud
enfermé par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva
parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on demandait à
Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils avaient leur peau,
répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître qui avait fait six fois
peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait avalé la vieille. Quant à ceux
qui étaient dans des pierres de formation primitive, depuis la création du
monde, comme le crapaud que l'on trouva dans la carrière de Boursick, en
Gothie, l'inaction totale dans laquelle ils avaient été obligés de demeurer, la
suspension de la vie dans une température qui ne permettait aucune dissolution
et qui ne rendait nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu,
qui entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le
dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à une
conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.
D'ailleurs Nodier
avait, nous l'avons dit, une certaine humilité naturelle, une certaine pente à
se faire petit lui-même qui l'entraînait vers les petits et les humbles. Nodier
bibliophile trouvait parmi les livres des chefs-d'œuvre ignorés, qu'il tirait
de la tombe des bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants
des poètes inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité;
toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on opprimait le
crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on ne voulait pas
connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon ami; Nodier l'avait déjà
prouvé par l'association du crapaud et de l'araignée, et, à la rigueur, il le
prouvait deux fois en racontant une autre histoire de crapaud et de lézard non
moins fantastique que la première; le crapaud était donc, non seulement bon
ami, mais encore bon père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le
crapaud avait donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en
enveloppant les œufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les
portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la première leçon
de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou lance même quand on
le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus innocente substance qu'il y
eût au monde, et il la préférait à la salive de bien des critiques de sa
connaissance.
Ce n'était pas que
ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les autres, et ne fussent même
bien reçus, mais, peu à peu, ils se retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient
point à l'aise au milieu de cette bienveillance qui était l'atmosphère
naturelle de l'Arsenal, et à travers laquelle ne passait la raillerie que comme
passe la luciole au milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence,
c'est-à-dire pour jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.
On arrivait ainsi à
la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les accidents, excepté le
renversement du sel, excepté un pain posé à l'envers, étaient pris du côté
philosophique; puis on servait le café à table. Nodier était sybarite au fond,
il appréciait parfaitement ce sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun
mouvement, aucun déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le
couronnement du dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier
se levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais point
de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une grande utilité
pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.
Alors, le salon
s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires on n'était jamais reçu
que dans la chambre à coucher de madame Nodier; alors le salon s'illuminait et
éclairait des lambris peints en blanc avec des moulures Louis XV, un
ameublement des plus simples, se composant de douze fauteuils et d'un canapé en
Casimir rouge, de rideaux de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue
d'Henri IV, d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.
Dans ce salon, cinq
minutes après son éclairage, entraient les convives, Nodier venant le dernier,
appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras de Bixio, soit au bras de Francis
Wey, soit au mien, Nodier toujours soupirant et se plaignant comme s'il n'eût
eu que le souffle; alors il allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de
la cheminée, les jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout
devant le chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait
dans le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de béatitude
que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et suivre
silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au chambranle, c'était
autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout le monde se taisait, alors
se déroulait une de ces charmantes histoires de sa jeunesse qui semblent un
roman de Longu, une idylle de Théocrite; ou quelque sombre drame de la Révolution,
dont un champ de bataille de la Vendée ou la place de la Révolution était
toujours le théâtre; ou enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou
d'Oudet, de Staps ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence,
saluaient de la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser
contre le lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une rivière, le
chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant évanoui, on écoutait
encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se mettre à son piano, et, tout à
coup, une brillante fusée de notes s'élançait dans les airs comme le prélude
d'un feu d'artifice: alors les joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à
des tables et jouaient.
Nodier n'avait
longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de prédilection, et il s'y
prétendait d'une force supérieure; enfin, il avait fait une concession au
siècle et jouait à l'écarté.
Alors Marie chantait
des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises en musique par elle; puis, au
milieu de ces charmantes mélodies, toujours trop courtes, on entendait tout à
coup éclore la ritournelle d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa
danseuse, et un bal commençait.
Bal charmant dont
Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de trilles rapides brodés par
ses doigts sur les touches du piano, un mot à ceux qui s'approchaient d'elle, à
chaque traversée, à chaque chaîne des dames, à chaque chassé-croisé. À partir de
ce moment, Nodier disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas
un de ces maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine
l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place à
celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et presque
féminin.
D'ailleurs Nodier,
après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt tout à fait. Nodier se
couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait Nodier de bonne heure. C'était
madame Nodier qui était chargée de ce soin. L'hiver elle sortait la première du
salon; puis quelquefois, quand il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on
voyait une bassinoire passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher.
Nodier suivait la bassinoire, et tout était dit.
Dix minutes après,
madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et s'endormait aux mélodies de sa
fille, et au bruit des piétinements et aux rires des danseurs.
Un jour nous
trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume. Cette fois, il était
embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec inquiétude ce qu'il avait.
Nodier venait d'être
nommé académicien.
Il nous fit ses
excuses bien humbles, à Hugo et à moi.