Charles Dickens
LE MAGASIN
D’ANTIQUITÉS
Tome II
(1840)
Traduction A. des Essarts
Table des matières
Au moment où nous sommes arrivés, non-seulement nous pouvons prendre le temps de respirer pour suivre les aventures de Kit, mais encore les détails qu’elles présentent s’accordent si bien avec notre propre goût, que c’est pour nous un désir comme un devoir d’en retracer le récit.
Kit, pendant les événements qui ont rempli les quinze derniers chapitres, s’était, comme on pense, familiarisé de plus en plus avec M. et mistress Garland, M. Abel, le poney, Barbe, et peu à peu il en était venu à les considérer tous, tant les uns que les autres, comme ses amis particuliers, et Abel-Cottage comme sa propre maison.
Halte ! Puisque ces lignes sont écrites, je ne les effacerai pas mais si elles donnaient à croire que Kit, dans sa nouvelle demeure où il avait trouvé bonne table et bon logis, commença à penser avec dédain à la mauvaise chère et au pauvre mobilier de son ancienne maison, elles répondraient mal à notre pensée, tranchons le mot, elles seraient injustes. Qui, mieux que Kit, se fût souvenu de ceux qu’il avait laissés dans cette maison, bien que ce ne fussent qu’une mère et deux jeunes enfants ? Quel père vantard eût, dans la plénitude de son cœur, raconté plus de hauts faits de son enfant prodige, que Kit ne manquait d’en raconter chaque soir à Barbe, au sujet du petit Jacob ? Et même, s’il eût été possible d’en croire les récits qu’il faisait avec tant d’emphase, y eut-il jamais une mère comme la mère de Kit, du moins au témoignage de son fils, ou bien y eut-il jamais autant d’aisance au sein même de la pauvreté, que dans la pauvreté de la famille de Kit ?
Arrêtons-nous ici un instant pour faire remarquer que, si le dévouement et l’affection domestique sont toujours une chose charmante, nulle part ils n’offrent plus de charme que chez les pauvres gens, les liens terrestres qui attachent à leur famille les riches et les orgueilleux sont trop souvent de mauvais aloi ; mais ceux qui attachent le pauvre à son humble foyer sont de bon métal, et portent l’estampille du ciel. L’homme qui descend de noble race aime les murailles et les terres de son héritage comme une partie de lui-même, comme des insignes de sa naissance et de son autorité ; son union avec elles est l’union triomphale de l’orgueil et de la richesse. L’attachement du pauvre à la terre qu’il tient à ferme, que des étrangers ont occupée avant lui, et que d’autres occuperont peut-être demain, a des racines plus profondes et qui descendent plus avant dans un sol plus pur. Ses biens de famille sont de chair et de sang ; aucun alliage d’argent ou d’or ne s’y mêle ; il n’y entre pas de pierres précieuses ; le pauvre n’a pas d’autre propriété que les affections de son cœur ; et lorsque, mal vêtu, mal nourri, accablé de travail, il est forcé de se tenir sur un sol froid, entre des murailles nues, cet homme reçoit directement de Dieu lui-même l’amour qu’il éprouve pour sa maison, et ce lieu de souffrance devient pour lui un asile sacré.
Oh ! si les hommes qui règlent le sort des nations songeaient seulement à cela ; s’ils se disaient combien il a dû en coûter aux pauvres gens pour engendrer dans leur cœur cet amour du foyer, source de toutes les vertus domestiques, lorsqu’il leur faut vivre en une agglomération serrée et misérable, où toute convenance sociale disparaît, si même elle a jamais existé ; s’ils détournaient leurs regards des vastes rues et des grandes maisons pour les porter sur les habitations délabrées, dans les ruelles écartées où la pauvreté seule peut passer ; bien des toits humbles diraient mieux la vérité au ciel que ne peut le faire le plus haut clocher qui, les raillant par le contraste, s’élève du sein de la turpitude, du crime et de l’angoisse. Cette vérité, des voix sourdes et étouffées la prêchent chaque jour, et l’ont proclamée depuis bien des années, aux workhouses, à l’hôpital, dans les prisons. Ce n’est pas un sujet de médiocre importance, ce n’est pas simplement la clameur des classes laborieuses, ce n’est pas pour le peuple une pure question de santé et de bien-être qui puisse être livrée aux sifflets dans les soirées parlementaires. L’amour du pays naît de l’amour du foyer ; et quels sont, dans les temps de crise, les plus vrais patriotes, de ceux qui vénèrent le sol natal, eux-mêmes propriétaires de ses bois, de ses eaux, de ses terres, de tout ce qu’il produit, ou de ceux qui chérissent leur pays sans pouvoir se vanter de posséder un pouce de terrain sur toute sa vaste étendue ?
Kit ne s’occupait guère de ces questions : il ne voyait qu’une chose, c’est que son ancienne maison était pauvre, et la nouvelle bien différente ; et cependant, il reportait constamment ses regards en arrière avec une reconnaissance pénétrée, avec l’inquiétude de l’affection, et souvent il dictait de grandes lettres pour sa mère et y plaçait un schelling, ou dix-huit pence, ou d’autres petites douceurs qu’il devait à la libéralité de M. Abel. Parfois, lorsqu’il venait dans le voisinage, il avait la faculté d’entrer vite chez sa mère. Quelle joie, quel orgueil ressentait mistress Nubbles ! avec quel tapage le petit Jacob et le poupon exprimaient leur satisfaction ! Jusqu’aux habitants du square, qui venaient féliciter cordialement la famille de Kit, écoutant avec admiration les récits du jeune homme sur Abel-Cottage, dont ils ne se lassaient pas d’entendre vanter les merveilles et la magnificence.
Bien que Kit jouît d’une haute faveur auprès de la vieille dame, de M. Garland, d’Abel et de Barbe, il est certain qu’aucun membre de la famille ne lui témoignait plus de sympathie que l’opiniâtre poney ; celui-ci, le plus obstiné, le plus volontaire peut-être de tous les poneys du monde, était entre les mains de Kit le plus doux et le plus facile de tous les animaux. Il est vrai qu’à proportion qu’il devenait plus docile vis-à-vis de Kit, il devenait de plus en plus difficile à gouverner pour toute autre personne, comme s’il avait résolu de maintenir Kit dans la famille à tous risques et hasards. Il est vrai que, même sous la direction de son favori, il se livrait parfois à une grande variété de boutades et de cabrioles, à l’extrême déplaisir des nerfs de la vieille dame ; mais comme Kit représentait toujours que c’était chez le poney une simple marque d’enjouement, ou une manière de montrer son zèle envers ses maîtres, mistress Garland finit par adopter cette opinion ; bien plus, par s’y attacher tellement, que si, dans un de ses accès d’humeur folle, le poney avait renversé la voiture, elle eût juré qu’il ne l’avait fait que dans les meilleures intentions du monde.
En peu de temps, Kit avait donc acquis une habileté parfaite dans la direction de l’écurie ; mais il ne tarda pas non plus à devenir un jardinier passable, un valet de chambre soigneux dans la maison, et un serviteur indispensable pour M. Abel qui, chaque jour, lui donnait de nouvelles preuves de confiance et d’estime. M. Witherden, le notaire, le voyait d’un bon œil ; M. Chukster lui-même daignait quelquefois condescendre à lui accorder un léger signe de tête, ou à l’honorer de cette marque particulière d’attention qu’on appelle « lancer un clin d’œil, » ou à le favoriser de quelqu’un de ces saluts qui prétendent à l’air affable, sans perdre l’air protecteur.
Un matin, Kit conduisit M. Abel à l’étude du notaire, comme cela lui arrivait souvent ; et, l’ayant laissé devant la maison, il allait se rendre à une remise de location située près de là, quand M. Chukster sortit de l’étude et cria : « Whoa-a-a-a-a-a ! » appuyant longtemps sur cette finale, afin de jeter la terreur dans le cœur du poney, et de mieux établir la supériorité de l’homme sur les animaux, ses très-humbles serviteurs.
« Montez, Snob, dit très-haut M. Chukster s’adressant à Kit. Vous êtes attendu là dedans.
– M. Abel aurait-il oublié quelque chose ? dit Kit, qui s’empressa de mettre pied à terre.
– Pas de question, jeune Snob ; mais entrez et voyez. Whoa-a-a ! voulez-vous bien rester tranquille !… Si ce poney était à moi, comme je vous le corrigerais !
– Soyez très-doux pour lui, s’il vous plaît, dit Kit, ou bien il vous jouera quelque tour. Vous feriez mieux de ne pas continuer à lui tirer les oreilles. Je sais qu’il n’aime pas ça. »
M. Chukster ne daigna répondre à ce conseil qu’en lançant à Kit avec un air superbe et méprisant les mots de « jeune drôle, » et en lui enjoignant de détaler et de revenir le plus tôt possible. Le « jeune drôle » obéit. M. Chukster mit les mains dans ses poches, et affecta de n’avoir pas l’air de prendre garde au poney, et de se trouver là seulement par hasard.
Kit frotta ses souliers avec beaucoup de soin, car il n’avait pas perdu encore son respect primitif pour les liasses de papiers et les cartons, et il frappa à la porte de l’étude que le notaire en personne s’empressa d’ouvrir.
« Ah ! très-bien !… Entrez, Christophe, dit M. Witherden.
– C’est là ce jeune homme ? demanda un gentleman figé, mais encore robuste et solide, qui était dans la chambre.
– Lui-même, dit M. Witherden. C’est à ma porte qu’il a rencontré mon client, M. Garland. J’ai lieu de croire que c’est un brave garçon, et que vous pourrez ajouter foi à ses paroles. Permettez-moi de faire entrer M. Abel Garland, monsieur, son jeune maître, mon élève en vertu du contrat d’apprentissage, et, de plus, mon meilleur ami. Mon meilleur ami, monsieur, répéta le notaire tirant son mouchoir de soie et l’étalant dans tout son luxe devant son visage.
– Votre serviteur, monsieur, dit l’étranger.
– Je suis bien le vôtre, monsieur, dit M. Abel d’une voix flûtée. Vous désirez parler à Christophe, monsieur ?
– En effet, je le désire. Le permettez-vous ?
– Parfaitement.
– L’affaire qui m’amène n’est pas un secret, ou plutôt, je veux dire qu’elle ne doit pas être un secret ici, ajouta l’étranger en remarquant que M. Abel et le notaire se disposaient à s’éloigner. Elle concerne un marchand d’antiquités chez qui travaillait ce garçon, et à qui je porte un profond intérêt. Durant bien des années, messieurs, j’ai vécu hors de ce pays, et, si je manque aux formes et aux usages, j’espère que vous voudrez bien me le pardonner.
– Vous n’avez pas besoin d’excuses, monsieur, dit le notaire.
– Vous n’en avez nullement besoin, répéta M. Abel.
– J’ai fait des recherches dans le voisinage de la maison qu’habitait son ancien maître, et j’ai appris que le marchand avait eu ce garçon à son service. Je me suis rendu chez sa mère, qui m’a adressé ici comme au lieu le plus proche où je pourrais le trouver. Tel est le motif de la visite que je vous fais ce matin.
– Je me félicite, dit le notaire, du motif, quel qu’il soit, qui me vaut l’honneur de votre visite.
– Monsieur, répliqua l’étranger, vous parlez en homme du monde ; mais je vous estime mieux que cela. C’est pourquoi je vous prie de ne point abaisser votre caractère par des compliments de pure forme.
– Hum ! grommela le notaire ; vous parlez avec bien de la franchise, monsieur.
– Et j’agis de même, monsieur. Ma longue absence et mon inexpérience m’amènent à cette conclusion : que, si la franchise en paroles est rare dans cette partie du monde, la franchise en action y est plus rare encore. Si mon langage vous choque, monsieur, j’espère que ma conduite, quand vous me connaîtrez, me fera trouver grâce à vos yeux. »
M. Witherden parut un peu déconcerté par la tournure que le vieux gentleman donnait à la conversation. Quant à Kit, il regardait l’étranger avec ébahissement et la bouche ouverte, se demandant quelle sorte de discours il allait lui adresser à lui, lorsqu’il parlait si librement, si franchement à un notaire. Ce fut cependant sans dureté, mais avec une sorte de vivacité et d’irritabilité nerveuse que l’étranger, s’étant tourné vers Kit, lui dit :
« Si vous pensez, mon garçon, que je poursuis ces recherches dans un autre but que de trouver et de servir ceux que je désire rencontrer, vous me faites injure, et vous vous faites illusion. Ne vous y trompez donc pas, mais fiez-vous à moi. Le fait est, messieurs, ajouta l’étranger, se tournant vers le notaire et son clerc, que je me trouve dans une position pénible et inattendue. Je me vois tout à coup arrêté, paralysé dans l’exécution de mes projets par un mystère que je ne puis pénétrer. Tous les efforts que j’ai faits à cet égard n’ont servi qu’à le rendre plus obscur et plus sombre ; j’ose à peine travailler ouvertement à en poursuivre l’explication, de peur que ceux que je recherche avec anxiété ne fuient encore plus loin de moi. Je puis vous assurer que, si vous me prêtez assistance, vous n’aurez pas lieu de le regretter, surtout si vous saviez combien j’ai besoin de votre concours, et de quel poids il me délivrerait. »
Dans cette confidence, il y avait un ton de simplicité qui provoqua une prompte réponse du brave notaire. Il s’empressa de dire, avec non moins de franchise, que l’étranger ne s’était pas trompé dans ses espérances, et que, pour sa part, s’il pouvait lui être utile, il était tout à son service.
Kit subit alors un interrogatoire, et fut longuement questionné par l’inconnu sur son ancien maître et sa petite-fille, sur leur genre de vie solitaire, leurs habitudes de retraite et de stricte réclusion. Toutes ces questions et toutes les réponses portèrent sur les sorties nocturnes du vieillard, sur l’existence isolée de l’enfant pendant ces heures d’absence, sur la maladie du grand-père et sa guérison, sur la prise de possession de la maison par Quilp, et sur la disparition soudaine du vieillard et de Nelly. Finalement, Kit apprit au gentleman que la maison était à louer, et que l’écriteau placé au-dessus de la porte renvoyait pour tous renseignements à M. Samson Brass, procureur, à Bevis Marks, lequel donnerait peut-être de plus amples détails.
– J’ai peur d’en être pour mes frais, dit le gentleman, qui secoua la tête. Je demeure dans sa maison.
– Vous demeurez chez l’attorney Brass !… s’écria M. Witherden un peu surpris, car sa profession le mettait en rapport avec le procureur : il connaissait l’homme.
– Oui, répondit l’étranger, depuis quelques jours la lecture de l’écriteau m’a déterminé par hasard à prendre un appartement chez lui. Peu m’importe le lieu où je demeure ; mais j’espérais trouver là quelques indications que je ne pourrais trouver ailleurs. Oui, je demeure chez Brass, à ma honte, n’est-ce pas ?
– Mon Dieu ! dit le notaire en levant les épaules, c’est une question délicate : tout ce que je sais, c’est que Brass passe pour un homme d’un caractère douteux.
– Douteux ? répéta l’étranger. Je suis charmé d’apprendre qu’il y ait quelque doute à cet égard. Je supposais que l’opinion était fixée depuis longtemps sur ce personnage. Mais me permettriez-vous de vous dire deux ou trois mots en particulier ? »
M. Witherden y consentit. Ils entrèrent dans le cabinet du notaire, où ils causèrent un quart d’heure environ ; après quoi, ils revinrent à l’étude. L’étranger avait laissé son chapeau dans le cabinet de M. Witherden, et semblait s’être posé sur un pied d’amitié pendant ce court intervalle.
« Je ne veux pas vous retenir davantage, dit-il à Kit en lui mettant un écu dans la main et dirigeant un regard vers le notaire. Vous entendrez parler de moi. Mais pas un mot de tout ceci, sinon à votre maître et à votre maîtresse.
– Ma mère serait bien contente de savoir… dit Kit en hésitant.
– Contente de savoir quoi ?
– Quelque chose… d’agréable pour miss Nelly.
– En vérité ?… Eh bien, vous pouvez l’en instruire si elle est capable de garder un secret. Mais du reste songez-y, pas un mot de ceci à aucune autre personne. N’oubliez point mes recommandations. Soyez discret.
– Comptez sur moi, monsieur, dit Kit. Je vous remercie, monsieur, et vous souhaite le bonjour. »
Le gentleman, dans son désir de bien faire comprendre à Kit qu’il ne devait parler à personne de ce qui avait eu lieu entre eux, le suivit jusqu’en dehors de la maison pour lui répéter ses recommandations. Or, il arriva qu’en ce moment M. Richard Swiveller, qui passait par là, tourna les yeux de ce côté et aperçut à la fois Kit et son mystérieux ami.
C’était un simple hasard dont voici la cause. M. Chukster, étant un gentleman d’un goût cultivé et d’un esprit raffiné, appartenait à la Loge des Glorieux Apollinistes, dont M. Swiveller était président perpétuel. M. Swiveller, conduit dans cette rue en vertu d’une commission que lui avait donnée M. Brass et apercevant un membre de sa Glorieuse Société qui veillait sur un poney, traversa la rue pour donner à M. Chukster cette fraternelle accolade qu’il est du devoir des présidents perpétuels d’octroyer à leurs co-sociétaires. À peine lui avait-il serré les mains en accompagnant cette démonstration de remarques générales sur le temps qu’il faisait, que, levant les yeux, il aperçut le gentleman de Bevis Marks en conversation suivie avec Christophe Nubbles.
« Oh ! oh ! dit Richard, qui est là ?
– C’est un monsieur qui est venu voir mon patron ce matin, répondit M. Chukster ; je n’en sais pas davantage, je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam.
– Au moins, savez-vous son nom ? »
À quoi M. Chukster répondit, avec l’élévation de langage particulière à un membre de la Société des Glorieux Apollinistes, qu’il voulait être « éternellement sanctifié » s’il s’en doutait seulement.
« Tout ce que je sais, mon cher, ajouta-t-il en passant les doigts dans ses cheveux, c’est que ce monsieur est cause que je suis debout ici depuis vingt minutes, et que pour cette raison je le hais d’une haine mortelle et impérissable, et que, si j’en avais le temps, je le poursuivrais jusqu’aux confins de l’éternité. »
Tandis qu’ils discouraient ainsi, celui qui faisait le sujet de leur entretien et qui, par parenthèse, n’avait pas paru reconnaîtra M. Richard Swiveller, rentra dans la maison. Kit rejoignit les deux causeurs ; M. Swiveller lui adressa sans plus de succès des questions sur l’étranger.
« C’est un excellent homme, monsieur, dit Kit ; c’est tout ce que j’en sais. »
Cette réponse redoubla la mauvaise humeur de M. Chukster qui, sans faire d’allusion directe, dit en thèse générale qu’on ferait bien de casser la tête à tous les Snobs et de leur tortiller le nez. M. Swiveller n’appuya pas cet amendement ; mais au bout de quelques moments de réflexion, il demanda à Kit quel chemin il suivait, et il se trouva que c’était précisément la direction qu’il avait à suivre lui-même ; en conséquence, il le pria de le prendre un peu dans sa voiture. Kit eût bien volontiers décliné cet honneur ; mais déjà M. Swiveller s’était installé sur le siège à côté de lui : il n’y avait donc pas moyen de le refuser, à moins de le jeter par terre. Kit partit rapidement, si rapidement qu’il coupa en deux les adieux du président perpétuel et de M. Chukster qui éprouva l’inconvénient de sentir ses cors écrasés par l’impatient poney.
Comme Whisker était las de se reposer, et comme M. Swiveller avait l’attention, de l’exciter encore par des sifflements aigus et les cris variés du sport, ils allèrent d’un pas trop vif pour pouvoir causer d’une manière suivie ; d’autant plus que le poney, stimulé par les semonces de M. Swiveller, se prit d’un goût particulier pour les lampadaires et les roues de charrette, et montra un violent désir de courir sur les trottoirs pour aller se frotter contre les murs de briques. Ils ne réussirent à parler qu’en arrivant à l’écurie, et quand la chaise eut été tirée à grand’peine d’une étroite entrée de porte où le poney s’était introduit avec l’idée qu’il pouvait prendre par là pour arriver à sa stalle habituelle.
« Rude besogne ! dit M. Swiveller. Que pensez-vous d’un verre de bière ? »
Kit refusa d’abord, puis il consentit, et ils se rendirent ensemble au cabaret le plus proche.
« Buvons, dit Richard en soulevant le pot couvert d’une mousse brillante, buvons à la santé de notre ami… n’importe son nom… qui causait avec vous tout à l’heure, vous savez… je le connais. Un brave homme, mais excentrique, très-excentrique… à la santé de M.… je ne sais pas son nom !… »
Kit fit raison au toast.
« Il demeure dans ma maison, reprit Dick, du moins dans la maison où se trouve la raison sociale dont je suis solidaire. C’est un original peu commode et qu’il n’est pas facile de faire parler ; mais c’est égal, nous l’aimons tous, oui, vraiment, je vous assure.
– Il faut que je parte, monsieur, s’il vous plaît, dit Kit qui fit un mouvement pour s’éloigner.
– Pas si vite, Christophe ; buvons à votre mère.
– Je vous remercie, monsieur.
– C’est une excellente femme que votre mère, Christophe. Oh, les mères ! Qui est-ce qui courait pour me relever quand je tombais et baisait la place pour me guérir ? Ma mère. Une femme charmante aussi !… Cet homme paraît généreux. Nous l’engagerons à faire quelque chose pour votre mère. La connaît-il, Christophe ? »
Kit secoua la tête, et ayant vivement remercié du regard le questionneur, il s’échappa avant que celui-ci pût proférer un mot de plus.
« Hum ! dit M. Swiveller après réflexion, ceci est étrange. Rien que des mystères dans la maison de Brass. Cependant je prendrai conseil de ma raison. Jusqu’à présent tout et chacun a été admis à mes confidences, mais maintenant je pense que je ferai bien de n’agir que par moi-même. C’est étrange, fort étrange. »
Après de nouvelles réflexions faites d’un air de profonde sagesse, M. Swiveller avala quelques autres verres de bière ; puis appelant un petit garçon qui l’avait servi, il versa devant lui sur le sable, en guise de libation, le peu de gouttes qui restaient, et lui ordonna d’emporter au comptoir, avec tous ses compliments, les verres vides, et par-dessus toutes choses de mener une vie sobre et modérée en s’abstenant des liqueurs excitantes et enivrantes. Lui ayant donné pour sa peine ce morceau de moralité, ce qui, selon sa remarque sage, valait bien mieux qu’une pièce de deux sous, le président perpétuel des Glorieux Apollinistes mit les mains dans ses poches et s’en alla comme il était venu, toujours songeant.
Toute cette journée, quoiqu’il dût attendre M. Abel jusqu’au soir, Kit s’abstint d’aller voir sa mère, bien décidé à ne pas anticiper le moins du monde sur les plaisirs du lendemain, mais à laisser venir ce flot de délices. Car le lendemain devait être le grand jour, le jour si attendu qui ferait époque dans sa vie ; le lendemain était le terme de son premier quartier, c’était le jour où il recevrait pour la première fois la quatrième partie de ses gages annuels de six livres, représentée par la forte somme de trente schillings ; le lendemain serait un jour de congé consacré à un tourbillon d’amusements, et où le petit Jacob apprendrait quel goût ont les huîtres et ce que c’est que le spectacle.
Une quantité de circonstances heureuses favorisaient ses projets : non-seulement M. et mistress Garland lui avaient annoncé d’avance qu’ils ne déduiraient rien de cette forte somme pour ses frais d’équipement, mais qu’ils lui remettraient ladite somme intégralement et dans sa vaste étendue ; non-seulement le gentleman inconnu avait augmenté son fonds d’une somme de cinq schellings, qui étaient une bonne aubaine et un véritable coup de fortune ; non-seulement il était survenu une foule de choses heureuses sur lesquelles personne n’eût pu compter dans ses calculs ordinaires ou même les plus ambitieux, mais encore c’était aussi le quartier de Barbe : oui, ce même jour le quartier de Barbe ! et Barbe avait un congé aussi bien que Kit, et la mère de Barbe devait être de la partie, elle devait prendre le thé avec la mère de Kit pour faire connaissance avec elle !
Ce qu’il y a de certain, c’est que Kit regarda fréquemment à sa fenêtre dès le point du jour pour voir quel chemin suivaient les nuages ; ce qu’il y a de certain, c’est que Barbe se fut mise également à la sienne si elle n’eût veillé très-tard à empeser et repasser de petits morceaux de mousseline, à les plisser et à les coudre sur d’autres morceaux, le tout destiné à former un magnifique ensemble de toilette pour le lendemain. Mais tous deux furent prêts de bonne heure avec un très-médiocre appétit pour le déjeuner et moins encore pour le dîner, et ils étaient dans une vive impatience quand la mère de Barbe arriva en s’extasiant sur la beauté du temps (ce qui ne l’avait pas empêchée de se munir d’un grand parapluie, car c’est un meuble sans lequel les gens de cette catégorie sortent rarement aux jours de fête), et quand on sonna pour les avertir de monter l’escalier pour aller recevoir leur trimestre en or et en argent.
Et puis M. Garland ne fut-il pas bien bon quand il dit :
« Christophe, voici vos gages, vous les avez bien gagnés ? »
Et mistress Garland ne fut-elle pas excellente quand elle dit : « Barbe, voici ce qui vous revient ; je suis très-contente de vous ! » Et Kit, comme il signa son reçu d’une main ferme ! Et Barbe, comme elle tremblait en signant le sien ! Et comme il fut intéressant de voir mistress Garland verser à la mère de Barbe un verre de vin, et d’entendre la mère de Barbe s’écrier : « Dieu vous bénisse, madame, vous qui êtes une si bonne dame ; et vous aussi, mon bon monsieur. À votre santé, Barbe, mon cher amour. À votre santé, monsieur Christophe. » Elle resta aussi longtemps à boire que si son verre avait été un vidrecome ; et, ses gants aux mains, elle regardait la compagnie et causait gaiement ; mais c’est quand ils furent tous sur l’impériale de la diligence, qu’il fallait les voir rire à cœur joie en repassant tous ces bonheurs et s’apitoyer sur les gens qui n’ont pas de jour de congé !
Quant à la mère de Kit, n’aurait-on pas dit qu’elle était de bonne famille et qu’elle avait été toute sa vie une grande dame ? Elle était sous les armes pour les recevoir avec tout un attirail de théière et de tasses qui eût brillé dans une boutique de porcelaines. Le petit Jacob et le poupon étaient si parfaitement arrangés, que leurs habits paraissaient comme tout neufs, et Dieu sait cependant s’ils étaient vieux. On n’était pas assis depuis cinq minutes, que la mère de Kit disait que la mère de Barbe était exactement la personne qu’elle s’était figurée ; la mère de Barbe disait la même chose de la mère de Kit ; la mère de Kit complimentait la mère de Barbe sur sa fille, et la mère de Barbe complimentait la mère de Kit sur son fils ; Barbe elle-même était au mieux avec le petit Jacob ; mais aussi, jamais enfant ne sut mieux que celui-ci accourir quand on l’appelait, ni se faire comme lui des amis.
« Et dire que nous sommes veuves toutes les deux, dit la mère de Barbe. Vrai ! nous étions nées pour nous connaître.
– Je n’en doute nullement, répondit mistress Nubbles. Et combien je regrette que nous ne nous soyons pas connues plus tôt !
– Mais, dit la mère de Barbe, il est si doux que la connaissance se fasse par un fils et une fille ! Cela fait plaisir complet ; n’est-il pas vrai ? »
La mère de Kit donna un plein assentiment à ces paroles. Toutes deux, remontant des effets aux causes, revinrent à leurs maris défunts, dont elles passèrent en revue la vie, la mort, l’enterrement ; elles comparèrent leurs souvenirs, et découvrirent diverses circonstances qui concordaient avec une exactitude surprenante ; par exemple, que le père de Barbe n’avait vécu que quatre ans dix mois de plus que le père de Kit ; que l’un était mort un mercredi et l’autre un jeudi ; que tous deux étaient de bonne façon et de bonne mine, sans compter d’autres coïncidences extraordinaires. Ces souvenirs étant de nature à jeter un voile de tristesse sur la gaieté d’un jour de fête, Kit ramena la conversation à des sujets généraux, comme la beauté merveilleuse de Nell, dont il avait parlé à Barbe plus de mille fois déjà. Mais cette circonstance fut loin d’exciter chez les assistants l’intérêt que Kit avait supposé. Sa mère dit même, en regardant Barbe en même temps, par hasard sans doute, que miss Nell était assurément fort jolie, mais que ce n’était qu’une enfant, après tout, et qu’il y avait bien des jeunes femmes aussi jolies qu’elle ; Barbe, de son côté, fit observer doucement qu’elle pensait de même et qu’elle ne pouvait s’empêcher de croire que M. Christophe fût dans l’erreur ; assertion contre laquelle Kit se récria, ne concevant pas quelle raison elle avait de douter de ce qu’il disait. La mère de Barbe dit aussi qu’on voyait souvent une jeunesse changer vers quatorze ou quinze ans, et après avoir été d’abord très-belle, devenir tout à coup très-ordinaire ; vérité qu’elle appuya d’exemples mémorables. Elle cita entre autres un maçon de grande espérance, qui même avait eu pour Barbe des attentions suivies, mais Barbe n’y avait pas répondu, et vraiment, quoiqu’elle ne voulût pas la contrarier là-dessus, elle ne pouvait pas s’empêcher de dire que c’était dommage. Kit fut de l’avis de la mère, et il le disait sincèrement, s’étonnant de voir Barbe devenir toute sérieuse depuis ce temps-là, et le regarder comme pour lui dire qu’il aurait aussi bien fait de se taire.
Cependant l’heure était arrivée de songer au spectacle, pour lequel on avait fait de grands préparatifs en châles et chapeaux, sans compter un mouchoir plein d’oranges et un autre rempli de pommes qu’ils eurent quelque peine à nouer, car ces fruits rebelles avaient une tendance à s’échapper par les coins. Enfin, tout étant prêt, ils partirent d’un bon pas. La mère de Kit tenait à la main le plus petit des enfants qui était terriblement éveillé ; Kit conduisait le petit Jacob et donnait le bras à Barbe ; ce qui faisait dire aux deux mères qui venaient par derrière qu’ils semblaient tous ne faire qu’une seule et même famille. Barbe rougit et s’écria : « Finissez donc, maman. » Mais Kit lui dit qu’elle ne devait pas se mêler de ce que disaient ces dames ; et en vérité elle eût aussi bien fait de ne pas y prendre garde, si elle eût su combien il était loin de songer à lui faire la cour. Pauvre Barbe !
Enfin, ils arrivèrent au théâtre ; c’était le cirque d’Astley. À peine se trouvaient-ils depuis deux minutes devant la porte fermée encore, que le petit Jacob fut rudement pressé, que le poupon reçut plusieurs meurtrissures, que le parapluie de la mère de Barbe fut emporté à vingt pas et lui revint par-dessus les épaules de la foule, que Kit frappa un individu sur la tête avec le mouchoir rempli de pommes, pour avoir poussé violemment sa mère, et qu’il s’éleva à ce sujet une vive rumeur. Mais lorsqu’ils eurent passé le contrôle et se furent frayé un chemin, au péril de leur vie, avec leurs contre-marques à la main ; lorsqu’ils furent bel et bien dans la salle, assis à des places aussi bonnes que s’ils les eussent retenues d’avance, toutes les fatigues précédentes furent considérées comme un jeu, peut-être même comme une partie essentielle des plaisirs du spectacle.
Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’il leur parut beau, ce théâtre d’Astley ! avec ses peintures, ses dorures, ses glaces, avec la vague odeur de chevaux qui faisait pressentir les merveilles dont on allait jouir ; avec le rideau qui cachait de si prodigieux mystères, la sciure de bois blanc fraîchement semée dans le cirque, la foule entrant et prenant ses places, les musiciens qui regardaient les spectateurs avec indifférence tout en accordant leurs instruments, comme s’ils n’avaient pas besoin de voir le spectacle pour commencer et comme s’ils savaient la pièce par cœur ! Quel éclat se répandit partout autour d’eux lorsque la longue et lumineuse rangée des quinquets de la rampe monta lentement ! et quel transport fébrile quand la petite sonnette retentit et que l’orchestre attaqua vivement l’ouverture avec roulement de tambours et accompagnement harmonieux de triangle ! La mère de Barbe dit avec raison à la mère de Kit que la galerie était le meilleur endroit pour bien voir, et s’étonna de ce que les places n’y coûtaient pas beaucoup plus cher que celles des loges. Dans l’excès de son plaisir, Barbe ne savait si elle devait rire ou pleurer.
Et le spectacle donc, ce fut bien autre chose ! Les chevaux, que le petit Jacob reconnut tout de suite pour être en vie ; et les dames et les messieurs, à la réalité desquels rien ne put jamais le faire croire, parce qu’il n’avait rien vu ni entendu de sa vie qui leur ressemblât ; les pièces d’artifice qui firent fermer les yeux à Barbe ; la Dame abandonnée, qui la fit pleurer ; le Tyran, qui la fit trembler ; l’homme qui chanta une chanson avec la suivante de la Dame et dansa au refrain, ce qui fit rire Barbe ; le poney qui se dressa sur ses jambes de derrière, à l’aspect du meurtrier, et ne voulut pas marcher sur ses quatre pieds avant que le coupable eût été arrêté ; le Clown qui se permit des familiarités avec le militaire en bottes à l’écuyère ; la Dame qui s’élança par-dessus vingt-neuf rubans et tomba saine et sauve sur un cheval ; tout était délicieux, splendide, surprenant. Le petit Jacob applaudissait à s’en écorcher les mains ; il criait : « Encore ! » à la fin de chaque scène, même quand les trois actes de la pièce furent terminés ; et la mère de Barbe, dans son enthousiasme, frappa de son parapluie sur le plancher, au point d’user le bout jusqu’au coton.
Malgré cela, au milieu de ces tableaux magiques, les pensées de Barbe semblaient la ramener encore à ce que Kit avait dit au moment où on prenait le thé. En effet, tandis qu’ils revenaient du théâtre, elle demanda au jeune homme, avec un sourire tendre, si miss Nell était aussi jolie que la dame qui avait sauté par-dessus les rubans.
« Aussi jolie que celle-là ! dit Kit. Deux fois plus jolie.
– Oh ! Christophe, dit Barbe, je suis sûre que cette dame est la plus belle créature qu’il y ait au monde.
– Quelle bêtise ! répliqua-t-il. Elle n’est pas mal, je ne le nie pas ; mais songez comme elle était peinte et bien habillée, et quelle différence cela fait. Tenez, vous, Barbe, vous êtes beaucoup mieux qu’elle.
– Oh ! Christophe !… murmura Barbe en baissant les yeux.
– Oui, vous êtes mieux que ça tous les jours, votre mère aussi. »
Pauvre Barbe !
Mais qu’est-ce que tout cela, oui, tout cela, en comparaison de la prodigalité folle de Kit, lorsqu’il entra dans une boutique d’huîtres avec autant d’aplomb que s’il y eût eu son domicile et, sans daigner regarder le comptoir ni l’homme qui y était assis, conduisit sa société dans un cabinet, un cabinet particulier, garni de rideaux rouges, d’une nappe et d’un porte-huilier complet, et qu’il ordonna à un gentleman qui avait des favoris et qui, en qualité de garçon, l’avait appelé lui Christophe Nubbles « Monsieur », d’apporter trois douzaines de ses plus grandes huîtres et de se dépêcher ! Oui, Kit dit à ce gentleman de se dépêcher ; et non-seulement le gentleman répondit qu’il allait se dépêcher, mais il le fit et revint en courant apporter les pains les plus tendres, le beurre le plus frais et les plus grandes huîtres qu’on eût jamais vues. Alors Kit dit à ce gentleman :
« Un pot de bière ! » juste sur le même ton ; et le gentleman, au lieu de répondre :
« Monsieur, est-ce à moi que vous parlez ? » se borna à dire :
« Pot de bière, monsieur ? oui, monsieur, » et étant revenu l’apporter, il le plaça dans une sébile semblable à celle que les chiens d’aveugles tiennent à leur gueule par les rues pour y recevoir un sou ; aussi, quand il sortit, la mère de Kit et la mère de Barbe déclarèrent d’une voix commune qu’elles n’avaient jamais vu un jeune homme plus avenant et plus gracieux.
On se mit alors à souper de bon appétit ; et voilà que Barbe, cette petite folle de Barbe, dit qu’elle ne pourrait pas manger plus de deux huîtres ; tout ce qu’on obtint d’elle avec des efforts incroyables, ce fut qu’elle en mangeât quatre. En revanche, sa mère et celle de Kit s’en acquittèrent à merveille : elles mangèrent, rirent et s’amusèrent si bien que Kit, rien qu’à les voir, se mit à rire et manger de même façon par la force de la sympathie. Mais ce qu’il y eut de plus prodigieux dans cette nuit de fête, ce fut le petit Jacob qui absorbait les huîtres comme s’il était né et venu au monde pour cela ; il y versait le poivre et le vinaigre avec une dextérité au-dessus de son âge, et finit par bâtir une grotte sur la table avec les écailles. Il n’y eut pas jusqu’au poupon qui, de toute la soirée, ne ferma pas l’œil, restant là paisiblement assis, s’efforçant de fourrer dans sa bouche une grosse orange et regardant avec satisfaction la lumière du gaz. Vraiment, à le voir sur les genoux de sa mère, très-occupé de contempler le gaz qui ne le faisait point sourciller, et à égratigner son gentil visage avec une écaille d’huître, un cœur de fer n’eût pu s’empêcher d’être attendri et de l’aimer. En résumé, jamais il n’y eut plus charmant souper, et lorsque Kit eut demandé, pour finir, un verre de quelque chose de chaud et proposé qu’on bût à la ronde à la santé de M. et mistress Garland, nous pouvons dire qu’il n’y avait pas dans le monde entier six personnes plus heureuses.
Mais tout bonheur a son terme, ce qui en rend d’autant plus agréable le prochain retour ; et comme il commençait à se faire tard, on reconnut qu’il était temps de retourner au logis. Ainsi, après s’être un peu écartés de leur chemin pour conduire Barbe et sa mère jusqu’à la maison d’un ami chez qui elles devaient passer la nuit, Kit et mistress Nubbles les laissèrent à leur porte en se promettant de retourner ensemble à Finchley le lendemain matin de bonne heure et en échangeant bien des projets pour les plaisirs de la future sortie. Alors Kit prit sur son dos le petit Jacob, donna son bras à sa mère, un baiser au poupon, et tous quatre se mirent à trotter gaiement pour regagner leur domicile.
Plein de cette espèce d’ennui vague qui s’éveille d’ordinaire le lendemain des jours de fête, Kit se leva dès l’aurore et, un peu dégrisé des plaisirs de la soirée précédente par l’importune fraîcheur de la matinée et la nécessité de reprendre son service et ses travaux journaliers, il songea à aller chercher au rendez-vous convenu avec Barbe et sa mère. Mais il eut soin de ne point éveiller sa petite famille qui dormait encore, se reposant de ses fatigues inaccoutumées : aussi posa-t-il son argent sur la cheminée en traçant à la craie un avis pour appeler sur ce sujet l’attention de mistress Nubbles et lui apprendre que cet argent provenait de son fils dévoué ; puis il sortit, le cœur un peu plus lourd que les poches, mais malgré cela sans trop d’accablement.
Oh ! les jours de fête ! pourquoi nous laissent-ils un regret ? Pourquoi ne nous est-il pas permis de les refouler dans notre mémoire, ne fût-ce qu’une semaine ou deux, pour pouvoir en quelque sorte les mettre à la distance convenable où nous ne les verrions plus qu’avec une indifférence calme ou bien avec un doux souvenir ? Pourquoi nous laissent-ils un arrière-goût, comme le vin de la veille nous laisse le mal de tête et la fatigue, avec une foule de bonnes résolutions pour l’avenir qui devraient être éternelles, mais qui ne durent guère que jusqu’au lendemain exclusivement.
Nul n’aura lieu de s’étonner si nous disons que Barbe avait mal à la tête, ou que la mère de Barbe ressentit de la lassitude ; qu’elle n’était plus tout à fait aussi enthousiaste du théâtre d’Astley et trouvait que le clown devait être décidément plus vieux qu’il ne leur avait paru la veille. Kit ne fut pas du tout surpris de ces critiques ; lui-même, il se disait tout bas que les acteurs de ce spectacle éblouissant n’étaient que des baladins qui avaient déjà rempli le même rôle l’avant-veille, et qu’ils le rempliraient encore ce soir et demain, et bien des semaines et des mois devant d’autres spectateurs. Voilà la différence du jour au lendemain. Nous allons tous à la comédie ou nous en revenons.
Cependant on sait que le soleil n’a que de faibles rayons lorsqu’il se lève et qu’il acquiert de la force et de l’énergie à mesure que le jour se développe. Ainsi par degrés les trois compagnons de route commencèrent à se rappeler diverses circonstances des plus agréables jusqu’à ce que, moitié causant, moitié marchant et riant, ils arrivèrent à Finchley en si bonnes dispositions que la mère de Barbe déclara ne s’être jamais trouvée moins fatiguée ni en meilleur état d’esprit, et que Kit en fit autant. Barbe, qui s’était tue durant toute la route, fit la même déclaration. Pauvre petite Barbe ! Elle était si douce et si gentille !
Il était de si bonne heure quand ils rentrèrent à la maison, que Kit avait étrillé le poney et l’avait rendu aussi brillant qu’un cheval de course avant que M. Garland fût descendu pour déjeuner. La vieille dame, le vieux monsieur et M. Abel lui firent hautement compliment de son exactitude et de son activité. À son heure accoutumée, ou plutôt à la minute, à la seconde, car il était la ponctualité en personne, M. Abel partit pour prendre la diligence de Londres, et Kit et le vieux gentleman allèrent travailler au jardin.
Ce n’était pas la moins agréable des fonctions de Kit ; car lorsqu’il faisait beau, ils étaient absolument en famille : la vieille dame s’installait auprès d’eux avec son panier à travail posé sur une petite table ; le vieux gentleman bêchait, émondait, taillait avec une grande paire de ciseaux, ou aidait Kit avec beaucoup d’activité à diverses besognes ; et Whisker, du fond du parc où il paissait, les regardait tous paisiblement. Ce jour-là, ils avaient à tailler la vigne en cordons : Kit monta jusqu’à la moitié d’une échelle courte et se mit à couper les bourgeons et à attacher les branches, à coups de marteau, tandis que le vieux gentleman, suivant avec attention tous ses mouvements, lui tendait les clous et les chiffons au fur et à mesure qu’il en avait besoin. La vieille dame et Whisker les regardaient comme à l’ordinaire.
« Eh bien, Christophe, dit M. Garland, vous avez donc acquis un nouvel ami ?
– Pardon, monsieur, je n’ai pas entendu, répondit Kit en abaissant les yeux vers le pied de l’échelle.
– Vous avez acquis un nouvel ami dans l’étude, à ce que m’a appris M. Abel.
– Oh ! oui, monsieur, oui. Il a agi très-généreusement avec moi, monsieur.
– J’en suis ravi, répliqua le vieux gentleman avec un sourire. Il est disposé à agir encore bien plus généreusement, Christophe.
– Vraiment, monsieur ! C’est trop de bonté de sa part, mais je n’en ai pas besoin, pour sûr, dit Kit frappant fortement un clou rebelle.
– Il désire beaucoup vous avoir à son service… Prenez donc garde à ce que vous faites ; sinon, vous allez tomber et vous blesser.
– M’avoir à son service, monsieur ! s’écria Kit qui s’était arrêté tout court dans sa besogne pour se retourner sur l’échelle avec l’agilité d’un faiseur de tours. Mais, monsieur, je pense bien qu’il n’a pas dit cela sérieusement.
– Au contraire, il l’a dit très-sérieusement, d’après sa conversation avec M. Abel.
– On n’a jamais vu ça, murmura Kit, regardant tristement son maître et sa maîtresse. Cela m’étonne bien de la part de ce monsieur ; je ne le comprends pas.
– Vous voyez, Christophe, dit M. Garland, c’est une affaire d’importance pour vous, et vous ferez bien d’y réfléchir. Ce gentleman peut vous donner de meilleurs gages que moi ; je ne dis pas vous traiter avec plus de douceur et de confiance : j’espère que vous n’avez pas à vous plaindre de vos maîtres : mais certainement il peut vous faire gagner plus d’argent.
– Après, monsieur ?… dit Kit.
– Attendez un moment, interrompit M. Garland ; ce n’est pas tout. Vous avez été un fidèle serviteur pour vos anciens maîtres, je le sais, et si le gentleman les retrouvait, comme il s’est proposé de le faire par tous les moyens possibles, je ne doute pas qu’étant à son service vous n’en fussiez bien récompensé. En outre, ajouta M. Garland avec plus de force, vous aurez le plaisir de vous trouver de nouveau en rapport avec des personnes auxquelles vous semblez porter un attachement si grand et si désintéressé. Songez à tout cela, Christophe, et ne vous pressez pas trop inconsidérément dans votre choix. »
Kit ressentit un coup violent à l’intérieur, au moment où ce dernier argument caressait doucement sa pensée et semblait réaliser toutes ses espérances, tous ses rêves d’autrefois. Mais cela ne dura qu’une minute, et son parti fut bien pris. Il répondit d’un ton ferme que le gentleman ferait bien de chercher ailleurs, et qu’il aurait aussi bien fait de commencer par là.
« Comment a-t-il pu s’imaginer, monsieur, que j’irais vous quitter pour m’en aller avec lui, dit Kit se retournant après avoir donné quelques coups de marteau. Il me prend donc pour un imbécile ?
– C’est ce qui pourra bien arriver, Christophe, si vous repoussez son offre, dit gravement M. Garland.
– Eh bien ! comme il voudra, monsieur. Que m’importe ce qu’il pensera ? Pourquoi m’en embarasserais-je, monsieur, quand je sais que je serais un imbécile, et bien pis encore que ça, si je laissais là le meilleur maître, la meilleure maîtresse qu’il y ait jamais eu, qu’il puisse jamais y avoir ; qui m’ont recueilli dans la rue quand j’étais pauvre, quand j’avais faim, quand peut-être j’étais plus pauvre et plus dénué que vous ne le croyez vous-même, monsieur. Et pourquoi ? pour m’en aller avec ce gentleman ou tout autre ? Si jamais miss Nell revenait, madame, ajouta Kit en se tournant tout à coup vers sa maîtresse, ah ! ce serait autre chose. Et si par hasard elle avait besoin de moi, je vous prierais de temps en temps de me laisser travailler pour elle quand toute ma besogne serait finie à la maison. Mais si elle revient, je sais bien qu’elle sera riche, comme le répétait toujours mon vieux maître ; et, une fois riche, elle n’aurait pas besoin de moi ! Non, non, dit encore Kit secouant la tête d’un air chagrin, j’espère qu’elle n’aura jamais besoin de moi… et cependant je serais bien heureux de la revoir ! »
Ici Kit enfonça un clou dans la muraille ; il l’enfonça très-fort, et même beaucoup plus avant qu’il n’était nécessaire : cela fait, il se retourna de nouveau.
« Et le poney, donc ! et Whisker, madame, qui me reconnaît si bien quand je lui parle, qu’il commence à hennir dès qu’il m’entend ; laisserait-il personne l’approcher comme je l’approche ? Et le jardin, donc, monsieur ; et M. Abel, madame. Est-ce que M. Abel consentirait à se séparer de moi, monsieur ? Trouveriez-vous quelqu’un qui fût plus curieux du jardin que moi, madame ? Cela briserait le cœur de ma mère, monsieur ; et jusqu’au petit Jacob, qui comprendrait assez la chose pour pleurer toutes les larmes de ses yeux, madame, s’il pensait que M. Abel voulût sitôt se séparer de moi, quand il me disait encore l’autre jour qu’il espérait que nous resterions bien des années ensemble !… »
Nous n’essayerons pas de dire combien de temps Kit fût demeuré sur l’échelle, s’adressant tour à tour à son maître et à sa maîtresse, et généralement se tournant vers celui des deux auquel il ne parlait pas, si en ce moment Barbe n’était accourue annoncer qu’on était venu de l’étude apporter une lettre qu’elle remit entre les mains de son maître, tout en laissant paraître quelque étonnement à la vue de la pose d’orateur que Kit avait prise.
« Oh ! dit le vieux gentleman après avoir lu la lettre ; faites entrer le messager. »
Tandis que Barbe s’empressait d’exécuter cet ordre, M. Garland se tourna vers Kit pour lui dire que l’entretien en resterait là ; et que si Kit éprouvait de la répugnance à se séparer d’eux, ils n’en éprouvaient pas moins à se séparer de lui. La vieille dame s’associa chaudement à ces paroles de son mari.
« Si pour le moment, Christophe, ajouta M. Garland en jetant un regard sur la lettre qu’il avait à la main, le gentleman désirait vous emprunter pour une heure ou deux, ou même pour un ou plusieurs jours, quelque temps enfin, nous devrions consentir, nous à vous prêter, vous à ce qu’on vous prêtât. Ah ! ah ! voici le jeune gentleman. Comment vous portez-vous, monsieur ? »
Ce salut s’adressait à M. Chukster, qui, avec son chapeau tout à fait penché sur le côté et ses longs cheveux qui en débordaient, s’avançait d’un air fanfaron.
« J’espère que votre santé est bonne, monsieur, répondit celui-ci. J’espère que la vôtre est également bonne, madame. Une charmante petite bonbonnière, monsieur. Un délicieux pays, en vérité !
– Vous venez sans doute prendre Kit ? demanda M. Garland.
– J’ai pour cela un cabriolet qui m’attend à votre porte, répondit le maître clerc. Il est attelé d’un vigoureux gris-pommelé ; vous n’avez qu’à voir, si vous êtes connaisseur en chevaux, monsieur… »
Tout en s’excusant d’aller examiner le vigoureux gris-pommelé et fondant son refus sur son peu de connaissances en semblable matière, M. Garland invita M. Chukster à prendre un morceau en manière de collation. Le gentleman y consentit très-volontiers ; et quelques viandes froides, flanquées d’ale et de vin, furent bientôt disposées à son intention.
Pendant ce repas, M. Chukster déploya toutes ses ressources d’esprit pour charmer ses hôtes et les convaincre de la supériorité intellectuelle des citadins comme lui. En conséquence, il plaça la conversation sur le terrain des petits scandales du jour, matière dans laquelle ses amis lui reconnaissaient un merveilleux talent. Il était, par exemple, en position de fournir les détails exacts de la querelle qui avait éclaté entre le marquis de Mizzler et lord Bobby à propos d’une bouteille de vin de Champagne, et non d’un pâté aux pigeons, comme les journaux l’avaient rapporté par erreur. Lord Bobby n’avait nullement dit au marquis de Mizzler : « Mizzler, un de nous deux a menti, et ce n’est pas moi, » comme les mêmes journaux l’avaient prétendu à tort ; mais bien : « Mizzler, vous savez où l’on peut me trouver, et, Dieu me damne ! monsieur, vous me trouverez si vous avez à me parler ; » ce qui naturellement changeait entièrement l’aspect de cette intéressante question et la plaçait sous un jour tout différent. M. Chukster fit connaître aussi à M. et mistress Garland le chiffre exact de la rente assurée par le duc de Thigsberry à Violetta Stetta, de l’Opéra italien, rente payable par quartier, et non par semestre, comme on l’avait donné à entendre au public, non compris, ainsi qu’on avait eu l’impudence monstrueuse de le dire, des bijoux, des parfums, de la poudre à perruque pour cinq valets de pied, et deux paires de gants de chevreau par jour pour un page. Après avoir engagé ses auditeurs à être parfaitement convaincus de l’exactitude de ses assertions sur ces points importants, qu’il possédait à merveille, M. Chukster les entretint des bruits de coulisses et des nouvelles de la cour. Ce fut ainsi qu’il termina cette brillante et délicieuse conversation qu’il avait soutenue à lui seul, sans la moindre assistance, durant plus de trois quarts d’heure.
« Et maintenant que le cheval a repris haleine, dit M. Chukster se levant avec grâce, j’ai peur d’être forcé de filer. »
Ni M. Garland ni sa femme ne s’opposèrent le moins du monde à ce qu’il se retirât, jugeant sans doute qu’il serait fâcheux qu’un homme si bien informé fût arraché longtemps à sa sphère d’activité. En conséquence, au bout de quelques instants M. Chukster et Kit roulaient sur le chemin de Londres, Kit perché sur le siège, à côté du cocher, et M. Chukster assis dans un coin à l’intérieur de la voiture, les deux pieds perchés à chacune des portières.
En arrivant à la maison du notaire, Kit se rendit dans l’étude, où M. Abel l’invita à s’asseoir et à attendre, car le gentleman qui l’avait fait demander était sorti et ne rentrerait peut-être pas de sitôt. Ce n’était que trop vrai. Kit, en effet, avait eu le temps de dîner, de prendre son thé et de lire les plus brillantes pages de l’almanach des vingt-cinq mille adresses ; plus d’une fois même il avait failli s’endormir avant que le gentleman fût de retour. Enfin ce dernier arriva en toute hâte.
Il commença par s’enfermer avec M. Witherden, et M. Abel fut invité à assister à la conférence, en attendant que Kit, fort en peine de savoir ce qu’on voulait de lui, fût appelé à son tour dans le cabinet du notaire.
« Christophe, dit le gentleman s’adressant à lui au moment où il entrait, j’ai retrouvé votre vieux maître et votre jeune maîtresse.
– Impossible, monsieur !… Comment ! vous les auriez retrouvés ?… répondit Kit dont les yeux s’allumèrent de joie. Où sont-ils, monsieur ? Dans quel état sont-ils, monsieur ? Sont-ils… sont-ils près d’ici ?
– Loin d’ici, répliqua le gentleman secouant la tête. Mais je dois partir cette nuit pour les ramener, et j’ai besoin que vous m’accompagniez.
– Moi, monsieur ? » s’écria Kit plein de satisfaction et de surprise.
Le gentleman dit en se tournant vers le notaire d’un air pénétré :
« Le lieu indiqué par l’homme aux chiens est… à combien d’ici ? vingt lieues, je crois ?
– De vingt à vingt-trois lieues.
– Hum ! si nous allons un bon train de poste toute la nuit, nous pourrons y arriver dès demain matin. Maintenant, voici la question : comme ils ne me connaissent pas, et comme l’enfant, que Dieu la bénisse ! pourrait penser qu’un étranger qui court à sa recherche a des projets contre la liberté de son grand-père, puis-je faire rien de mieux que d’emmener ce garçon qu’ils connaissent assez bien tous deux pour le reconnaître tout de suite, afin de leur donner par là l’assurance de mes intentions amicales ?
– Vous ne pouvez rien faire de mieux, répondit le notaire. Il faut absolument que vous preniez Christophe avec vous.
– Je vous demande pardon, dit Kit, qui avait prêté attentivement l’oreille à ces paroles ; mais si c’est là votre raison, j’ai peur de vous être plus nuisible qu’utile. Pour miss Nelly, monsieur, elle me connaît bien, elle, et elle aurait confiance en moi, bien certainement ; mais le vieux maître, je ne sais pourquoi, messieurs, ni moi ni personne, n’a plus voulu me voir depuis qu’il a été malade, et miss Nelly elle-même m’a dit que je ne devais plus approcher son grand-père, ni me montrer à lui désormais. Je craindrais donc de gâter tout ce que vous feriez. Je donnerais tout au monde pour vous suivre, mais vous ferez mieux de ne point me prendre avec vous, monsieur.
– Là ! encore une difficulté ! s’écria l’impétueux gentleman : y eut-il jamais un homme aussi embarrassé que moi ? N’y a-t-il donc personne qui les ait connus, personne en qui ils aient confiance ? La vie retirée qu’ils ont menée m’empêchera-t-elle donc de trouver quelqu’un pour servir mon dessein ?
– N’y a-t-il personne, Christophe ? demanda le notaire.
– Personne, monsieur, répondit Kit. Ah ! mais si, pardon, il y a ma mère.
– Est-ce qu’ils la connaissent ? dit le gentleman.
– S’ils la connaissent, monsieur ! Elle allait et venait sans cesse chez eux. Ils étaient aussi bons pour elle que pour moi. Et tenez, monsieur, elle espérait toujours qu’ils reviendraient chez elle.
– Eh bien, alors, où diable est cette femme ? dit avec impatience le gentleman en prenant son chapeau. Pourquoi n’est-elle pas ici ? Pourquoi ne se trouve-t-elle jamais là où l’on a besoin d’elle ? »
En un mot, le gentleman allait s’élancer hors de l’étude, déterminé à s’emparer de force de la mère de Kit, à la jeter dans une chaise de poste et à l’enlever, quand M. Abel et le notaire réussirent par leurs efforts réunis à conjurer ce nouveau mode d’enlèvement : ils l’arrêtèrent par la puissance de leurs raisonnements et lui démontrèrent qu’il était plus convenable de sonder Kit pour savoir de lui si sa mère consentirait volontiers à entreprendre si précipitamment ce voyage.
À ce sujet, Kit exprima quelques doutes, le gentleman s’abandonna à de violentes démonstrations, et le notaire ainsi que M. Abel prononcèrent à l’envi des discours pour l’apaiser. Le résultat de la conférence fut que Kit, après avoir pesé dans son esprit et examiné soigneusement la question, promit, au nom de sa mère, qu’à deux heures de là elle serait prête pour l’expédition projetée et s’engagea à l’amener chez le notaire tout équipée pour le voyage, avant même que le terme indiqué fut expiré.
Ayant pris cet engagement assez téméraire, car il n’était pas sûr de pouvoir le tenir, Kit ne perdit pas de temps pour sortir et aviser aux mesures d’où dépendait l’accomplissement immédiat de sa parole.
Kit se fraya un chemin à travers la foule qui encombrait les rues, divisant ce courant de flots humains, s’engageant d’un pas rapide le long des trottoirs, passant au travers des allées et des ruelles, et ne s’arrêtant ni ne se détournant de sa route jusqu’à ce qu’il fût arrivé près de la boutique d’antiquités : là il fit une pause, moitié par habitude, moitié pour reprendre haleine.
C’était par une sombre soirée d’automne, et jamais ce lieu ne lui avait paru plus triste que dans l’ombre lugubre du crépuscule. Les fenêtres brisées, les châssis détraqués craquant dans leurs cadres, cette maison déserte qui formait une sorte d’interruption sinistre dans la lumière et le mouvement de la rue qu’elle coupait en deux longues lignes séparées, au milieu desquelles elle s’élevait froide, ténébreuse et vide, tout cela présentait un tableau de désolation qui traversait péniblement les rêves brillants que le jeune homme avait conçus pour les derniers habitants de cette maison ; il ne voyait partout que désenchantement et malheur. Ah ! qu’il eût aimé à voir un bon feu ronfler dans les cheminées glacées, des flambeaux illuminer les croisées, des figures aller et venir derrière les vitres, à entendre le bruit d’une conversation animée, quelque chose enfin qui fût à l’unisson des espérances nouvelles qu’il avait senties s’agiter dans son cœur ! Il ne s’était pas attendu à trouver à la maison un aspect différent, car il savait bien que c’était impossible ; mais ce spectacle de deuil tombant au milieu de ses pensées ardentes et de ses souhaits impatients, en arrêtait brusquement le cours pour y jeter une ombre pleine de deuil et de tristesse.
Cependant, bien heureusement pour lui, il n’avait ni assez de savoir, ni assez de poésie contemplative dans l’esprit pour en concevoir de fâcheux présages d’avenir, et grâce à ce qu’il lui manquait ces lunettes mentales pour éclaircir sa vision, il ne vit rien autre chose qu’une maison en ruine qui formait un fâcheux désaccord avec ses pensées précédentes. Ainsi, tout en regrettant d’être obligé de passer outre sans se rendre compte de son impression, il reprit sa course et redoubla de célérité pour regagner les quelques moments qu’il avait perdus.
« Et maintenant, se dit-il, à mesure qu’il approchait du pauvre logis de sa mère, si elle était sortie, si je ne pouvais pas la trouver, cet impatient gentleman me recevrait joliment ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne vois pas de lumière et que la porte est fermée. Dieu me pardonne, s’il y a là dedans du Petit-Béthel, je voudrais que le Petit-Béthel fût au… fût bien loin d’ici ! » dit Kit, corrigeant à temps sa malédiction contre le Petit-Béthel, et frappant à la porte.
Il frappa une seconde fois sans obtenir de réponse ; mais une voisine sortit de chez elle, au bruit qu’il faisait :
« Qui est-ce qui demande mistress Nubbles ? dit-elle.
– C’est moi, dit Kit. Elle est au… au Petit-Béthel, je suppose ? »
Il prononça avec quelque répugnance le nom de ce conventicule qui lui déplaisait, et appuya sur les mots avec une emphase dédaigneuse.
La voisine fit un signe de tête affirmatif.
« Eh bien, je vous prie, dites-moi où c’est, car je suis venu pour affaire pressée, et il faut que j’emmène ma mère sur-le-champ quand bien même elle serait dans la chaire. »
Ce n’était pas chose aisée que d’obtenir des renseignements sur le bercail en question ; en effet, aucun des voisins n’appartenait au troupeau qui le fréquentait ; et la plupart d’entre eux ne le connaissaient que de nom. Enfin, une commère qui avait accompagné mistress Nubbles à la chapelle une ou deux fois, aux jours solennels, les jours où une bonne tasse de thé devait précéder les exercices de dévotion, fournit à Kit les informations nécessaires. Il ne les eut pas plutôt obtenues, qu’il partit comme un trait.
Si le Petit-Béthel avait été plus près, si l’on avait pu s’y rendre par un chemin plus direct, le révérend gentleman qui présidait la congrégation eût perdu son allusion favorite aux rues tortueuses qui y conduisaient, et qui lui permettaient de le comparer au paradis même, en opposition aux églises de paroisse et aux larges rues qui y mènent. Enfin, et non sans peine, Kit réussit à le découvrir ; il s’arrêta un moment à la porte pour respirer et se présenter décemment, puis il entra dans la chapelle.
À certain égard, ce lieu n’était pas mal nommé, car c’était vraiment un petit Béthel, un Béthel de dimensions exiguës, avec un petit nombre de petits bancs et une petite chaire dans laquelle un petit gentleman cordonnier par état et prophète par vocation, était en train de débiter d’une toute petite voix un tout petit sermon approprié à l’état moral de l’auditoire qui, s’il était petit par le nombre, était moindre encore par l’attention, la majorité étant parfaitement endormie.
Au nombre des derniers, se trouvait la mère de Kit. La pauvre femme, après les fatigues de la nuit précédente, avait bien de la peine à tenir les yeux ouverts ; et comme les arguments du prédicant ne secondaient que trop leur inclination, mistress Nubbles avait fini par céder à la puissance de l’assoupissement et tomber en plein sommeil ; son sommeil n’était pas cependant si profond qu’il l’empêchât d’émettre de temps en temps un léger et presque inintelligible murmure comme un assentiment donné aux doctrines de l’orateur. Le poupon qu’elle tenait dans ses bras s’était endormi aussi vite qu’elle ; quant au petit Jacob, à qui sa jeunesse ne permettait pas de trouver dans cette copieuse nourriture spirituelle la moitié du plaisir que lui avaient causé les huîtres, tour à tour on le voyait dormir tout à fait ou s’éveiller en sursaut, selon qu’il était vaincu par le doux attrait du sommeil ou dominé par la crainte d’une allusion personnelle dans le sermon.
« M’y voici donc ! pensa Kit, se glissant vers le banc vide le plus rapproché en face de celui de sa mère, de l’autre côté de la petite nef ; mais comment faire pour arriver jusqu’à elle ou pour la déterminer à sortir ? Autant vaudrait être à vingt milles d’ici. Jamais elle ne s’éveillera que tout ne soit fini, et l’heure marche pendant ce temps ! Si cet homme pouvait seulement s’arrêter une minute, ou bien s’ils se mettaient tous à chanter ! »
Malheureusement, il n’y avait guère lieu d’espérer l’une ou l’autre chose avant deux heures. Le prédicant venait d’annoncer à ses auditeurs qu’il se proposait de ne pas finir avant de les avoir convaincus, et il était clair que s’il tenait à réaliser seulement la moitié de sa promesse, deux heures ne seraient pas de trop pour une telle entreprise.
Dans son agitation et son désespoir, Kit promenait ses regards tout autour de la chapelle ; les ayant laissés tomber sur un petit siège placé devant la chaire, il eut peine à en croire le témoignage de ses yeux qui lui faisaient voir… Quilp !
Il eut beau se les frotter deux ou trois fois, toujours ils s’obstinaient à lui persuader que Quilp était là. Oui, c’était bien lui assis, les mains appuyées sur ses genoux et son chapeau posé entre ses jambes, sur un petit escabeau ; c’était lui, avec cette grimace habituelle imprimée sur sa laide figure ; son regard était attaché au plafond. Assurément, il n’avait pris garde ni à Kit ni à sa mère, et il ne paraissait pas le moins du monde se douter de leur présence ; cependant, Kit ne put s’empêcher de penser que l’attention du méchant nain était fixée sur eux, et sur eux seulement.
Sous le coup de la stupéfaction qu’il avait éprouvée à cette vue et de la crainte que ce ne fût le signe avant-coureur de quelque échec, de quelque chagrin, il comprit toutefois la nécessité de ne pas bayer aux corneilles et de prendre des mesures énergiques pour emmener sa mère ; car l’ombre du soir descendait et la situation devenait grave. En conséquence, dès que le petit Jacob s’éveilla, Kit s’arrangea de manière à attirer son attention mobile, et cela ne fut pas difficile, un éternuement suffit ; Kit alors lui fit signe d’éveiller leur mère.
Le malheur voulut que précisément en ce moment même le prédicant, dans le développement impétueux d’un des points de son sermon, s’avança tellement par-dessus le bord de sa chaire, que ses jambes seules restèrent au dedans ; tandis qu’appuyé sur sa main gauche il faisait de la droite des gestes véhéments, il regarda fixement ou du moins parut regarder le petit Jacob dans les yeux, le menaçant de l’œil et du geste (l’enfant du moins le crut) de tomber sur lui, littéralement et non au figuré, s’il osait remuer seulement un muscle de sa face. Au milieu de cet effrayant état de choses, distrait par l’apparition soudaine de Kit, et fasciné par les yeux flamboyants du prédicant, le malheureux Jacob était doublement tenu en arrêt, entièrement hors d’état de remuer, fort disposé à pleurer, s’il l’avait osé, et répondant au regard de son pasteur par un regard si flamboyant, que ses yeux écarquillés semblaient près de sortir de leurs orbites.
« Ma foi ! s’il faut agir ouvertement, pensa Kit, eh bien ! en avant ! »
Il sortit donc tout doucement de son banc et se glissa jusqu’à celui de sa mère ; et comme M. Swiveller n’eût pas manqué de le dire, s’il eût été là, il « prit au collet » le poupon sans prononcer une seule parole.
– Chut ! ma mère ! murmura-t-il ensuite. Sortez avec moi ; j’ai quelque chose à vous communiquer.
– Où suis-je ? dit mistress Nubbles.
– Dans ce bienheureux Petit-Béthel, répondit son fils avec une certaine amertume.
– Bienheureux, en effet, s’écria mistress Nubbles saisissant le mot. Oh ! Christophe, combien j’ai été édifiée ce soir !
– Oui, oui, je le sais, dit vivement Kit ; mais venez, ma mère, tout le monde nous regarde. Ne faites pas de bruit, emmenez Jacob, c’est bien.
– Arrête, satan, arrête ! cria de nouveau le prédicant. Ne tente point la femme qui te prête l’oreille, mais écoute la voix de celui qui te parle. Il emporte un agneau du troupeau, ajouta-t-il, en élevant de plus en plus sa voix perçante, et désignant le poupon, il emporte un agneau, un précieux agneau ! Il rôde ici comme un loup aux heures de la nuit pour enlever les tendres agneaux ! »
Kit était bien le garçon le plus modéré qu’il y eût au monde ; mais ce langage violent, ainsi que les circonstances critiques où il se trouvait, le mirent hors de lui ; il fit face à la chaire avec le poupon dans les bras et répondit à haute voix :
« Pas du tout : c’est mon frère.
– C’est le mien, c’est mon frère à moi ! cria le prédicant.
– Ce n’est pas vrai ! répliqua Kit avec indignation. Pouvez-vous bien dire chose pareille ?… Et surtout pas de sottises, s’il vous plaît. Quel mal ai-je fait ? Je ne serais certainement pas venu ici pour les emmener si je n’y avais été forcé, vous pouvez en être sûr ; je voulais le faire sans bruit, mais vous, vous en voulez. Maintenant ayez la bonté de garder vos injures pour Satan et compagnie si cela vous convient, monsieur, mais laissez-moi tranquille, s’il vous plaît. »
En même temps, Kit sortit de la chapelle, suivi de sa mère et du petit Jacob, et se trouva en plein air avec un vague souvenir d’avoir vu l’auditoire s’éveiller et le regarder tout surpris ; il se rappelait également que Quilp, durant cette scène d’interruption, avait gardé la même attitude sans détacher ses yeux du plafond ni paraître prendre le moindre intérêt à ce qui se passait.
« O Kit ! dit la mère en portant son mouchoir à ses yeux, qu’avez-vous fait ! Jamais je ne pourrai plus revenir ici, jamais !
– J’en suis enchanté, ma mère. Vous aviez donc bien du repentir de la petite part de plaisir que vous avez prise la nuit dernière, que vous avez cru devoir en faire pénitence ce soir ? Voilà pourtant comme vous faites toujours ! s’il vous arrive d’avoir un moment de bonheur ou de gaieté, vous venez ici, devant cet homme-là, dire que vous en êtes bien fâchée. Vraiment, ma mère, si vous n’étiez pas ma mère, je vous en ferais honte.
– Silence ! mon cher enfant, s’écria mistress Nubbles, je sais bien que vous ne pensez pas ce que vous dites ; mais c’est égal, vous parlez là comme un pécheur.
– Je ne pense pas ce que je dis ! repartit Kit. Certainement que je le pense ! Je ne puis croire, ma mère, que l’innocente gaieté et que la bonne humeur soient considérées dans le ciel comme de plus grands péchés que des cols de chemise, et ces gens-là ne montrent ni raison ni bon sens en voulant supprimer les derniers, ou en interdisant le reste ; certainement si, je le pense. Mais, je n’ajouterai pas un mot de plus sur ce sujet, si vous me promettez de ne plus pleurer ; ce sera tout. Prenez le poupon, qui est plus léger, et donnez-moi le petit Jacob. Tout en marchant, et tâchons que ce soit le plus vite possible, je vous communiquerai les nouvelles que j’apporte et qui vous surprendront un peu, je vous en avertis. Là, c’est bien. Maintenant, vous voilà comme si vous n’aviez vu de toute votre vie le Petit-Béthel, et j’espère bien que vous ne le reverrez plus. Voilà aussi le poupon, très-bien. Petit Jacob, montez sur mon dos à califourchon et tenez mon cou bien serré ; et si par hasard le ministre du Petit-Béthel vous appelle un précieux agneau, vous ou votre frère, vous pourrez bien dire que c’est la plus grande vérité qui lui soit sortie de la bouche depuis un an, et que s’il voulait bien ne pas assaisonner son agneau à la sauce au poivre, il n’en vaudrait que mieux, pour être moins piquant et moins aigre. Jacob, vous pouvez lui dire ça de ma part. »
C’est ainsi que moitié gaiement, moitié sérieusement, déterminé à se montrer de bonne humeur, pour en donner aussi à sa mère et aux enfants, Kit les mena d’un bon pas. Chemin faisant, il raconta ce qui s’était passé chez le notaire, et exposa le but pour lequel il était venu se jeter au travers des solennités du Petit-Béthel.
La mère ne fut pas médiocrement effrayée en apprenant le service qu’on attendait d’elle : elle tomba tout d’abord dans un chaos d’idées, où ce qu’elle voyait de plus clair, c’est que de voyager en chaise de poste, ce serait sans doute pour elle un grand honneur, une grande distinction, mais qu’il était moralement impossible de laisser là ses enfants. Et combien d’autres objections à faire encore ! Par exemple, certains articles de toilette étaient au blanchissage, d’autres n’existaient point dans sa garde-robe. Mais Kit, à ces objections diverses, opposait victorieusement une réponse unique, irrésistible, le plaisir de retrouver Nell, la joie de la ramener en triomphe.
« Nous n’avons plus que dix minutes à nous, mère, dit Kit lorsqu’ils eurent atteint le logis. Voici un carton, jetez-y tout ce dont vous aurez besoin, et dépêchez-vous de partir. »
Dire comment Kit entassa dans la boîte toutes sortes de choses qui lui semblaient de l’usage le plus immédiat, et laissa de côté tout ce qu’il jugea le moins utile ; comment une voisine consentit à venir surveiller les enfants ; comment ceux-ci pleurèrent d’abord tristement, puis rirent de bon cœur à la promesse d’une foule de jouets impossibles, imaginaires ; comment la mère de Kit ne pouvait se lasser de les embrasser, ni Kit se résoudre à la gronder de perdre ainsi son temps, tout cela ne nous avancerait guère, ni vous ni moi. Laissant donc de côté ces détails, bornons-nous à dire que, peu de minutes après l’expiration des deux heures fixées, Kit et sa mère arrivaient devant la porte du notaire où une chaise de poste attendait déjà.
« Une voiture à quatre chevaux, ce me semble ! dit Kit stupéfait de ces préparatifs. Vous arrivez juste à temps, ma mère… La voici, monsieur. Voici ma mère. Elle est toute prête, monsieur.
– Fort bien, répondit le gentleman. N’ayez aucune crainte, madame ; on aura grand soin de vous. Où est la boîte avec les vêtements neufs et les nécessaires de voyage ?
– La voici, dit le notaire. Christophe, mettez-la dans la voiture.
– C’est fini, monsieur, dit Kit, tout est prêt, monsieur.
– Alors partons, » dit le gentleman.
Là-dessus, il donna le bras à la mère de Kit, la fit monter dans la voiture aussi poliment que si c’était une grande dame, et prit place à côté d’elle.
Le marchepied est relevé, la portière se ferme avec bruit, les roues commencent à tourner, tandis que la mère de Kit, penchée et comme suspendue hors d’une des vitres, agitait un mouchoir de poche humide de ses larmes et jetait de loin mille recommandations pour le petit Jacob et le poupon, sans que personne pût en entendre un mot.
Kit était resté immobile au milieu de la rue ; il les suivit du regard. Lui aussi il avait les larmes aux yeux, mais ces larmes n’étaient point causées par le départ dont il venait d’être témoin, elles coulaient à l’idée du retour qu’il prévoyait déjà.
« Ils se sont éloignés à pied, pensait-il, et personne n’était là pour leur parler, pour leur adresser un adieu amical : ils reviendront traînés par quatre chevaux, avec ce riche gentleman pour compagnon et pour ami, laissant derrière eux tous leurs soucis ! Elle oubliera peut-être que c’est elle qui m’a appris à écrire…»
Je ne sais pas tout ce que Kit s’avisa de penser là-dessus, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y mit le temps : en effet, notre garçon resta à contempler les lignes brillantes des réverbères, bien après que la chaise de poste eut disparu ; et quand il rentra enfin dans la maison, le notaire et M. Abel, qui étaient eux-mêmes restés sur le seuil de la porte jusqu’à ce que le bruit des roues se fut complètement éteint dans l’éloignement, s’étaient déjà demandé plusieurs fois avec étonnement quel motif pouvait le retenir encore.
Il convient maintenant que nous laissions pendant quelque temps Kit pensif, et plein d’impatience, pour suivre les aventures de la petite Nelly ; nous allons reprendre le fil de notre récit là où nous l’avons quitté à plusieurs chapitres d’intervalle.
Dans une de ses promenades du soir, tandis que Nelly, suivant les deux sœurs à distance respectueuse, trouvait dans sa sympathie pour elles, et dans la contemplation de leurs peines qui offraient une ressemblance fraternelle avec son propre isolement, une sorte de soulagement et de calme remplis d’un bonheur momentané, mais profond, bien que ce doux plaisir qu’elle avait à les voir fût de ceux qui naissent et s’éteignent dans les larmes ; dans une de ses promenades, disons-nous, à l’heure paisible du crépuscule, lorsque le ciel, la terre, l’air, l’eau courante, le son des cloches éloignées, tout était en harmonie avec les émotions de l’enfant solitaire, et faisait naître en elle des pensées consolantes, mais qui n’appartenaient pas au monde où vivent les enfants, ni à ses joies faciles ; dans une de ces excursions qui étaient devenues son unique satisfaction, sa seule consolation, la lumière du jour s’était éteinte sous l’ombre du soir qui s’avançait de plus en plus vers la nuit, et cependant la jeune créature continuait d’errer dans les ténèbres : elle trouvait une compagnie dans cette nature si sereine, si paisible, tandis qu’au contraire le bruit des paroles et l’éclat des lumières éblouissantes eussent été pour elle la solitude.
Les deux sœurs étaient retournées à leur logis, et Nelly était seule. Elle leva ses yeux vers les brillantes étoiles qui projètent une si douce clarté du haut des vastes espaces du ciel ; à mesure qu’elle les contemplait, de nouvelles étoiles lui apparaissaient, puis d’autres au delà, puis d’autres encore, jusqu’à ce que toute l’étendue fût diamantée d’astres rayonnants de plus en plus élevés dans l’incommensurable infini, éternels dans leur multiplicité comme dans leur ordre immuable et indestructible. Nelly se pencha vers la rivière calme et limpide, et là elle vit les étoiles reluire dans leur même ordre, telles qu’au temps du déluge la colombe les vit se refléter dans les eaux débordées et profondes d’un million de lieues, bien au-dessus du sommet des montagnes, au-dessus du genre humain qui avait péri presque tout entier.
L’enfant s’assit en silence sous un arbre : la beauté de la nuit et toutes les merveilles qu’elle étale la frappaient d’une admiration muette. L’heure, le lieu éveillèrent ses réflexions : avec une espérance douce, moins d’espérance peut-être que de résignation, elle évoqua le passé, le présent et ce que l’avenir lui gardait en réserve. Entre elle et le vieillard il s’était opéré par degrés une séparation plus pénible à supporter qu’aucun des chagrins d’autrefois. Chaque soir, souvent même dans le jour, il s’absentait, il s’en allait seul ; et bien que Nelly sût où il allait et pourquoi il s’absentait, car les yeux hagards de son grand-père et les appels constants qu’il faisait à sa pauvre bourse épuisée étaient de trop sûrs indices, cependant le vieillard évitait toute question, se renfermait dans une réserve entière et fuyait même la présence de sa petite-fille.
Nelly, assise à l’écart, méditait donc sur ce changement avec une tristesse empreinte de la teinte mélancolique que la nuit répandait autour d’elle, lorsqu’au loin l’horloge d’une église sonna neuf heures. Nelly se leva, se remit à marcher et se dirigea pensive vers la ville.
Elle avait atteint un petit pont de bois jeté au-dessus du courant, quand elle aperçût tout à coup, sur la prairie qu’elle devait prendre, une lumière rouge, et, regardant avec plus d’attention, reconnut qu’elle partait, selon toute apparence, d’un camp de bohémiens qui avaient allumé un feu à une petite distance du chemin, et s’étaient assis ou couchés tout autour. Trop pauvre pour avoir rien à craindre d’eux, Nelly continua son chemin. Il lui eût fallu d’ailleurs, pour en prendre un autre, allonger considérablement sa route ; seulement elle ralentit son pas.
Quand elle fut proche du feu du bivouac, un mouvement de curiosité timide la poussa à y jeter un regard. Entre elle et le foyer il y avait une figure dont le contour se dessinait en courbe marquée vers le feu. À cette vue, Nelly s’arrêta brusquement ; mais après avoir réfléchi et s’être dit, ou même s’être assurée, à ce qu’elle croyait, que ce n’était ni ne pouvait être la personne qu’elle avait supposée, elle passa outre.
Cependant l’entretien qui avait été entamé devant le feu des bohémiens reprit son cours ; et Nelly, bien qu’elle ne pût distinguer les paroles, fut alors frappée du son de voix de celui qui parlait, une voix qui lui était aussi familière que la sienne même.
Elle se retourna et regarda derrière elle. La personne que cherchaient ses yeux venait de se lever, et, debout, le corps un peu incliné, elle s’appuyait sur un bâton qu’elle tenait à deux mains. Cette attitude n’était pas moins connue de Nelly que le son de la voix.
C’était son grand-père.
Le premier mouvement de l’enfant fut d’appeler le vieillard ; le second, de se demander quels pouvaient être ses compagnons et dans quelle intention ils se trouvaient là réunis, une crainte vague d’abord, puis le désir violent d’éclaircir ses doutes, rapprocha Nelly du groupe présent à ses yeux : toutefois elle eut soin de dissimuler ses pas, et de se glisser le long d’une haie.
Elle put de là arriver jusqu’à quelques pieds seulement du bivouac, et, cachée entre de jeunes arbres, voir et entendre à la fois sans craindre d’être aperçue.
Là il n’y avait ni femmes ni enfants, comme elle en avait remarqué dans d’autres camps de bohémiens devant lesquels elle avait passé avec son grand-père durant leur vie errante : ce qu’elle vit seulement, ce fut un gipsy d’une taille athlétique, qui se tenait à peu de distance les bras croisés, appuyé contre un arbre, et tantôt regardait le feu, tantôt fixait ses noires prunelles sur trois autres hommes qui entouraient le foyer et dont il suivait la conversation avec un intérêt constant mais déguisé. Parmi ces trois hommes était son grand-père : dans les deux autres, Kelly reconnut les joueurs de cartes qu’elle avait vus dans l’auberge pendant la trop mémorable nuit d’orage, celui qu’on appelait Isaac List, et son sinistre compagnon. Une de ces tentes basses et cintrées en usage chez les bohémiens était fixée non loin de là, mais elle était, ou du moins elle paraissait vide.
« Eh bien, partez-vous ? dit le gros homme, levant son regard de la place où il était étendu à l’aise, pour le fixer sur le visage du vieillard. Il n’y a qu’une minute, vous étiez si pressé ! Partez, si cela vous plaît. Vous en êtes bien maître, il me semble.
– Ne le tourmentez pas, répliqua Isaac List, qui était accroupi comme une grenouille de l’autre côté du feu, avec un regard louche et faux. Cet homme ne voulait pas vous insulter.
– Vous me ruinez, vous me dépouillez, et après cela vous vous faites un jeu de me railler, dit le vieillard s’adressant tour à tour à l’un et à l’autre. Vous voulez donc me rendre fou ? »
Le contraste qu’il y avait entre la prostration complète et la faiblesse d’esprit de cet enfant à tête grise, et les regards astucieux et pervers des hommes aux mains desquels il était tombé, frappa le cœur de la jeune créature qui était là aux écoutes. Mais elle se contint pour veiller à tout ce qui se passait sans perdre un regard, une parole.
« Que le diable vous emporte ! Qu’est-ce que vous entendez par là ? dit le gros homme, se soulevant un peu et s’appuyant sur un de ses coudes. On vous ruine ! vous nous ruineriez si vous le pouviez, n’est-il pas vrai ? Voilà ce que c’est que d’avoir affaire à de méchants petits joueurs qui ne savent que pleurnicher. Si vous perdez, vous êtes des martyrs ; mais quand vous gagnez, c’est différent. On vous dépouille !… ajouta-t-il en haussant la voix. Dieu me damne ! Qu’est-ce que vous entendez par ce mot de « dépouiller, » si peu convenable entre gentlemen, hein ? »
L’orateur se laissa tomber tout de son long par terre et appliqua vivement et violemment un ou deux coups de talon comme pour achever de témoigner de son honnête indignation. Il était évident qu’ils agissaient, lui en matamore, et son ami en conciliateur, dans quelque dessein particulier : il n’y avait que le faible vieillard qui pût s’y méprendre ; car ils échangeaient presque ouvertement des clins d’œil tantôt de l’un à l’autre, tantôt avec le camarade accroupi, qui, en découvrant ses dents blanches, faisait une grimace d’approbation.
Le vieillard resta quelque temps tout abattu au milieu d’eux, puis il dit en se tournant vers celui qui l’avait maltraité :
« Vous-même, vous parliez de jeux où l’on dépouille les gens, vous le savez bien. Ne soyez donc pas si violent avec moi. N’avez-vous pas dit cela ?
– Je n’ai pas dit que ce fût dans cette compagnie ! C’est l’honneur… l’honneur qui fait tout entre gentlemen, monsieur ! répliqua le gros homme qui sembla se retenir pour ne pas donner à sa phrase une conclusion plus rude.
– Jowl, ne le traitez pas trop durement, dit Isaac List. Il regrette, j’en suis sûr, de nous avoir offensés. Allons, brave homme, continuez ce que vous disiez, continuez.
– Il faut que je sois bête et doux comme un agneau, s’écria M. Jowl, de perdre le temps, à mon âge, à donner des conseils quand je sais qu’ils seront mal reçus, et que je n’en retirerai que des injures pour la peine. Mais je n’en fais pas d’autres depuis que je suis au monde. L’expérience aurait pourtant bien dû refroidir ces élans de mon bon cœur.
– Je vous répète, dit Isaac List, qu’il regrette ce qui s’est passé et qu’il désire que vous continuiez.
– Est-ce bien vrai ? demanda l’autre.
– Oui, grommela le vieillard en s’asseyant et se balançant à droite et à gauche, continuez, continuez ! à quoi servirait-il de vous contrarier là-dessus ? Continuez.
– Je reprends donc, dit Jowl, où j’en étais quand vous vous êtes levé si brusquement. Si vous êtes persuadé que le temps est venu où la chance doit tourner, et ce n’est que trop sûr ; et si vous trouvez que vous ne possédez pas les moyens suffisants pour la tenter, au moins pour un coup, car vous savez bien que vous n’aurez jamais les fonds nécessaires pour tenir toute une soirée, que n’acceptez-vous l’occasion qui semble tout exprès s’offrir à vous ? Empruntez, je vous dis, et vous rendrez quand vous le pourrez.
– Certainement, ajouta Isaac List avec une intention marquée ; si cette bonne dame qui montre les figures de cire a de l’argent et qu’elle le mette dans une boite d’étain quand elle va se coucher, sans fermer sa porte à clef, de peur du feu, il me semble que la chose serait facile. Je dirais presque que c’est un coup de la Providence si je n’avais pas été élevé dans des principes religieux.
– Vous comprenez, Isaac, dit son ami d’un ton plus animé et en se rapprochant du vieillard, tandis qu’il faisait signe au bohémien de ne point intervenir ; vous comprenez, Isaac ; à toute heure il y a des étrangers qui vont et viennent par là ; eh bien ! un de ces étrangers aura pu se glisser sous le lit de la bonne dame ou se fourrer dans l’armoire, rien de plus vraisemblable ; les soupçons auront le champ large, et il n’y a pas de danger qu’on se doute de la vérité… Moi, je lui donnerais sa revanche jusqu’au dernier farthing qu’il apporterait, quel que fût le montant de la somme.
– Mais le pourriez-vous ? demanda Isaac List. Votre banque est-elle assez forte pour cela ?
– Assez forte ! répondit l’autre avec un dédain simulé. Monsieur, voulez-vous bien me tirer cette boite de la paille ? »
Cette invitation s’adressait au bohémien, qui se glissa à quatre pattes dans sa tente basse et étroite, et après quelques recherches, quelques fouilles en apparence laborieuses, revint avec une cassette que Jowl ouvrit au moyen d’une clef qu’il portait sur lui.
« Voyez-vous ceci ? dit-il ramassant l’argent dans sa main et le laissant retomber en pluie à travers ses doigts. Entendez-vous ceci ? Connaissez-vous le son de l’or ? Tenez, emportez cette cassette. Et vous, Isaac, ne parlez plus des banques que lorsque vous en aurez gagné une. »
Isaac List, avec une grande apparence d’humilité, affirma qu’il n’avait jamais mis en doute la parole d’un gentleman aussi honorablement connu pour sa loyauté que M. Jowl, et que s’il avait laissé exhiber la cassette, ce n’était pas pour éclaircir ses doutes, car il n’en avait aucun, mais pour se régaler de la vue de tant de richesses, ce qui pouvait paraître à d’autres une jouissance vaine et purement imaginaire, mais n’en était pas moins pour lui une source de plaisir infini, le plus grand de tous les plaisirs, après celui d’avoir à soi cet argent dans sa propre poche.
Bien que M. List et M. Jowl eussent l’air de s’adresser mutuellement l’un à l’autre, il était à remarquer qu’ils épiaient le vieillard qui, les yeux fixés sur le feu, se tenait assis dans l’attitude de la méditation. On pouvait juger de l’intérêt qu’il prenait à leur conversation par un certain mouvement de tête involontaire, ou par une contraction de ses traits à chaque mot qui sortait de leur bouche.
« Le conseil que je lui donne là, dit Jowl en se recouchant à plat ventre, est bien simple… un vrai conseil d’ami. Pourquoi donc procurerais-je à un individu le moyen de me gagner peut-être tout ce que je possède, si ce n’est parce que je le considère comme mon ami ? C’est une folie de se donner tant de mal pour les autres, bien sûr, mais c’est mon caractère, et je ne puis pas m’en empêcher ; ainsi il ne faut pas m’en vouloir, mon cher Isaac List.
– Moi, vous en vouloir ! répliqua Isaac ; je ne vous en veux pas le moins du monde, monsieur Jowl. Je voudrais bien être à même de me montrer aussi généreux que vous ! et, d’ailleurs, comme vous dites, il rendra, s’il gagne ; mais s’il perd…
– Ça, c’est la moindre des choses, dit Jowl. Car, enfin, supposez qu’il perde, et rien n’est moins vraisemblable d’après ce que je connais des chances du sort, eh bien ! il vaut toujours mieux, il me semble, perdre l’argent des autres que le sien.
– Ah ! s’écria vivement Isaac List, quel plaisir de gagner ! Quel plaisir de ramasser de l’argent, de brillants, de beaux petits jaunets, et de les plonger dans sa poche ! Quel délice de triompher à la fin, de penser qu’on n’a pas été obligé de s’arrêter tout court et de tourner le dos à la fortune ! qu’on a fait, au contraire, bravement la moitié du chemin pour la rencontrer ! Mais vous ne partez pas, mon vieux monsieur ?
– Pardon, il faut que je parte, dit le vieillard qui s’était levé et qui avait fait déjà deux ou trois pas à la hâte, lorsqu’il revint non moins précipitamment : « J’aurai l’argent, tout, jusqu’au dernier sou.
– À la bonne heure, c’est bien, ça ! s’écria Isaac en sautant et le frappant sur l’épaule ; j’estime en vous ce reste de jeune sang. Ah ! ah ! ah ! Joe Jowl regrette presque de vous avoir donné des conseils. Comme nous allons rire à ses dépens ! Ah ! ah ! ah !
– Il m’a promis ma revanche, vous savez, dit le vieillard montrant Jowl avec un mouvement violent de sa main ridée ; vous savez, il m’a promis écu pour écu, jusqu’au fond de la bourse, qu’il y ait beaucoup ou qu’il y ait peu. Rappelez-vous ça.
– Je suis votre témoin, répondit Isaac, et j’aurai soin que tout s’exécute loyalement.
– J’ai engagé ma parole, dit Jowl avec une feinte répugnance, et je la tiendrai. Quand aura lieu cette joute ? Je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Sera-ce cette nuit ?
– Il faut d’abord que j’aie l’argent, dit le vieillard ; je l’aurai demain…
– Pourquoi pas cette nuit ? dit Jowl en insistant.
– Il est tard ; je serais obligé de trop me presser. Il faut agir avec prudence. Non, non, ce sera pour demain soir.
– Demain, soit ! dit Jowl. Buvons une goutte de réconfort. Bonne chance au plus vaillant ! Remplissez les verres. »
Le bohémien apporta trois gobelets d’étain qu’il remplit d’eau-de-vie jusqu’au bord. Le vieillard se détourna en se disant à lui-même quelques mots avant de boire. Celle qui l’écoutait entendit prononcer son propre nom, joint à des souhaits si fervents, qu’ils semblaient adressés au ciel comme une prière pleine d’angoisses.
« Que Dieu ait pitié de nous ! s’écria en elle-même la pauvre enfant. Que Dieu nous assiste à cette heure d’épreuve !… Oh ! que faire pour le sauver ?… »
Le reste de la conversation s’acheva assez brièvement sur un ton plus bas ; c’étaient de bons avis sur l’exécution du projet et sur les précautions à prendre pour écarter les soupçons. Alors le vieillard échangea une poignée de main avec ses tentateurs, puis il se retira.
Ils le suivirent des yeux tandis qu’il marchait lentement, incliné et le dos voûté ; et chaque fois que le vieillard tournait la tête pour regarder en arrière, ce qui lui arrivait souvent, ils agitaient la main ou lui jetaient de loin un cri d’encouragement. Ce ne fut qu’après l’avoir vu graduellement diminuer et se perdre comme un point dans le lointain, qu’ils se retournèrent l’un vers l’autre et se hasardèrent à pousser de grands éclats de rire.
« Ainsi, dit Jowl chauffant ses mains au feu, voilà qui est fait, enfin. Il a fallu, pour le convaincre, plus d’efforts que je ne l’aurais cru. Savez-vous qu’il n’y a pas moins de trois semaines que nous avons commencé à chauffer ça. Qu’est-ce qu’il apportera, à votre idée ?
– Quoi qu’il apporte, part à deux, » répondit Isaac List.
L’autre secoua la tête et dit :
« Il faudra aller vite en besogne et lui brûler la politesse ; autrement, nous serions soupçonnés, et ce n’est pas une plaisanterie. »
List et le bohémien donnèrent leur assentiment à ces paroles. Après s’être divertis quelque temps aux dépens de la crédulité de leur victime, les trois hommes laissèrent là ce sujet comme épuisé, et se mirent à causer dans un argot que l’enfant ne pouvait comprendre. Cependant, comme ils paraissaient s’entretenir de choses qui les intéressaient vivement, Nelly jugea que le moment était opportun pour s’enfuir sans être aperçue ; elle se glissa d’un pas lent et discret, suivant l’ombre des haies et franchissant les fossés jusqu’à ce qu’elle eût gagné la route et fût assez loin d’eux pour se croire en sûreté. Alors elle courut de toutes ses forces vers le logis, déchirée et ensanglantée par les ronces et les épines, mais le cœur bien autrement meurtri ; enfin elle se jeta tout accablée sur son lit.
La première idée qui se présenta à son esprit, ce fut la fuite, une fuite immédiate ; ce fut d’entraîner le vieillard et de mourir plutôt de faim au bord de la route que de laisser son grand-père en butte à de si terribles tentations. Nelly se souvint alors que le crime ne devait pas être commis avant la nuit suivante : elle avait donc le temps nécessaire pour réfléchir et pour aviser à ce qu’il fallait faire. Mais une horrible crainte s’empara d’elle : si en cet instant même le crime allait être commis !… Elle tremblait d’entendre des cris inarticulés et des gémissements rompre le silence de la nuit ; elle songeait en frémissant à ce que son grand-père pourrait être conduit à faire, s’il venait à être surpris au milieu du vol, n’ayant à lutter que contre une femme. Supporter une pareille torture, c’était impossible. Nelly se glissa jusqu’à la chambre où se trouvait l’argent ; elle ouvrit la porte et regarda. Dieu soit loué ! le vieillard n’était pas là… et mistress Jarley dormait paisiblement ! L’enfant revint à sa propre chambre pour se mettre au lit.
Mais le sommeil était-il possible ? le sommeil ! mais le repos même était-il possible au sein de pareilles terreurs toujours croissantes ? À demi habillée, les cheveux en désordre, elle courut au lit du vieillard, qu’elle saisit par le poignet en l’arrachant au sommeil.
« Qu’est-ce qu’il y a ? s’écria-t-il, tressaillant dans son lit et fixant ses yeux sur cette figure de fantôme.
– J’ai fait un rêve effrayant, dit l’enfant avec une énergie qui ne pouvait naître que de l’excès de sa terreur. Un rêve effrayant, horrible ! Ce n’est pas la première fois. Dans ce rêve il y a des hommes aux cheveux gris comme vous ; ces hommes sont au milieu d’une chambre obscurcie par la nuit, et ils volent l’or de ceux qui dorment. Debout ! debout !… »
Le vieillard trembla de tous ses membres et joignit les mains dans l’attitude de la prière.
« Si ce n’est pour moi, dit l’enfant, si ce n’est pour moi, au nom du ciel ! debout, pour nous soustraire à de telles extrémités. Ce rêve n’est que trop réel. Je ne puis dormir, je ne puis demeurer ici, je ne puis vous laisser seul dans une maison où il se fait de ces rêves-là. Debout ! il faut fuir ! »
Il la contemplait comme un spectre, et elle en avait toute l’apparence ; elle avait l’air d’une déterrée, et le vieillard éprouvait un tremblement redoublé.
« Il n’y a pas de temps à perdre, dit l’enfant, pas une minute. Debout ! venez avec moi !
– Quoi ! cette nuit ? murmura le vieillard.
– Oui, cette nuit. Demain soir il serait trop tard. Le rêve reviendrait. La fuite seule peut nous sauver. Debout ! »
Le vieillard sortit de son lit, le front humide, couvert d’une froide sueur, la sueur de l’épouvante, et, se courbant devant l’enfant, comme si c’était un ange envoyé en mission pour le conduire à sa volonté, il fut bientôt prêt à la suivre. Elle le prit par la main et l’emmena. Au moment où ils passaient devant la porte de la chambre où le vieillard s’était proposé de commettre le vol, Nelly frissonna et regarda son grand-père en face. Qu’il était pâle ! et quel regard il rencontra dans les yeux de l’enfant !
Elle le conduisit à sa propre chambre, et le tenant toujours par la main, comme si elle craignait de le perdre un instant de vue, elle rassembla son modeste bagage et suspendit son panier à son bras. Le vieillard reçut d’elle son bissac qu’il jeta sur son dos, son bâton qu’elle avait apporté, puis Nelly le fit sortir.
Ils traversèrent des rues resserrées, des ruelles étroites ; leur pas était à la fois timide et rapide. Ils gravirent aussi, toujours courant, la colline escarpée, couronnée par le vieux château noir, sans s’être seulement retournés pour jeter un regard derrière eux.
Mais comme ils approchaient des murs en ruine, la lune se leva dans tout son éclat ; et alors, du pied de ce monument garni de lierre, de mousse et d’herbes grimpantes, l’enfant contempla la ville endormie, couchée dans l’ombre de la vallée ; puis plus loin la rivière avec ses sillages mouvants de lumière, puis encore les collines lointaines ; et pendant ce temps elle pressait moins fortement la main du vieillard, quand tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta au cou de son grand-père.
Cette faiblesse momentanée une fois passée, l’enfant évoqua de nouveau la résolution qui l’avait soutenue jusqu’alors ; et ne perdant pas de vue cette idée salutaire, que c’était le crime des hommes qui précipitait sa fuite, que de sa seule fermeté dépendait le salut de son grand-père, sans qu’elle eût pour s’aider l’appui d’un bon conseil ou d’une main secourable, elle pressa le pas de son compagnon et s’interdit de regarder désormais en arrière.
Tandis que le vieillard, soumis et abattu, semblait se courber devant elle, se faire humble et petit comme s’il était en présence de quelque être supérieur, l’enfant éprouvait en elle-même un sentiment nouveau qui élevait sa nature et lui inspirait une énergie et une confiance qu’elle ne s’était jamais connues. Maintenant la responsabilité ne se divisait plus : le poids tout entier de leurs deux existences retombait sur Nelly, et désormais c’était elle qui devait penser et agir pour deux.
« C’est moi qui l’ai sauvé, pensait-elle. Dans tous les dangers, dans toutes les épreuves, je saurai m’en souvenir. »
En tout autre temps, l’idée d’avoir abandonné sans un mot d’explication l’amie qui leur avait montré une bienveillance si franche, l’idée qu’elle et son grand-père seraient coupables, au moins en apparence, de trahison et d’ingratitude ; joint à cela, le regret d’avoir dû s’éloigner des deux sœurs, l’eussent remplie de chagrin. Mais maintenant toute autre considération s’effaçait devant les incertitudes, les anxiétés de leur vie sauvage et errante ; et dans le désespoir même de leur situation Nelly puisait plus d’élévation et de force.
Aux pâles lueurs du clair de lune qui ajoutaient à la blancheur mate de son teint, ce visage délicat sur lequel la pensée soucieuse s’unissait à la grâce charmante et à la douceur de la jeunesse, ces yeux brillants, cette tête tout intellectuelle, ces lèvres qui se pressaient avec tant de résolution et de courage, ces contours fins, ce mélange de tant d’énergie et de tant de faiblesse, tout cela disait dans un silence éloquent l’histoire de Nelly et de son grand-père : mais cette histoire, elle n’était recueillie que par le vent qui l’emportait pour jeter peut-être au chevet de quelque mère le rêve pénible d’une enfant se fanant dans sa fleur et s’endormant de ce sommeil qui ne connaît point de réveil.
La nuit commença à disparaître, la lune à s’effacer, les étoiles à pâlir et à s’obscurcir : le matin, froid comme ces astres sans lumière, se montra lentement. Alors de derrière une colline le soleil se leva majestueux, poussant devant lui les brouillards comme de noirs fantômes, et purgeant la terre de ces ombres sépulcrales jusqu’à ce que les ténèbres fussent dissipées. Quand il eut monté plus haut sur l’horizon, et que ses rayons bienfaisants eurent repris leur chaleur, l’enfant et le vieillard se couchèrent pour dormir sur une berge, tout près d’un cours d’eau.
Cependant Nelly laissa sa main posée sur le bras du vieillard ; et longtemps après qu’il se fut endormi profondément, elle le contemplait encore d’un œil fixe. Enfin, la lassitude s’empara d’elle ; sa main se détendit, se roidit de nouveau, se détendit encore, et les deux compagnons sommeillèrent l’un auprès du l’autre.
Un bruit confus de voix, mêlé à ses rêves, éveilla Nelly. Vers elle et le vieillard, était penché un homme à l’extérieur rude et grossier ; deux de ses compagnons regardaient également, du haut d’un grand bateau pesamment chargé qui avait été amarré à la berge, tandis que nos voyageurs dormaient. Le bateau n’avait ni rames, ni voiles ; mais il était tiré par une couple de chevaux qui, en ce moment, stationnaient sur le chemin de halage, pendant que la corde qui les retenait était détendue et traînait dans l’eau.
« Holà ! dit brusquement l’homme ; qu’est-ce que c’est, hein ?…
– Nous étions simplement endormis, monsieur, répondit Nelly. Nous avons marché toute la nuit…
– Voilà deux étranges voyageurs pour marcher toute la nuit, fit observer l’homme qui les avait accostés d’abord. L’un de vous est un bonhomme trop vieux pour cette sorte de besogne, et l’autre est une petite créature trop jeune. Où allez-vous ? »
Nell hésita, et à tout hasard elle montra l’ouest. Là-dessus, l’homme lui demanda si elle voulait désigner certaine ville qu’il nomma. Pour éviter de nouvelles questions, Nell répondit :
« Oui, c’est cela.
– D’où venez-vous ? » demanda-t-il ensuite ; et comme il était plus facile de répondre à cette question qu’à la précédente, Nell prononça le nom du village qu’habitait leur ami le maître d’école, pensant bien que ces hommes ne le connaîtraient pas et renonceraient à pousser plus loin leurs questions.
« Je croyais d’abord qu’on pouvait vous avoir volée ou maltraitée, reprit l’homme. C’est tout. Bonjour. »
Lui ayant rendu son salut et grandement soulagée en le voyant s’éloigner, Nell le suivit de l’œil tandis qu’il montait sur un des chevaux et que le bateau s’éloignait. L’équipage n’avait pas fait encore grand chemin, quand il s’arrêta de nouveau ; l’enfant vit l’homme lui adresser des signes.
« Est-ce que vous m’appelez ? dit Nell se dirigeant vers les bateliers.
– Vous pouvez venir avec nous si cela vous convient, répliqua l’un d’eux. Nous allons au même endroit que vous. »
L’enfant hésita un moment. Mais elle pensa, comme elle l’avait fait déjà plus d’une fois avec terreur, que les misérables qu’elle avait surpris avec son grand-père pourraient, dans leur ardeur pour le gain, suivre les traces des fugitifs, ressaisir leur influence sur le vieillard et mettre la sienne à néant ; elle se dit qu’au contraire s’en aller avec ces bateliers c’était supprimer tout indice de leur itinéraire. En conséquence, elle se décida à accepter l’offre. Le bateau se rapprocha de la rive ; et, avant que Nelly eût eu le temps de se livrer à un examen plus approfondi de la question, son grand-père et elle étaient à bord et glissaient doucement sur le canal.
Le soleil dardait ses feux brillants sur le miroir de l’eau qu’ombrageaient de temps en temps des arbres, ou qui parfois se développait sur la large étendue d’une campagne coupée de ruisseaux d’eau vive, et où l’on pouvait admirer un riche ensemble de collines boisées, de terres cultivées et de fermes bien encadrées de verdure. Çà et là, un village, avec la modeste flèche de son église, avec ses toits de chaume et ses pignons, sortait du sein des arbres ; plus d’une fois apparaissait une ville éloignée, avec le mirage des grandes tours de ses églises se détachant dans une atmosphère de fumée, avec ses hautes fabriques qui sortaient du pêle-mêle des maisons confuses. Ils avaient le temps de les considérer d’avance, car ils marchaient lentement. Le plus souvent ils côtoyaient des prairies basses et des plaines tout ouvertes : et à part ces paysages placés à une certaine distance, à part quelques hommes qui travaillaient aux champs ou s’arrêtaient sur les ponts au-dessous desquels passait le bateau, afin de le suivre du regard dans sa marche, rien ne venait rompre la monotonie et l’isolement de ce voyage.
À une heure assez avancée de l’après-midi on s’arrêta à une espèce de débarcadère. Nell apprit avec découragement, par un des bateliers, que ceux-ci ne comptaient pas atteindre le but de leur course avant le lendemain, et que, si elle n’avait pas de provisions, elle ferait bien de s’en procurer en cet endroit. Elle ne possédait que quelques sous, sur lesquels elle avait dû déjà acheter du pain : il lui fallait ménager précieusement ce petit pécule, au moment où elle se dirigeait avec son grand-père vers une ville entièrement inconnue pour eux, et qui ne leur offrirait aucune ressource. Un peu de pain, un morceau de fromage, ce furent là toutes ses emplettes. Munie de ces provisions modestes, elle remonta dans le bateau. Au bout d’une demi-heure de halte employée par les mariniers à boire au cabaret, on se mit en marche.
Ces hommes avaient emporté à bord de la bière et de l’eau-de-vie ; et grâce aux larges libations qu’ils avaient faites précédemment ou qu’ils firent ensuite, ils furent bientôt en bon train de devenir ivres et querelleurs. Nell, évitant de se tenir dans la petite cabine qui était aussi obscure que malpropre, et résistant aux offres réitérées et pressantes que les hommes leur faisaient à ce sujet, alla s’asseoir à l’air libre avec le vieillard à côté d’elle. Elle entendait, le cœur palpitant, les discussions violentes de ces êtres grossiers. Ah ! combien elle eût préféré pouvoir mettre pied à terre, lui fallût-il marcher toute la nuit !
Les bateliers étaient bien, en effet, des hommes rudes, bruyants, et qui se traitaient l’un l’autre avec une extrême brutalité, bien qu’ils fussent assez polis à l’égard de leurs deux passagers. Une querelle s’éleva dans la cabine entre le marinier chargé de tenir la barre du gouvernail et son camarade, sur la question de savoir lequel des deux avait le premier émis l’avis d’offrir de la bière à Nell ; cette querelle dégénéra en un combat à coups de poing qui fut ardemment engagé et soutenu des deux côtés à l’inexprimable terreur de l’enfant : cependant, ni l’un ni l’autre des combattants n’eut l’idée de faire retomber sa colère sur elle, mais chacun d’eux se contenta de la décharger sur son adversaire auquel, outre les coups, il prodigua une variété de compliments qui, par bonheur, étaient débités en une langue entièrement inintelligible pour Nell. À la fin la lutte se termina, quand l’homme qui s’était élancé hors de la cabine y eut jeté l’autre la tête la première ; après quoi, il s’empara de la barre sans laisser voir la moindre trace d’émotion, pas plus qu’il n’y en avait sur le visage du camarade qui, doué d’une constitution robuste et parfaitement endurci à ces petites bagatelles, se mit aussitôt à dormir dans la position même où il était tombé, les pieds en l’air, la tête en bas, et au bout de deux minutes ronflait tout à l’aise.
Cependant, la nuit était venue tout à fait. Bien que l’enfant ressentit l’impression du froid, pauvrement vêtue comme elle l’était, elle détournait cependant ses pénibles pensées de sa propre souffrance, de ses propres privations, et les portait tout entières sur les moyens à trouver pour assurer leur existence. Le même esprit qui l’avait soutenue durant la nuit précédente la soutenait encore en ce moment. Elle voyait son grand-père endormi tranquillement auprès d’elle et pur du crime auquel il avait été poussé par la folie. C’était une grande consolation pour Nelly.
Comme toutes les aventures de sa vie, si courte encore et pourtant déjà si pleine, traversaient son esprit tandis qu’elle poursuivait son voyage ! Des incidents sans importance en apparence, auxquels elle n’avait pas songé, et que jusqu’alors elle ne se rappelait pas ; des figures entrevues et oubliées depuis ; des paroles qu’elle avait alors entendues, sans y faire aucune attention ; des épisodes d’un an de date et d’autres de la veille, se mêlant, s’enchaînant les uns aux autres ; des endroits connus paraissant dans l’ombre se détacher à mesure que les voyageurs avançaient, des choses même qui y étaient le plus opposées, le plus étrangères ; parfois une confusion bizarre qui s’établissait dans l’esprit de Nelly, quand elle se demandait comment elle était là, où elle allait, avec quels gens elle se trouvait. Son imagination lui suggérait des remarques et des questions si présentes à ses oreilles, que Nelly tressaillait et se retournait, comme tentée de répondre : en un mot, toutes les fantaisies, toutes les contradictions si communes dans l’état de veille, d’excitation et de continuel changement de place, assiégeaient l’enfant.
Pendant qu’elle s’abandonnait ainsi à ses pensées, il arriva qu’elle rencontrât le regard de l’homme qui était sur le pont. Chez celui-ci, la phase sentimentale de l’ivresse avait succédé à la phase de violence ; aussi notre homme, ôtant de sa bouche une courte pipe soigneusement recouverte de ficelle pour la garantir de tout accident, pria-t-il Nelly de vouloir bien le gratifier d’une chanson.
« Vous possédez, dit ce gentleman, une très-jolie voix, un œil très-doux et une excellente mémoire. Quant à la voix et à l’œil, c’est évident ; pour la mémoire, c’est une idée que j’ai. Je ne me trompe jamais. Permettez-moi de vous entendre à l’instant même.
– Je ne crois pas savoir une seule chanson, monsieur, répondit Nell.
– Vous en savez quarante-sept, dit l’homme avec un aplomb qui ne permettait pas de réplique. Oui, quarante-sept ni plus ni moins. Faites-m’en entendre une, la meilleure. Allons, une chanson à l’instant. »
Craignant les conséquences d’un refus, qui irriterait son ami, et tremblante à cette idée, la pauvre Nell lui dit une chansonnette qu’elle avait apprise dans un temps plus heureux. L’homme en fut tellement charmé, qu’à la fin de la chansonnette il demanda de la même façon péremptoire la faveur d’en entendre une autre, qu’il voulut bien accompagner en chœur d’un hurlement sans paroles et sans mesure, mais dans lequel et mesure et paroles étaient largement compensées par une prodigieuse énergie. Le bruit de cet intermède musical éveilla l’autre homme qui, venant sur le pont et secouant la main de son adversaire, jura que le chant était sa passion, sa joie, sa plus grande jouissance, et qu’il n’aimait rien tant que ce délassement. Un nouvel appel, plus impérieux encore que les deux autres, obligea Nelly d’obéir, et en même temps le chœur fut exécuté, non-seulement par les deux mariniers, mais aussi par le troisième compagnon, monté sur son cheval de halage. Ce dernier, à qui sa position ne permettait guère de participer directement aux plaisirs de la nuit, hurlait à l’unisson de ses compagnons et estropiait l’air. C’est ainsi, presque sans relâche et en répétant successivement les mêmes chansons, que l’enfant, épuisée et hors d’haleine, réussit à les tenir de bonne humeur toute la nuit ; et plus d’un habitant de la campagne, tiré de son plus profond sommeil par le chœur discordant que lui apportait le vent, s’enfonça la tête sous ses couvertures, tout tremblant d’un tel tintamarre.
Enfin, le matin parut. Il ne fit pas plutôt clair, qu’une forte pluie commença à tomber. Comme Nelly ne pouvait supporter l’odeur malsaine de la cabine, les mariniers, pour la récompenser de ses chants, la couvrirent avec quelques morceaux de toile à voile et des bouts de prélart, ce qui suffit pour la tenir à peu près à sec et abriter même le grand-père. À mesure que le jour avançait, la pluie redoublait de violence. Vers midi, elle prit un caractère d’intensité qui ne permettait pas d’espérer qu’elle pût cesser ou diminuer de toute la journée.
Peu à peu le bateau approchait du lieu de sa destination. L’eau devenait plus profonde et plus trouble ; d’autres bateaux venant de la ville se rencontraient souvent avec nos voyageurs. Les chemins couverts de cendre de charbon et les baraques de brique éclatante indiquaient le voisinage d’une grande ville manufacturière ; il était facile de voir qu’on était déjà dans les faubourgs, à en juger par les rues et les maisons semées çà et là, et par la fumée qui s’échappait des fourneaux lointains. Puis les toits amoncelés, les masses de bâtiments tremblant sous l’effort laborieux des machines, dont les craquements retentissaient à l’intérieur avec un grand bruit ; les hautes cheminées vomissant une noire vapeur qui se condensait en un épais nuage suspendu au-dessus des maisons et remplissant l’air d’obscurité ; le cliquetis des marteaux tombant sur le fer ; le tumulte des rues et le bruit de mille gens affairés augmentant par degrés jusqu’au moment où tous les sons, tous les bruits, toutes les clameurs se confondirent sans qu’il fût possible de distinguer rien de particulier dans cet ensemble, tels étaient les signes certains qui annonçaient la fin du voyage.
Le bateau fut amarré dans la partie du port à laquelle il était destiné. Les mariniers étaient fort occupés. L’enfant et son grand-père, après avoir inutilement attendu pour les remercier ou pour leur demander quelques renseignements sur le chemin à prendre, allèrent par une ruelle sombre jusqu’à une rue pleine de monde ; là ils restèrent au milieu du bruit et de l’agitation sous des flots de pluie, aussi étranges dans leur attitude, aussi étourdis, aussi embarrassés que s’ils eussent vécu cent ans auparavant et que, tirés du sein des morts, ils eussent été amenés là par un miracle de résurrection.
La multitude se précipitait en deux courants opposés et continus, sans repos et sans fin. Tous les passants étaient absorbés par le souci de leurs affaires ; rien ne les détournait de leurs préoccupations intéressées, ni le bruit des cabriolets et des charrettes chargées de ballots qui s’entre-choquaient, ni le piétinement des chevaux sur le pavé humide et gras, ni le clapotement de la pluie qui fouettait les vitres et les parapluies, ni les coups de coude des piétons les plus impatients ; en résumé, c’était le fracas et le tumulte d’une rue populeuse au moment du flux des affaires. Pendant ce temps, les deux pauvres étrangers, étourdis, éblouis par ce mouvement qu’ils apercevaient, sans y prendre part, le contemplaient avec tristesse. Ils trouvaient au milieu de la foule, une solitude d’une tristesse incomparable, semblables au marin naufragé qui, ballotté çà et là sur les vagues de l’immense océan, se sent les yeux rougis et aveuglés par la vue de l’eau qui l’environne de tous côtés, sans avoir une seule goutte pour rafraîchir sa langue brûlante.
Ils se retirèrent sous une porte basse et cintrée afin de s’y abriter contre la pluie, et, de là, se mirent à examiner la physionomie des passants, pour voir s’ils ne trouveraient pas sur quelque visage un rayon d’encouragement ou d’espérance. Les uns étaient refrognés, les autres souriants ; d’autres se parlaient à eux-mêmes ; d’autres faisaient des gestes saccadés comme s’ils devançaient la conversation qu’ils allaient bientôt engager ; d’autres avaient le regard brillant de l’avidité du gain et de la fièvre des projets ; d’autres paraissaient pleins d’anxiété et d’ardeur ; d’autres allaient lentement et tristement ; dans le maintien de ceux-là était écrit le mot : « Gain ; » dans le maintien de ceux-ci le mot : « Perte. » Il suffisait, pour pénétrer le secret de tous ces hommes affairés, de se tenir debout et de s’arrêter à examiner leur visage à mesure qu’ils passaient. Dans les endroits dévolus aux affaires, là où chaque homme a son but, et sait que tous les autres ont aussi le leur, son caractère et ses projets sont écrits ouvertement sur sa figure. Dans les promenades publiques d’une ville, dans les centres d’élégante flânerie, on va pour voir et être vu ; et là, sauf très-peu d’exceptions, une expression uniforme se répète sur tous les visages : mais celui des gens qui sont livrés à un travail quotidien est bien plus transparent et laisse bien mieux lire la vérité sur leurs traits.
Plongée dans cette espèce de rêverie, qu’une pareille solitude est bien propre à éveiller, l’enfant continua de tenir sur la foule qui passait ses yeux fixés avec un intérêt extraordinaire, qui lui faisait oublier un moment sa propre position. Mais en proie au froid, à la faim, trempée par la pluie, épuisée de fatigue, n’ayant pas une place pour y poser sa tête malade, bientôt elle reporta ses pensées vers le but dont elle s’était écartée, mais sans rencontrer personne qui semblât remarquer les deux infortunés ou à qui elle osât faire un appel. Au bout de quelque temps, ils quittèrent leur lieu de refuge et se mêlèrent à la foule.
Le soir arriva. L’enfant et le vieillard continuèrent d’errer çà et là, moins pressés par les passants, qui étaient devenus plus rares, mais avec le sentiment intérieur de leur solitude extrême, mais au milieu d’une égale indifférence de la part de ceux qui les entouraient. Les lumières des rues et des boutiques vinrent ajouter à leur désespoir ; car il leur semblait que ces feux, en s’allumant sur une longue ligne, précipitaient encore la venue de la nuit et des ténèbres. Vaincue par le froid et l’humidité, malade de corps, malade de cœur jusqu’à la mort, l’enfant avait besoin de sa suprême fermeté, de sa suprême résolution même pour avancer de quelques pas.
Ah ! pourquoi étaient-ils venus dans cette ville bruyante, lorsqu’il y avait tant de paisibles campagnes où la faim et la soif eussent été accompagnées pour eux de moins de souffrance que dans cette odieuse cité ! Ils n’étaient là qu’un atome dans un immense amas de misère dont la vue venait encore abattre leur espoir et accroître leur terreur.
Non-seulement l’enfant avait à supporter les peines accumulées d’une position désolante, mais encore il lui fallait essuyer les reproches de son grand-père qui commençait à murmurer, à se plaindre qu’on lui eût fait quitter leur dernier séjour et à demander d’y retourner. Ne possédant pas un penny, sans secours, sans perspective même d’être assistés, ils se mirent à marcher de nouveau à travers les rues désertes et à retourner dans la direction du port, espérant retrouver le bateau qui les avait amenés, pour obtenir la permission de dormir à bord cette nuit. Mais là encore ils subirent un désappointement : car la porte du débarcadère était fermée ; et quelques chiens féroces, aboyant à leur approche, les contraignirent à se retirer.
« Nous dormirons cette nuit en plein air, mon cher grand-papa, dit l’enfant d’une voix faible, au moment où ils s’éloignaient de ce dernier lieu de refuge ; et demain nous nous ferons indiquer un endroit tranquille dans la campagne, où nous puissions essayer de gagner notre pain par un humble travail.
– Pourquoi m’avez-vous amené ici ? répliqua le vieillard avec amertume ; je ne puis plus supporter ces éternelles rues sans issue. Nous étions bien où nous étions ; pourquoi m’avez-vous contraint de partir ?
– Parce que j’y faisais ce rêve dont je vous ai parlé, voilà tout, dit l’enfant avec une fermeté passagère, qui bientôt finit par des larmes ; parce que nous devons vivre parmi de pauvres gens, sinon, mon rêve me reviendra. Cher grand-papa, vous êtes âgé, vous êtes faible, je le sais ; mais regardez-moi. Jamais je ne me plaindrai si vous ne vous plaignez pas, et cependant j’ai bien souffert aussi pour ma part.
– Ah ! pauvre enfant errante, sans asile, sans mère ! s’écria le vieillard joignant les mains et contemplant comme pour la première fois le visage de Nelly, contracté par la souffrance, ses vêtements de voyage tout tachés, ses pieds meurtris et gonflés, voilà donc où l’a conduite l’excès de ma tendresse ! Moi qui étais si heureux autrefois ! C’est donc pour en arriver là que j’ai perdu mon bonheur et tout ce que je possédais !
– Si nous étions maintenant dans la campagne, dit l’enfant, reprenant de la force tandis qu’ils marchaient et cherchaient des yeux un abri, nous trouverions quelque bon vieil arbre étendant ses bras ouverts comme un ami, agitant son vert feuillage et frémissant comme pour nous inviter à venir goûter le sommeil sous son toit protecteur d’où il veillerait sur nous. Plût à Dieu que nous y fussions bientôt, demain ou après-demain au plus tard, et en même temps croyons bien, ô cher père, que c’est une bonne chose que nous soyons venus ici : car nous sommes confondus au milieu du mouvement et du bruit de cette ville ; et si des méchants nous poursuivaient, sûrement ils auraient perdu nos traces. C’est au moins une consolation. Tenez ! voici une vieille porte renfoncée, très-sombre, mais sèche et chaude sans doute, car le vent n’arrive pas jusque-là. Ah ! mon Dieu ! …
Poussant un cri étouffé, elle recula devant une figure noire qui sortit tout à coup de l’endroit obscur dans lequel ils étaient prêts à chercher un refuge, et resta là à les regarder.
« Parlez encore, dit cette ombre ; il me semble que je connais votre voix ?
– Non, répondit timidement l’enfant ; nous sommes des étrangers, et n’ayant pas de quoi payer notre logement pour la nuit, nous nous disposions à nous arrêter ici. »
Il y avait à quelque distance un quinquet peu lumineux, le seul qui éclairât l’espèce de cour carrée où ils étaient, mais il suffisait pour en montrer la nudité et l’état misérable. Le fantôme noir indiqua du geste cette lumière, et en même temps il s’en approcha, comme pour témoigner qu’il n’avait pas l’intention de se cacher ni de tendre un piège aux étrangers.
Ce fantôme était un homme misérablement vêtu, barbouillé de fumée, ce qui le faisait paraître plus pâle qu’il ne l’était peut-être par le contraste qu’elle offrait avec la couleur naturelle de son teint. Sa pâleur habituelle, son extérieur chétif, ressortaient suffisamment de ses joues creuses, de ses traits allongés, de ses yeux caves, non moins que d’un certain air de souffrance patiemment supportée. Sa voix était rude mais sans brutalité ; et bien que son visage fut en partie couvert par une quantité de longs cheveux noirs, l’expression n’en était ni féroce ni cruelle.
« Comment en êtes-vous réduits à venir chercher ici un abri ? demanda-t-il. Ou plutôt, ajouta cet homme en examinant plus attentivement l’enfant, comment se fait-il que vous cherchiez un abri à cette heure de nuit ?
– Nos malheurs en sont la cause, répondit le grand-père.
– Vous ne savez donc pas, reprit l’homme dont le regard, en lui répondant, s’attachait de plus en plus sur Nelly, vous ne savez donc pas comme elle est mouillée ! Vous ne savez donc pas que des rues humides ne sont pas un lieu convenable pour elle !
– Je le sais bien, par Dieu ! répliqua le vieillard. Mais que puis-je y faire ? »
L’homme regarda de nouveau Nelly et toucha doucement ses vêtements d’où la pluie coulait en petits ruisseaux.
« Tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous réchauffer, dit-il après une pause, mais rien de plus. Mon logis est dans cette maison ; et il montra le passage voûté d’où il était sorti d’abord ; cette enfant y sera bien mieux qu’ici. L’endroit où se trouve le feu n’est pas beau, mais vous pouvez y passer la nuit à votre aise, si du reste vous avez confiance en moi. Voyez-vous là-haut cette lumière rouge ? »
Ils levèrent les yeux et aperçurent une lueur terne se détachant sur le fond obscur du ciel ; c’était la pâle réverbération d’un feu éloigné.
« C’est près d’ici, dit l’homme. Voulez-vous que je vous y conduise ? Vous alliez dormir sur des briques froides ; je puis vous fournir un lit de cendres chaudes ; rien de mieux. »
Sans attendre une réponse qu’il lisait d’ailleurs dans leurs regards, il prit Nell dans ses bras, et invita le vieillard à le suivre.
La portant avec autant de précaution et de facilité que si elle avait été un tout petit enfant, et montrant lui-même non moins de légèreté que de solidité dans son pas, il les conduisit à travers des bâtiments qui semblaient la partie la plus misérable et la plus délabrée de la ville, sans se détourner pour éviter les trous pleins d’eau ou les dégorgeoirs inondés, précipitant sa course, malgré ces obstacles parmi lesquels il s’avançait tout droit. Ils marchèrent ainsi en silence durant un quart d’heure ; et ils avaient perdu de vue la lueur que l’homme avait indiquée, dans les sombres et étroites ruelles qu’ils avaient dû suivre, quand cette lueur leur apparut de nouveau, s’échappant de la haute cheminée d’un bâtiment qui s’élevait devant eux.
« Nous voilà arrivés, dit l’homme s’arrêtant devant une porte pour mettre Nelly à terre et lui prendre la main. N’ayez pas peur ; il n’y a ici personne qui puisse vous faire du mal. »
Il fallait que l’enfant et son grand-père ajoutassent une grande confiance à cette assurance pour se déterminer à entrer, et ce qu’ils virent à l’intérieur n’était certes pas de nature à diminuer leurs appréhensions et leurs alarmes.
C’était un vaste et haut bâtiment soutenu par des piliers de fer, avec de grandes ouvertures noires au haut des murs par lesquelles pénétrait l’air extérieur. Jusqu’au toit retentissait l’écho du battement des marteaux et du mugissement des machines, mêlé au sifflement du fer rouge qu’on plongeait dans l’eau et à mille bruits étranges qu’on ne pouvait entendre que là. En ce lieu ténébreux, une quantité d’hommes, s’agitant comme des démons au sein de la flamme et de la fumée, à travers un voile obscur et nébuleux, avec la coloration ardente et sauvage que leur donnaient les feux embrasés, portaient d’énormes morceaux de métal dont un seul coup mal dirigé eût suffi pour briser le crâne d’un ouvrier ; on aurait dit des géants au travail. D’autres, se reposant sur des tas de charbon ou de cendres, avec leur visage tourné vers la noire voûte, dormaient ou se délassaient de leur tâche. D’autres, ouvrant les portes des fournaises chauffées à blanc, jetaient du combustible sur les flammes qui s’élançaient en sifflant pour le recevoir et qui le lapaient comme de l’huile. D’autres enfin retiraient, avec un bruit retentissant sur le sol, de grandes barres d’acier bouillant qui rendaient une chaleur insupportable et projetaient une sorte de réverbération à la fois sombre et vive, comme celle qui s’échappe de la prunelle des bêtes fauves.
À travers ces objets extraordinaires et ces rumeurs assourdissantes, leur guide conduisit Nell et le vieillard jusqu’à un endroit plus reculé où une fournaise brûlait nuit et jour, ce qu’ils comprirent du moins au mouvement de ses lèvres, car ils ne pouvaient que le voir parler, sans l’entendre. L’homme qui avait veillé sur le feu et dont la besogne était terminée pour le moment, se retira d’un air satisfait et laissa les voyageurs avec leur ami. Celui-ci étendit le petit manteau de Nell sur un tas de cendres, et indiquant à l’enfant où elle pourrait pendre ses vêtements extérieurs pour les faire sécher, il l’invita, ainsi que le vieillard, à se coucher pour dormir. Quant à lui, il prit place sur une natte usée devant la porte de la fournaise, et, le menton appuyé sur ses mains, il se mit à veiller sur la flamme qui brillait à travers les crevasses du fer et sur les cendres blanches qui tombaient au-dessous dans leur tombeau ardent.
La chaleur de son lit, tout dur et tout grossier qu’il était, jointe à la grande fatigue que Nelly avait éprouvée, fit bientôt que, pour les oreilles de l’enfant, le tapage de l’usine dégénéra en un bruit plus doux, et que la pauvre petite ne fut pas longtemps avant de ressentir un appel au sommeil. Près d’elle était étendu le vieillard, et elle s’endormit ayant sa main appuyée sur le cou de son grand-père.
Cependant, lorsqu’elle s’éveilla, il était nuit encore, et elle ne put savoir si son sommeil avait été de longue ou courte durée. Mais elle trouva qu’elle était garantie, par quelques vêtements appartenant à des ouvriers, à la fois contre l’air froid qui eût pu s’introduire dans le bâtiment et contre la chaleur excessive. Regardant leur ami, elle remarqua qu’il était assis exactement dans la même attitude qu’auparavant, les yeux fixés sur le feu avec la même attention invariable, et conservant une telle immobilité, qu’il ne semblait pas respirer. Nelly resta dans cet état d’incertitude entre le sommeil et la veille, continuant si longtemps à contempler la figure inerte de cet homme, qu’enfin elle éprouva au plus haut degré la crainte qu’il ne fût mort à cette place même. Elle se leva donc, s’approcha doucement de lui et s’aventura à lui murmurer quelques mots à l’oreille.
Il fit un mouvement, promena son regard de Nelly à la place qu’elle avait occupée précédemment, comme pour s’assurer que c’était bien réellement l’enfant qu’il retrouvait si près de lui, et interrogea l’expression des traits de Nelly.
« Je craignais que vous ne fussiez malade, dit-elle. Les autres hommes ici sont tous en action, et vous seul vous êtes si tranquille !…
– Ils me laissent à moi-même, répondit-il. Ils connaissent mon caractère. Parfois ils me plaisantent, mais ils ne me tourmentent pas à cet égard. Voyez-vous là-haut, voilà mon ami à moi.
– Le feu ? dit l’enfant.
– Il a vécu autant que moi. Nous parlons, nous pensons ensemble durant toute la nuit. »
L’enfant le regarda vivement avec surprise ; mais l’homme avait tourné les yeux dans leur direction première, et repris sa méditation.
« C’est mon livre, le seul livre où j’aie jamais lu ; il me raconte plus d’une vieille histoire. C’est ma musique, car je reconnaîtrais sa voix entre mille, quoiqu’il y ait bien des voix diverses dans son rugissement. Il a aussi ses tableaux variés. Vous ne pouvez savoir combien de dessins étranges, combien de scènes différentes je me retrace dans les charbons tout rouges. Ce feu, c’est ma mémoire, j’y trouve toute ma vie. »
Penchée en avant pour le mieux écouter, Nelly ne put s’empêcher de remarquer combien, tandis qu’il parlait et méditait, ses yeux avaient d’animation.
« Oui, reprit-il avec un sourire plein de douceur, ce feu était le même quand je n’étais encore qu’un tout petit enfant, et je rampais vers lui jusqu’au moment où je m’endormais. Alors c’était mon père qui le surveillait.
– N’aviez-vous pas de mère ?
– Non, elle était morte. Les femmes travaillent dur dans notre condition. Elle est morte à la peine, à ce qu’on m’a dit, et le feu m’en parle toujours. Je crois bien que c’est vrai. Je n’en ai jamais douté.
– Vous avez donc été élevé ici ?
– Été comme hiver. Secrètement d’abord ; mais quand on le sut, on permit à mon père de m’y garder. Ainsi c’est le feu qui a bercé mon enfance, le même feu. Il n’a jamais cessé.
– Et vous l’aimiez ?
– Naturellement. Mon père est mort devant. Je le vis tomber, juste à cet endroit où ces cendres se consument maintenant, et je me demandais avec étonnement, oh ! je m’en souviens bien, comment le feu n’était pas venu au secours de son vieil ami.
– Depuis ce temps, êtes-vous toujours resté ici ?
– Depuis, je suis toujours venu veiller sur le feu ; mais il y avait loin, et il faisait un rude froid en chemin. Ça ne l’empêchait pas de brûler tout de même et de sauter et de gambader, à mon retour, comme moi, dans mes jours de fête. Vous pouvez deviner, en me regardant, quelle sorte d’enfant j’étais alors ; et lorsque cette nuit je vous ai vue dans la rue, vous m’avez remis dans l’esprit ce que j’étais après la mort du père : c’est là ce qui m’a donné l’idée de vous conduire devant le vieux feu. J’ai pensé encore à tout cet ancien temps en vous voyant dormir ici. Vous pouvez dormir encore. Recouchez-vous, pauvre enfant, recouchez-vous. »
En achevant ces paroles, il mena Nelly jusqu’à son lit grossier, et l’ayant couverte avec les vêtements dont elle s’était, à son réveil, trouvée enveloppée, il retourna à sa place d’où il ne bougea point, si ce n’est pour alimenter le brasier, restant d’ailleurs immobile comme une statue. L’enfant continua de le contempler pendant quelque temps ; mais bientôt elle céda à l’assoupissement qui pesait sur elle, et dans ce lieu étrange, sur un monceau de cendres, elle dormit aussi paisiblement que si cette chambre avait été un palais et ce lit un lit de duvet.
Lorsqu’elle s’éveilla de nouveau, le grand jour brillait à travers les ouvertures du haut des murailles, et glissant en rayons obliques jusqu’à la moitié seulement de l’édifice, il semblait le rendre plus sombre encore que la nuit. Le bruit et le tumulte continuaient de retentir, et les feux impitoyables brûlaient avec autant d’ardeur qu’auparavant : car il n’y avait pas de danger qu’il y eût là, jour ou nuit, un peu de cesse ou de repos.
Leur ami partagea son déjeuner, une petite ration de café et du pain grossier, avec l’enfant et son grand-père ; puis il leur demanda où ils se proposaient d’aller. Nell répondit qu’ils avaient envie de gagner quelque campagne éloignée, tout à fait à l’écart des villes et même des villages, et d’une voix hésitante elle s’informa de la meilleure direction qu’ils auraient à prendre.
« Je connais peu la campagne, dit-il en secouant la tête ; car passant toute notre vie devant les bouches de nos fournaises, je vais rarement respirer dehors. Mais il paraît qu’il y a là-bas des endroits comme ça.
– Et est-ce loin d’ici ? dit Nelly.
– Oh ! sûrement oui. Comment pourraient-ils être près de nous, et rester verts et frais ? La route s’étend, à travers des milles et des milles, tout éclairée par des feux semblables aux nôtres, une singulière route, allez, toute noire, et qui vous ferait bien peur la nuit.
– Nous perdons notre temps ici, il faut partir, dit l’enfant avec force, car elle avait remarqué que le vieillard écoutait ces détails avec anxiété.
– De dures gens, des sentiers qui n’ont jamais été faits pour de petits pieds comme les vôtres, triste chemin sans lumière. N’allez pas par là, mon enfant !
– N’importe, s’écria Nell en insistant. Si vous pouvez nous renseigner, faites. Sinon, je vous prie de ne pas essayer de nous détourner de notre dessein. En vérité vous ne savez pas quel danger nous fuyons, et combien nous avons de raisons pour le fuir : autrement, vous ne chercheriez pas, j’en suis sûre, vous ne chercheriez pas à nous arrêter.
– Dieu m’en garde, s’il en est ainsi ! dit l’étrange protecteur en promenant son regard de l’enfant émue à son grand-père qui tenait la tête penchée et les yeux fixés sur la terre. Je vous enseignerai le mieux possible votre chemin, à partir de la porte. Je voudrais pouvoir faire davantage. »
Il leur indiqua alors la direction qu’ils auraient à prendre pour sortir de la ville, puis par où ils devraient aller quand ils seraient arrivés là. Il s’étendit tellement sur ces instructions, que l’enfant, tout en le remerciant avec chaleur, se mit en devoir de s’éloigner et partit afin de n’en pas entendre davantage.
Mais avant que nos voyageurs eussent atteint le coin de la ruelle, l’homme arriva courant après eux ; il serra la main de Nell et y laissa quelque chose, deux vieux sous usés et incrustés de noir de fumée. Qui sait si ces deux sous ne brillèrent pas autant aux yeux des anges que les dons fastueux qu’on a soin d’inscrire sur les tombes ?
Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent : l’enfant pour conduire son dépôt sacré plus loin encore du crime et de la honte ; le chauffeur pour retrouver un intérêt de plus à la place où avaient dormi ses hôtes et lire de nouvelles histoires dans le feu de la fournaise.
Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et le vieillard n’avaient jamais plus que maintenant désiré ardemment, appelé de leurs vœux, de leurs soupirs l’air libre et pur de la pleine campagne. Non, pas même dans cette mémorable matinée où, quittant leur vieille maison, ils s’abandonnèrent à la merci d’un monde inconnu et laissèrent derrière eux les objets muets et inanimés qu’ils avaient connus et aimés ; pas même alors ils ne s’étaient sentis, comme maintenant, émus et entraînés vers les fraîches solitudes des bois, vers les pentes des collines, les champs enfin, à présent que le bruit, la saleté, la vapeur, ces exhalaisons de la grande cité manufacturière, en se joignant à la dernière misère, à la faiblesse et à l’inanition, les entouraient de tous côtés et semblaient leur interdire toute espérance, leur fermer et leur murer l’avenir.
« Deux jours et deux nuits ! pensait l’enfant. Il a dit que nous aurions à passer deux jours et deux nuits au milieu de tableaux semblables à ceux-ci. Oh ! si nous vivions assez pour gagner une fois encore la campagne, si nous pouvions échapper à cet affreux endroit, ne fût-ce que pour nous coucher et mourir, avec quel cœur reconnaissant je remercierais Dieu pour un si grand bienfait ! »
C’est avec des pensées semblables, avec un vague projet d’aller à une grande distance par delà les fleuves et les montagnes, là où vivaient seulement des gens pauvres et simples de cœur, là où elle pourrait subsister avec le vieillard en portant leur humble part de travail dans les fermes et où ils seraient affranchis des terreurs qu’ils avaient fuies ; c’est ainsi, disons-nous, que l’enfant, sans autre ressource que le don d’un pauvre homme, sans autre appui que celui qu’elle tirait de son cœur et du sentiment d’avoir agi selon son droit et son devoir, s’encourageait elle-même à ce dernier voyage et poursuivait courageusement sa tâche.
– Nous irons bien lentement, cher père, dit-elle, tandis qu’ils s’acheminaient péniblement à travers les rues ; mes pieds sont écorchés, et la pluie d’hier m’a laissé des douleurs dans tous les membres. J’ai bien vu qu’il nous examinait et qu’il pensait à tout cela quand il a dit que nous serions si longtemps en route.
– Une route affreuse, a-t-il dit, répliqua tristement le grand-père. N’y en a-t-il pas d’autre ? Ne voulez-vous pas que nous en prenions une autre ?
– Il y a, dit l’enfant avec fermeté, des endroits où nous pourrons vivre en paix sans être tentés de rien faire de mal. Nous prendrons le chemin qui promet d’aboutir à ce but, et nous ne devons pas nous en détourner, fût-il pire cent fois que notre imagination ne nous le fait craindre. Nous ne devons pas, cher père, nous ne devons pas nous en détourner, n’est-il pas vrai ?
– Non, répondit le vieillard changeant de voix comme d’attitude, non. Allons de ce côté. Je suis prêt. Je suis tout à fait prêt, Nelly. »
L’enfant marchait plus difficilement qu’elle ne l’avait donné à croire à son compagnon ; car les douleurs qu’elle souffrait dans toutes ses articulations étaient des plus vives, et chaque mouvement venait les accroître. Mais elles ne lui arrachaient pas une plainte, rien qui annonçât la souffrance ; et bien que les deux voyageurs marchassent très-lentement, ils avançaient ; et, ayant avec le temps traversé la ville, ils commencèrent à s’apercevoir qu’ils étaient bien sur le chemin.
Après avoir suivi un long faubourg de maisons en brique rouge, dont quelques-unes avaient de petits jardins où la poussière du charbon et la fumée des fabriques avaient noirci les feuilles étiolées et les fleurs en désordre, où la végétation luttait et malgré ses efforts succombait sous l’ardente haleine du four et de la fournaise ; un faubourg qui leur sembla plus sombre encore et plus malsain que la ville elle-même ; un faubourg long, plat, tortueux, ils arrivèrent peu à peu à un lieu triste où l’on ne voyait pas poindre un seul brin d’herbe, où pas un bouton ne promettait une fleur pour le printemps, où pas une apparence de verdure ne pouvait exister à la surface des mares stagnantes qui çà et là s’étendaient à l’aise, à demi desséchées, sur le bord noirci de la route.
À mesure qu’ils pénétraient dans l’ombre de cet endroit lugubre, son influence pénible et accablante pesait davantage sur leur esprit qu’elle remplissait d’une cruelle mélancolie. De tous côtés, aussi loin que l’œil pouvait mesurer l’interminable étendue, de bautes cheminées, superposées les unes sur les autres et offrant la répétition invariable de la même forme triste et laide qui est le fond horrible des mauvais rêves, vomissaient leur fumée pestilentielle, obscurcissaient la lumière et salissaient l’air assombri. Au bord de la route, sur des remblais de cendres maintenus seulement par quelques mauvaises planches ou des débris de toits de poulaillers, d’étranges machines s’agitaient et se tordaient comme des malheureux à la torture, faisant retentir leurs chaînes de fer, criant de temps à autre dans leur rapide évolution comme dans un supplice insupportable, et faisant trembler le sol du bruit de cette espèce d’agonie. Des maisons délabrées apparaissaient çà et là, penchant vers la terre, étayées par les ruines de celles qui étaient déjà tombées, sans toit, sans fenêtres, noires, dévastées et cependant habitées encore. Des hommes, des femmes, des enfants, pâles et déguenillés, conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaient sur la route, ou se précipitaient à demi nus hors de leurs maisons sans porte. Alors affluèrent de plus en plus des monstres menaçants, ou du moins on pouvait le croire à leur air farouche et sauvage, criant, tournant dans un cercle sans fin ; et partout, devant, derrière, à droite, à gauche, la même perspective interminable de tours en briques, n’interrompant jamais leurs noires exhalaisons, détruisant tout être vivant, toute chose inanimée, absorbant la clarté du jour et étendant sur toutes ces horreurs un sombre et épais nuage.
Mais la nuit dans ce lieu épouvantable ! la nuit, quand la fumée se changea en feu ; quand toutes les cheminées vomirent leurs flammes ; quand les bâtiments, dont la voûte avait été noire durant le jour, s’éclairèrent d’une lueur rouge avec des figures que, par les ouvertures flamboyantes, on voyait s’agiter çà et là, et qu’on entendait s’appeler mutuellement et échanger des cris sauvages ; la nuit, quand le bruit de toutes les bizarres machines fut aggravé par l’obscurité ; quand les gens qui les desservaient parurent plus farouches et plus sauvages encore ; quand des troupes d’ouvriers sans ouvrage se répandirent sur les routes ou se groupèrent, à la lueur des torches, autour de leurs chefs qui, dans un langage rude, leur parlaient de leurs maux et les poussaient à jeter des cris violents, à proférer des menaces ; quand des forcenés, armés de sabres et de tisons ardents, insensibles aux pleurs et aux supplications de leurs femmes qui s’efforçaient de les retenir, s’élançaient en messagers de terreur et de destruction pour porter partout une destruction qui les consolât de leur propre ruine ; la nuit, quand les corbillards roulaient avec un bruit sourd, tout remplis de misérables bières (car une contagion mortelle avait fait ample moisson de vivants) ; quand les orphelins se lamentaient, et que les femmes éperdues de douleur jetaient des cris perçants et faisaient la veille des morts ; la nuit, quand les uns demandaient du pain et les autres de quoi boire pour noyer leurs peines ; quand les uns avec des larmes, les autres en marchant d’un pas chancelant, d’autres enfin avec les yeux rouges allaient pensant à leur famille ; la nuit qui, bien différente de celle que Dieu envoie sur la terre, n’amenait avec elle ni paix, ni repos, ni doux sommeil ; oh ! qui dira les terreurs dont cette nuit devait accabler la jeune enfant errante !…
Et cependant elle se coucha sans qu’il y eût d’abri entre elle et le ciel ; et ne craignant rien pour elle-même, car elle était maintenant au-dessus de la peur, elle éleva une prière pour le pauvre vieillard. Toute faible, tout épuisée qu’elle était, elle se sentait si calme et si résignée, qu’elle ne songeait à rien souhaiter pour elle-même ; seulement elle suppliait Dieu de susciter pour lui un ami. Elle s’efforça de se rappeler le chemin qu’ils avaient fait et de découvrir la direction où brûlait le feu auprès duquel ils avaient dormi la nuit précédente. Elle avait oublié de demander son nom au pauvre homme qui s’était fait leur ami ; et, quand elle mêlait l’humble chauffeur à ses prières, il lui semblait qu’il y aurait de l’ingratitude à ne pas tourner un regard vers le lieu où il veillait.
Un pain d’un sou, c’était tout ce qu’ils avaient mangé dans la journée. C’était bien peu de chose assurément, mais la faim elle-même avait disparu pour Nelly au milieu de la tranquillité extraordinaire qui avait saisi tous ses sens. Elle se coucha donc doucement, et, avec un paisible sourire sur les traits, elle s’assoupit. Ce n’était pas tout à fait le sommeil ; ce dut être le sommeil cependant : sinon, pourquoi toute la nuit une suite de rêves agréables lui offrit-elle l’image du petit écolier ?…
Le matin arriva. L’enfant se trouva beaucoup plus faible, beaucoup moins en état de voir et d’entendre, et pourtant elle ne se plaignit pas ; peut-être n’eût-elle articulé aucune plainte, quand bien même elle n’aurait pas eu, marchant à ses côtés, un motif pour garder le silence. Elle désespérait de se voir jamais délivrée avec son grand-père de ce pays misérable ; elle éprouvait la cruelle conviction qu’elle était très-malade, mourante peut-être ; mais avec tout cela ni crainte ni anxiété.
Ils dépensèrent leur dernier sou dans l’achat d’un second pain. Une aversion insurmontable pour toute nourriture qui s’était emparée de Nelly, à son insu, l’empêcha de partager ce pauvre repas. Le grand-père mangea de bon appétit le pain tout entier, et Nelly s’en réjouit.
Leur marche les conduisit à travers les mêmes tableaux que la veille : il n’y eut ni changement ni progrès. Toujours le même air épais, lourd à respirer ; toujours le même terrain noir, la même perspective à perte de vue et d’espérance, la même misère, la même détresse. Les objets paraissaient plus sombres, le bruit plus sourd, le pavé plus raboteux, plus inégal ; parfois Nelly chancelait et avait besoin de toute sa force morale pour ne point tomber. Pauvre enfant ! c’étaient ses pieds épuisés de fatigue qui refusaient de la servir.
Vers l’après-midi, son grand-père se plaignit amèrement de la faim. Elle s’approcha d’une des baraques ruinées qui se trouvaient le long de la route et frappa à la porte avec sa main.
« Que demandez-vous ici ? dit un homme décharné en ouvrant la porte.
– La charité. Un morceau de pain.
– Tenez ! regardez ça ?… répliqua l’homme d’une voix rauque en montrant une sorte de paquet déposé sur le sol. Ça, c’est un enfant mort. Depuis trois mois déjà, moi et cinq cents autres, nous sommes sans ouvrage. C’est mon troisième enfant qui est mort, et c’était le dernier. Pensez-vous que j’aie à faire la charité, que j’aie un morceau de pain à partager ? »
Nelly se retira de la porte, qui se referma sur elle. Sous l’empire de l’inflexible nécessité, elle frappa, non loin de là, à une autre porte qui, cédant à la moindre pression de sa main, s’ouvrit toute grande.
Il semblait qu’une couple de familles pauvres vécût dans cette hutte ; car deux femmes, entourées chacune de ses propres enfants, occupaient des parties distinctes dans la chambre. Au centre se trouvait un grave gentleman vêtu de noir, qui avait l’air d’être entré depuis quelques instants et qui tenait par le bras un jeune garçon.
« Femme, dit-il, voici votre sourd-et-muet de fils. Vous me devez des remercîments pour vous l’avoir rendu. Il a été conduit devant moi ce matin, chargé d’objets volés, et je vous assure que pour tout autre enfant l’affaire eût été rude. Mais comme j’avais compassion de son infirmité et que j’ai pu croire qu’il avait péché par ignorance, je me suis arrangé pour vous le ramener. À l’avenir, veillez mieux sur lui.
– Et moi, ne me rendrez-vous pas mon fils ? dit l’autre femme se levant et s’avançant vers le gentleman. Monsieur, ne me rendrez-vous pas mon fils qui a été transporté pour le même délit ?
– Celui-là était-il sourd-et-muet ? demanda rudement le gentleman.
– Est-ce qu’il ne l’était pas, monsieur ?
– Vous savez bien qu’il ne l’était pas.
– Il l’était !… s’écria la femme. Il était bel et bien sourd, muet et aveugle depuis le berceau. Son enfant à elle a péché par ignorance ! et le mien, comment pouvait-il en savoir davantage ? Où l’aurait-il appris ? Qui était là pour le mieux élever, et quel moyen de lui apprendre à mieux faire ?
– Silence, femme ! dit le gentleman. Votre fils possédait tous ses sens.
– Oui, il les possédait, s’écria la mère, et parce qu’il les possédait il n’en était que plus facile à égarer. Si vous faites grâce à cet enfant parce qu’il ne sait pas distinguer le bien du mal, pourquoi n’avez-vous pas épargné le mien à qui personne n’en avait jamais montré la différence ? Vous, messieurs, vous aviez aussi bien le droit de punir son enfant que Dieu a tenu dans l’ignorance des sons et des mots, que vous l’avez eu de punir le mien tenu par vous-mêmes dans l’ignorance de toutes choses. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons, ah ! d’hommes et de femmes aussi, sont amenés devant vous sans que vous en ayez pitié, qui sont sourds-et-muets par l’esprit, et qui dans cet état font le mal, et qui dans cet état sont punis, corps et âme, tandis que vous autres messieurs vous êtes à discuter entre vous si on doit apprendre ceci ou cela ! Soyez juste, monsieur, et rendez-moi mon fils.
– Votre désespoir vous égare, dit le gentleman puisant dans sa tabatière, j’en suis fâché pour vous.
– Mon désespoir ! répliqua la femme, mais c’est vous qui en êtes l’auteur. Rendez-moi mon fils, afin qu’il puisse travailler pour ses enfants sans protecteur. Soyez équitable, monsieur, et, pour l’amour du ciel, de même que vous avez eu pitié de cet enfant, rendez-moi mon fils ! »
Nelly en avait assez vu et entendu pour comprendre que ce n’était pas là qu’il fallait demander l’aumône. Elle tira doucement le vieillard hors de la porte, et ils continuèrent leur voyage.
Perdant de plus en plus l’espérance ou la force, à mesure qu’ils marchaient, mais gardant tout entière sa ferme résolution de ne témoigner par aucune parole, par aucun regard son état de souffrance aussi longtemps qu’elle conserverait assez d’énergie pour se mouvoir, Nelly, à travers le reste de ce jour cruel, se contraignit à marcher. Elle ne s’arrêtait même plus pour se reposer aussi fréquemment qu’auparavant, car elle voulait compenser jusqu’à un certain point la lenteur obligée de son pas.
Le soir s’avançait, mais la nuit n’était point encore descendue quand, passant toujours au milieu des mêmes objets repoussants, ils arrivèrent à une ville populeuse.
Faibles, abattus comme ils l’étaient, les rues de cette ville leur parurent insupportables. Après avoir humblement imploré du secours à un petit nombre de portes et s’être vus repoussés, ils se décidèrent à sortir de ce lieu le plus tôt possible, et à essayer si les habitants de quelque maison isolée auraient plus de compassion pour leur état d’épuisement.
Ils se traînaient le long de la dernière rue, et l’enfant sentait que le temps approchait où ses ressorts affaiblis ne pourraient plus la soutenir. En ce moment, apparut devant eux un voyageur à pied suivant la même direction. Il portait sur son dos sa valise attachée avec une courroie, s’appuyait sur un gros bâton et lisait dans un livre qu’il tenait de l’autre main.
Ce n’était pas chose aisée que de le rejoindre et de lui demander assistance, car il marchait rapidement, et il était à quelque distance en avant. Enfin, il s’arrêta pour lire avec plus d’attention un passage de son livre.
Animée d’un rayon d’espérance, l’enfant se mit à courir avec son grand-père, et étant arrivée près de l’étranger sans avoir éveillé son attention par le bruit de ses pas, elle commença à solliciter son assistance par quelques mots prononcés faiblement.
Il tourna la tête ; l’enfant joignit les mains, poussa un cri perçant et tomba sans connaissance aux pieds de l’étranger.
C’était le pauvre maître d’école ; oui, le pauvre maître d’école en personne. À peine moins ému et moins surpris par la vue de l’enfant que celle-ci n’avait éprouvé de surprise et d’émotion en le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par cette apparition inattendue, sans trouver même la présence d’esprit nécessaire pour relever Nelly étendue à terre.
Mais revenant bientôt à lui-même, il jeta livre et bâton ; et s’agenouillant auprès de l’enfant, il essaya avec les simples moyens qu’il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l’usage de ses sens, tandis que le grand-père, debout devant lui et incapable d’agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne fût-ce que pour lui dire un mot.
« Elle est presque épuisée de fatigue, dit le maître d’école, en examinant le visage de Nelly. Vous avez trop présumé de ses forces, mon ami.
– Elle se meurt de besoin ! répondit le vieillard. Jusqu’à ce moment je ne me doutais pas qu’elle fût si faible et si malade. »
Le maître d’école, jetant sur lui un regard moitié de reproche, moitié de compassion, prit l’enfant dans ses bras ; puis invitant le vieillard à ramasser le petit panier et à le suivre, il emporta Nelly de son pas le plus rapide.
Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute apparence, l’instituteur se dirigeait quand il avait été surpris d’une manière si inattendue. Ce fut de ce côté qu’il courut avec son fardeau inerte ; il entra à la hâte dans la cuisine, et invoquant pour l’amour de Dieu l’assistance des gens qui se trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant le feu.
La compagnie, qui s’était levée en désordre à l’approche du maître d’école, fit ce qu’on a l’habitude de faire en pareille circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, que personne n’apportait ; chacun criait qu’il fallait donner plus d’air, et en même temps on avait soin de raréfier l’air qu’il y avait dans la salle en formant un cercle pressé autour de l’objet de cette sympathie, et tous s’étonnaient que personne n’eût fait ce que nul d’entre eux n’avait l’idée de faire.
Cependant l’hôtesse, plus alerte, plus active qu’aucun des assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de l’accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d’eau chaude mêlée d’eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante qui portait du vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours, administrés à propos, mirent l’enfant en état de remercier d’une voix faible et de tendre sa main au pauvre maître d’école, qui se tenait tout près d’elle, l’anxiété peinte dans tous ses traits. Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un doigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit ; puis après l’avoir chaudement couverte, après lui avoir bassiné les pieds qu’elles enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprès chez le docteur.
Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d’un gros paquet de breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir à côtes, arriva en toute hâte, s’assit près du lit où était la pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de la malade. Puis il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, et après toutes ces formalités il jeta un coup d’œil comme au hasard sur le verre à moitié vidé.
« Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillerée d’eau-de-vie chaude mêlée avec de l’eau.
– Eh bien, c’est justement ce que nous avons fait, monsieur ! dit l’hôtesse enchantée.
– Je voudrais aussi, dit d’un ton d’oracle le docteur, qui en montant l’escalier avait frôlé la bassinoire, je voudrais aussi qu’on lui fit prendre un bain de pieds, qu’ensuite on les lui enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec une solennité croissante, quelque chose de léger pour son souper, une aile de poulet rôti, par exemple.
– Eh bien ! monsieur, s’écria l’hôtesse, voilà qui se trouve à merveille ; justement il y a un poulet qui rôtit en ce moment au feu de la cuisine. »
Et c’était vrai ; c’était un poulet commandé par le maître d’école ; et il était présumable que le docteur, avant d’ordonner le poulet, en avait d’abord flairé l’odeur.
« Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravité, lui donner un verre de vin de Porto chaud et épicé, si elle aime le vin.
– Et avec cela une rôtie ? insinua l’hôtesse.
– Hum ! dit le docteur, du ton d’un homme qui fait une grande concession… Et une rôtie de pain. Mais ayez bien soin, madame, qu’elle soit de pain, s’il vous plaît. »
Le docteur partit sur cette dernière recommandation prononcée lentement et d’un accent très-solennel, laissant tous les gens de la maison dans l’admiration de cette science profonde qui s’accordait si bien avec leur première inspiration. Chacun disait que c’était un docteur habile, qui savait très-bien connaître le tempérament des malades ; et, dans ce cas du moins, il faut admettre qu’il ne s’était peut-être pas trompé.
Tandis que son souper se préparait, l’enfant tomba dans un sommeil réparateur d’où l’on fut obligé de la tirer quand le repas fut prêt. Comme elle témoignait une grande anxiété en apprenant que son grand-père était en bas, et qu’elle était extrêmement troublée, à l’idée qu’il resterait séparé d’elle, le vieillard vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sa demande, un lit au vieillard dans une chambre intérieure où il s’installa. Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de Nelly : l’enfant eut soin d’enfermer à clef son compagnon dès que l’hôtesse se fut retirée, et elle se mit au lit le cœur soulagé.
Le maître d’école resta longtemps à fumer sa pipe devant le feu de la cuisine. Chacun s’était retiré. Libre de méditer, il pensait, l’esprit rempli de satisfaction, à cette heureuse chance qui l’avait amené si à propos pour secourir l’enfant. Autant que possible, c’est-à-dire autant que le lui permettait sa simplicité naïve, il cherchait à échapper aux questions réitérées et subtiles de l’hôtesse, dont la curiosité n’était pas médiocrement éveillée à l’endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre maître d’école avait tellement le cœur sur la main, il était si peu au courant des subtilités et des feintes les plus vulgaires, que son interlocutrice n’eût pas manqué de réussir avec lui au bout de cinq minutes : mais il ignorait complètement ce que la bonne dame désirait connaître, et ne put par conséquent en dire davantage. Loin d’être satisfaite de cette réponse, qu’elle considérait comme un moyen ingénieux d’échapper à la question, l’hôtesse répliqua qu’il avait apparemment ses raisons pour se taire.
« Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes pratiques ; ce ne sont pas mes affaires d’ailleurs, et j’en ai bien assez comme ça. C’est une simple question polie que je voulais faire, et certainement la question méritait une réponse polie. Ce n’est pas que je sois contrariée, oh ! point du tout, mais j’eusse mieux aimé que vous m’eussiez dit tout de suite qu’il ne vous convenait pas d’être plus communicatif ; au moins c’eût été clair et net. Cependant, je n’ai nullement sujet d’être blessée de votre réserve. Vous savez ce que vous avez à faire, et vous avez bien le droit de dire ce qu’il vous plaît, personne ne peut vous le contester, personne. Oh ! mon Dieu, non.
– Je vous affirme, ma bonne dame, répondit le brave maître d’école, que je vous ai dit l’exacte vérité. Comme j’espère être sauvé dans l’autre monde, je vous ai dit la vérité.
– Eh bien alors, je crois que vous parlez sérieusement, dit l’hôtesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir tourmenté. Mais, vous savez, la curiosité est le défaut de notre sexe. Voilà l’affaire. »
L’hôtelier se gratta la tête, comme s’il pensait que l’autre sexe n’était pas non plus à l’abri de ce défaut ; mais il n’eut pas le temps de donner carrière à la sienne, le maître d’école ayant repris ainsi la parole :
« Vous m’interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous en voudrais pas pour cela, et je vous répondrais aussi patiemment que le mérite la bonté que vous avez montrée ce soir. En attendant, veuillez avoir bien soin d’elle demain matin, et faites-moi savoir de bonne heure comment elle va ; il est entendu que je payerai pour nous trois. »
On se sépara donc en d’excellents termes, surtout d’après l’effet de ces dernières paroles ; le maître d’école alla se mettre au lit, tandis que l’aubergiste et sa femme en faisaient autant.
Le rapport du matin fut que l’enfant allait mieux, mais qu’elle était extrêmement faible, qu’il lui faudrait au moins un jour de repos et une alimentation prudente avant qu’elle pût continuer son voyage. Le maître d’école reçut cette communication avec une parfaite tranquillité, disant qu’il avait bien un jour, deux jours même à consacrer à Nelly, et qu’il attendrait. Comme la malade devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa chambre à une heure fixée, et, sortant avec son livre, il ne revint qu’à l’heure dite.
Nelly ne put s’empêcher de pleurer quand ils furent seuls ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, de ces traits bouleversés, le pauvre maître d’école versa lui-même quelques larmes tout en prouvant, par d’excellentes raisons tirées de la philosophie, que c’était un véritable enfantillage, et que rien n’était plus facile que de s’en empêcher, quand on voulait.
« Ce qui me rend malheureuse, même au milieu de vos bontés, dit l’enfant, c’est de penser que nous pouvons être une charge pour vous. Comment vous remercier ? Si je ne vous avais pas rencontré si loin de votre maison, je serais morte ; et lui, il serait resté seul.
– Ne parlons pas de mort, dit le maître d’école ; et quant à une charge, sachez que j’ai fait fortune depuis la nuit que vous avez passée dans mon cottage.
– Vraiment ? s’écria l’enfant avec joie.
– Oh ! oui, répondit son ami. J’ai été nommé clerc et maître d’école d’un village loin d’ici, et bien plus loin encore de mon ancien séjour, comme vous pouvez le supposer ; j’aurai huit cent soixante-quinze francs par an !… Huit cent soixante-quinze francs !
– Oh, que j’en suis contente ! dit l’enfant ; que j’en suis contente !
– Je me rends actuellement à ma nouvelle résidence, reprit le maître d’école. On m’a alloué des frais de diligence… des frais de diligence sur l’impériale pour toute ma route. Dieu merci, l’on ne me refuse rien. Mais, comme l’époque où je suis attendu dans mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheur que j’aie eu cette idée !
– Et nous donc, quel bonheur pour nous !
– Oui, oui, dit le maître d’école qui ne tenait pas sur sa chaise, c’est la vérité. Mais vous, où alliez-vous ainsi ? D’où venez-vous ? Qu’avez-vous fait depuis que vous m’avez quitté ? Qu’aviez-vous fait auparavant ? Racontez-le-moi, voyons, racontez-le-moi. Je connais peu le monde ; et peut-être seriez-vous plus en état de m’en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire ; mais je suis la sincérité même, et j’ai des raisons, vous ne l’avez pas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m’a semblé que mon amour pour celui qui est mort s’était transporté sur vous qui vous êtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant son regard vers le ciel, c’est cette belle âme que j’ai tant pleurée, qui renaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma compassion pour le pauvre enfant ! »
La franche et loyale amitié de l’honnête maître d’école, l’affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l’accent de vérité qui animait son langage et son regard, inspirèrent à Nelly une confiance en lui que n’eussent jamais pu faire naître chez elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation. Elle lui confessa tout : qu’ils n’avaient ni ami ni parent ; qu’elle avait fui avec le vieillard pour le soustraire à la maison des fous et à toutes les tortures qu’il redoutait ; que maintenant elle fuyait de nouveau pour le sauver de lui-même ; et qu’elle cherchait un asile dans quelque pays écarté, aux mœurs primitives, où jamais ne se produisît la tentation devant laquelle il avait succombé, où les derniers chagrins, les amertumes qu’elle avait ressentis, ne pussent pas revenir l’éprouver encore.
Le maître d’école l’avait écoutée avec une profonde surprise. « Une enfant !… pensait-il. Une enfant ! et avoir héroïquement persévéré à travers les épreuves et les périls, en butte à la misère et à la souffrance, soutenue qu’elle était seulement par une forte affection et par la conscience du devoir !… Et cependant le monde est plein de ces traits d’héroïsme : ai-je besoin d’apprendre que les plus rudes comme les plus nobles épreuves sont celles que n’enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportées jour par jour avec une patience infatigable ? Ah ! je ne devrais pas être surpris d’entendre l’histoire de cette enfant ! »
Mais ne nous occupons pas de ce qu’il put penser ou dire. Il fut convenu que Nell et son grand-père accompagneraient le maître d’école jusqu’au village où il était attendu, et que ce dernier tâcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pût les faire subsister. « Nous sommes sûrs de réussir, dit gaiement le maître d’école. La cause est trop bonne pour n’être pas gagnée. »
Ils se disposèrent à continuer leur voyage le lendemain soir. Une diligence, qui suivait justement le même chemin, devait s’arrêter à l’auberge pour changer de chevaux ; le cocher, moyennant une petite rétribution, donnerait à Nelly une place dans l’intérieur. Le marché fut promptement conclu à l’arrivée de la diligence ; puis la voiture repartit avec l’enfant confortablement installée parmi les paquets les moins durs, le grand-père et le maître d’école se mirent à côté du conducteur, tandis que l’hôtesse et tous les braves gens de l’auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs souhaits affectueux.
Quelle douce, fastueuse et commode façon de voyager, que d’être couché à l’intérieur de cette montagne mollement agitée ; que d’ouïr le tintement des grelots des chevaux, le claquement du fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement sourd des hautes et larges roues, le frôlement des harnais, l’affectueuse : bonne nuit ! des piétons qui dépassent les chevaux, lorsque l’attelage va au petit pas ! Le vague, même des idées n’est pas sans charme sous l’épaisse toiture qui semble faite pour protéger la rêverie indolente du voyageur jusqu’au moment où il s’endort ! Le sommeil aussi a ses charmes ; la tête balancée sur le coussin, le voyageur garde l’idée confuse qu’il avance, qu’il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoit tous ces bruits divers comme la musique d’un rêve qui amuse ses sens. Vient-il à s’éveiller doucement ? il se surprend à regarder à travers le rideau à moitié tiré et agité par le vent : son œil se lève vers le ciel brillant et froid où étincellent des étoiles innombrables, puis s’abaisse sur la lanterne du cocher, faible luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des marais ; sur les côtés de la route, il passe en revue les arbres noirs et sévères ; en avant, c’est la route elle-même qui, longue et nue, s’étend, s’étend, s’étend, jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée brusquement par une montée rapide et escarpée, comme si au delà il n’y avait plus de route, mais seulement l’horizon. Et la halte à l’auberge où l’on va se restaurer ! Être bien accueilli, passer dans une bonne chambre où l’on trouve du feu et des lumières, bien clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agréable, que la nuit était froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au bien-être qu’on éprouve à présent ! Quel délicieux voyage qu’un voyage en diligence !
On repart : d’abord on est frais et alerte, puis on tombe d’assoupissement. On est tiré de son profond sommeil, lorsque la malle-poste vient à passer bruyamment, telle qu’une comète dans l’espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de ses chevaux, avec l’apparition du conducteur qui derrière se tient debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet fourré qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards d’étonnement. On s’arrête au tourniquet : précisément le gardien de la barrière s’est mis au lit. On frappe à la porte jusqu’à ce que l’homme ait répondu par un grognement sourd, du fond de ses couvertures dans sa petite chambre d’en haut où brûle une faible lumière, et qu’il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant, ouvrir la barrière toute grande, en maudissant toutes les voitures qui se présentent autrement que pendant le jour. D’autres tableaux vont se succéder : c’est l’espace de temps rapide et froid qui sépare la nuit du matin ; c’est la bande lointaine de lumière qui s’élargit et s’étend sans cesse en tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre ; c’est la renaissance du jour avec sa gaieté, avec la vie qu’il répand ; ce sont les hommes et les chevaux à la charrue, les oiseaux dans les arbres et sur les baies, et, dans les champs déserts, les jeunes garçons effrayant les oiseaux avec leurs crécelles pour protéger les grains.
On arrive à une ville : là, c’est la foule affairée qui se presse au marché ; ce sont les petites charrettes et les voitures légères rangées tout autour d’une cour d’auberge ; des marchands debout sur le seuil de leur porte ; des maquignons qui font courir leurs chevaux d’un bout de la rue à l’autre pour tenter les chalands ; des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui cheminent avec de longues cordes attachées à leurs pieds, se ruant contre les brillantes boutiques des apothicaires d’où ils sont chassés à coups de balai par les garçons ; la diligence, qui a roulé toute la nuit, changeant de chevaux au relais ; les voyageurs ennuyés, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois ; le conducteur au contraire, frais comme s’il sortait d’une boite, et magnifique par comparaison… Que d’agitation ! que de choses en mouvement ! quelle variété d’incidents dans un voyage aussi délicieux qu’un voyage en diligence !
De temps en temps, Nelly marchait l’espace d’un mille ou deux, après avoir fait monter son grand-père dans l’intérieur de la voiture ; parfois même elle obtenait du maître d’école qu’il prit sa place et se reposât. Elle continua de voyager ainsi heureusement, jusqu’à une grande ville où la diligence s’arrêta et où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent de côté une vaste église. Les rues offraient grand nombre de maisons bâties en une espèce de terre ou de plâtre avec quantité de poutres noires qui se croisaient en tous sens : ces maisons donnaient à la ville un air d’antiquité remarquable. Les portes étaient basses et cintrées ; quelques-unes même étaient des porches en chêne, garnis de bancs d’étrange forme, où jadis les habitants étaient venus se reposer par un soir d’été. Les croisées à losanges présentaient de tout petits carreaux de vitre taillés en diamant qui semblaient cligner de l’œil en regardant les passants, comme s’ils avaient la vue affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient à l’abri de la fumée et de la vapeur des manufactures : à peine, en effet, y avait-il une ou deux fabriques dans des endroits écartés, dans les champs, par exemple, où une usine desséchait tout l’espace situé autour d’elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les voyageurs entrèrent de nouveau dans la campagne, et commencèrent à approcher du terme de leur course.
Le but n’était pas cependant si près, que Nelly et ses deux compagnons n’eussent à passer encore une nuit en route : ce n’était pas, il est vrai, rigoureusement indispensable ; mais à quelques milles de son village, le maître d’école, tourmenté par le sentiment de la dignité de ses nouvelles fonctions de clerc, ne voulut pas faire son entrée avec des souliers poudreux et une toilette qui se ressentait du désordre d’un voyage.
Ce fut par une belle et lumineuse matinée d’automne qu’ils arrivèrent au lieu où le maître d’école était attendu. Ils s’arrêtèrent pour en contempler les beautés.
« Voyez ! s’écria-t-il d’une voix émue et rempli de joie, voici l’église ; et ce vieux bâtiment tout près de l’église est la maison d’école, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an dans ce charmant endroit ! »
Ils admiraient le vieux porche à la teinte grise, les meneaux des fenêtres, les vénérables pierres sépulcrales qui se dessinaient sur la verdure du cimetière, l’ancienne tour, le coq qui la dominait ; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du château, sortant du sein des arbres ; le cours d’eau qu’un moulin faisait bouillonner à quelque distance, et au loin les cimes bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour toutes les peines dans lesquelles l’enfant s’était consumée à traverser les fétides et noirs repaires du travail ! Sur son lit de cendres et parmi tant d’horreurs infectes, c’était le mirage de ces campagnes, si beau qu’il fût dans son esprit, à peine égal à la douce réalité, qu’elle avait toujours eu présent à l’imagination. Ces visions avaient semblé se perdre ensuite dans une lointaine et sombre atmosphère, à mesure que l’espérance de les atteindre reculait aussi : mais plus elles semblaient reculer, plus Nelly était obstinée à les poursuivre de toute l’ardeur de ses désirs.
« Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le maître d’école rompant enfin le silence d’extase où les tenait leur joie. J’ai une lettre à présenter, des renseignements à demander, vous comprenez. Où vous retrouverai-je ? À cette petite auberge que je vois là-bas ?
– Permettez-nous d’attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte. Nous nous asseyerons sous le porche de l’église jusqu’à ce que vous soyez de retour.
– C’est un excellent endroit, » dit le maître d’école en les y conduisant.
Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur le banc de pierre et ajouta :
« Soyez sûrs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je ne serai pas longtemps absent. »
Là-dessus, l’heureux maître d’école tira une paire de gants tout battant neufs qu’il avait, durant le voyage, portés dans sa poche en un petit paquet, et il s’éloigna rapidement, plein d’ardeur et de vivacité.
Du porche où elle était restée, l’enfant le suivit des yeux jusqu’au moment où le feuillage l’eut dérobé à sa vue ; et alors elle pénétra doucement dans le vieux cimetière, qui était si paisible et si grave, que le simple frôlement de la robe de Nelly sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées et amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son silence respectable. C’était un lieu antique et fait pour des histoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l’église avait été construite ; jadis elle dépendait d’un monastère y attenant ; car des arcades en ruine, des restes de fenêtres ogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout, tandis que d’autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé, étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière et recouvertes d’herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau et cherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Près de ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de ces ruines, qu’on avait dans les derniers temps cherché à rendre habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croisées disjointes et des portes de chêne ; ils étaient dans le plus mauvais état, vides et désolés.
C’est sur ces misérables débris que l’attention de l’enfant se fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-même pourquoi. L’église, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au moins égal aux méditations d’une étrangère : mais du moment où ses yeux eurent d’abord aperçu ces maisons, Nelly ne vit plus autre chose. Même lorsqu’elle eut fait le tour de l’enceinte et que, revenue au porche, elle s’y assit pensive en attendant leur ami, même alors elle choisit une place d’où elle pût regarder encore les deux maisons, attirée en quelque sorte vers cet endroit par une fascination invincible.
Il faut maintenant nous élancer rapidement sur les traces de la mère de Kit et du gentleman, de peur qu’on n’adresse à cette histoire le reproche de manquer de suite et de laisser les personnages dans des situations douteuses et incertaines. La mère de Kit et le gentleman allaient grand train dans la chaise de poste à quatre chevaux, dont nous avons raconté le départ lorsqu’elle s’éloigna de la maison du notaire, ne tardant pas à laisser la ville derrière elle et à faire jaillir les étincelles du pavé de la grande route.
La bonne femme n’était pas médiocrement embarrassée de la nouveauté de sa situation. En outre, elle éprouvait certaines appréhensions maternelles à l’endroit du petit Jacob, ou du poupon, ou de tous deux peut-être. Elle craignait, par exemple, qu’ils ne tombassent dans le feu ou ne dégringolassent du haut de l’escalier, ou ne fussent pris entre les portes, ou qu’ils ne s’échauffassent la gorge en essayant de calmer leur soif au goulot des théières : ces préoccupations lui faisaient garder un silence pénible. Quand elle promenait ses regards à travers la glace sur les gardiens de barrière, les conducteurs d’omnibus et autres, elle éprouvait le sentiment de la dignité de sa nouvelle position, à peu près comme on voit dans les obsèques solennelles ces pleureurs qui, sans être autrement affligés de la perte du défunt, tout en saluant par la portière les gens de leur connaissance, se sentent en conscience obligés de conserver une gravité décente et un air d’indifférence pour tout ce qu’ils aperçoivent.
Au reste, pour demeurer calme en la compagnie du gentleman, il eût fallu être doué de nerfs d’acier. Avec cet homme toujours en mouvement, jamais la voiture n’était fermée, jamais les chevaux ne marchaient assez vite. Il ne pouvait rester dans la même position plus de deux minutes, il remuait continuellement ses bras et ses jambes, levant les châssis puis les laissant retomber avec violence, mettant la tête à la portière pour l’en retirer et l’y remettre un instant après. Il avait aussi dans sa poche une boîte à allumettes, de forme mystérieuse et inconnue ; et pour s’assurer si la mère de Kit tenait les yeux fermés, cric, crac, cric, voilà que le gentleman consultait sa montre à la clarté d’une allumette, laissant les étincelles tomber sur la paille comme s’il n’eût pas songé au danger de brûler tout vif avec la bonne dame, avant que les postillons pussent arrêter les chevaux. Si l’on faisait halte pour le relais, aussitôt il s’élançait hors de la voiture sans qu’on eût le temps de baisser le marchepied, se ruait dans la cour de l’auberge comme un pétard enflammé, tirant sa montre sous le réverbère, oubliant de la consulter et la tirant de nouveau ; en un mot, faisant tant d’extravagances, que la mère de Kit finissait presque par avoir peur de lui. Quand les chevaux étaient attelés, il se jetait dans la voiture avec l’agilité d’un arlequin, et avant que la chaise de poste eût parcouru un mille, sa montre et sa boîte à allumettes recommençaient leur train, si bien que la mère de Kit était éveillée encore une fois sans espoir de pouvoir fermer l’œil de tout ce relais.
« Comment vous trouvez-vous ? demandait le gentleman se tournant brusquement vers elle, après chacun de ces manèges répétés.
– Parfaitement bien, monsieur, je vous remercie.
– Ne vous manque-t-il rien ? Avez-vous froid ?
– Je suis un peu frileuse, monsieur, répondit la mère de Kit.
– Je le savais ! s’écria le gentleman baissant une des glaces de devant. Elle aurait besoin d’un petit grog ! C’est bien naturel. Comment ai-je pu oublier cela ? Hé ! postillon, vous arrêterez à la plus prochaine auberge, et vous demanderez qu’on apporte un verre d’eau chaude et d’eau-de-vie. »
Vainement la mère de Kit s’épuisait à protester qu’elle n’avait aucun besoin de ce genre. Le gentleman était inexorable ; et toutes les fois qu’il ne savait plus quel autre cours donner à sa pétulance, il finissait invariablement par se rappeler et par conclure que la mère de Kit avait besoin d’un petit grog.
Ce fut de cette manière qu’ils voyagèrent jusqu’à près de minuit. Ils s’arrêtèrent alors pour souper. À ce repas, le gentleman demanda tout ce qu’il y avait dans la maison ; et parce que la mère de Kit ne pouvait manger de tout à la fois ni tout manger, il se mit en tête qu’elle devait être malade.
« Vous êtes triste, dit le gentleman qui ne faisait lui-même que se promener autour de la chambre. Je vois bien ce qui vous préoccupe, madame. Vous êtes triste.
– Vous êtes trop bon, monsieur ; je ne suis pas triste.
– Je sais que vous l’êtes. J’en suis sûr. J’arrache brusquement cette pauvre femme du sein de sa famille, et je m’étonne de la voir devenir de plus en plus triste ! Je suis gentil ! Combien d’enfants avez-vous, madame ?
– Deux, monsieur, sans compter Kit.
– Des garçons, madame ?
– Oui, monsieur.
– Sont-ils baptisés ?
– Jusqu’à présent ils n’ont été qu’ondoyés, monsieur.
– Je serai le parrain de l’un d’eux. Souvenez-vous-en, s’il vous plaît, madame. Vous auriez peut-être besoin de vin chaud, madame ?
– Je n’en pourrais boire une goutte, monsieur.
– Vous en avez besoin, dit le gentleman. Je vois que vous en avez besoin. J’aurais dû y songer d’abord. »
Aussitôt courant à la sonnette et demandant du vin chaud avec autant de précipitation que si l’on eût appelé, à l’instant même, au secours d’une personne asphyxiée ou noyée, le gentleman fit avaler à la mère de Kit une rasade de ce breuvage à une si haute température, que mistress Nubbles en eut les larmes aux yeux ; puis il l’entraîna de nouveau vers la chaise de poste, où, sans doute par l’effet de cet agréable sédatif, elle ne tarda pas à devenir insensible à l’agitation perpétuelle de son compagnon de voyage et s’endormit presque tout de suite. Les heureux effets du remède ne furent point de nature passagère ; car, bien que la distance fût plus considérable, le voyage plus long que le gentleman ne l’avait prévu, la mère de Kit ne s’éveilla pas avant qu’il fît grand jour et que les roues de la voiture retentissent sur le pavé d’une ville.
« Nous voici arrivés !… cria le gentleman baissant toutes les glaces. Droit aux figures de cire, postillon. »
Le postillon qui était sur le cheval de brancard toucha le bord de son chapeau et fit jouer ses éperons de manière à imprimer à l’attelage une allure brillante. Les quatre chevaux partirent au grand galop, et parcoururent les rues avec un fracas qui attira aux portes et aux fenêtres les bonnes gens stupéfaits, et domina même le timbre des horloges publiques comme elles sonnaient huit heures et demie. La voiture s’arrêta devant une porte autour de laquelle une certaine quantité de personnes étaient réunies en groupe.
« Qu’est-ce que c’est ?… dit le gentleman mettant sa tête hors de la portière. Qu’est-ce qu’il y a ici ?
– Une noce, monsieur, une noce ! crièrent plusieurs voix, hourra ! »
Le gentleman, tout hors de lui en se voyant au centre de ce rassemblement bruyant, descendit avec l’aide d’un des postillons, et présenta la main à la mère de Kit. À l’aspect de mistress Nubbles, la populace s’écria :
« Encore un mariage ! » et se mit à hurler et à sauter de joie.
« Le monde est devenu fou, je pense, » dit le gentleman traversant le flot populaire avec celle qu’on lui prêtait pour fiancée. Il ajouta :
« Restez derrière, s’il vous plaît, et laissez-moi frapper. »
Tout ce qui fait du bruit a le don de plaire à la foule. Une vingtaine de mains sales se tendirent à l’envi et frappèrent pour le gentleman, rarement fut-il donné à un simple marteau de porte de produire un bruit aussi discordant que celui-ci. Après avoir rendu ces services volontaires, la foule se retira modestement un peu en arrière, préférant laisser au gentleman seul la responsabilité du tapage.
Un homme qui avait un gros bouquet blanc à sa boutonnière, ouvrit la porte et regarda d’un air impassible le gentleman en lui disant :
« Eh bien ! monsieur, qu’est-ce que vous voulez ?
– Qui est-ce qui se marie ici, mon ami ? demanda le gentleman.
– C’est moi.
– Vous !… et qui diable épousez-vous ?
– De quel droit me faites-vous cette question ? répliqua le fiancé en le regardant de la tête aux pieds.
– De quel droit !… s’écria le gentleman pressant avec plus de force contre son bras celui de mistress Nubbles, car la bonne femme semblait ne songer qu’à s’échapper. D’un droit que vous ne soupçonnez guère. Songez-y bien, braves gens, si ce particulier a épousé une mineure…
– Fi ! fi ! cela ne peut avoir lieu.
– Où est l’enfant que vous avez ici, mon brave ami ? Elle s’appelle Nelly ; où est-elle ? »
Comme il émettait cette question, à laquelle se joignit la mère de Kit, on entendit partir d’une chambre voisine une sorte de cri perçant, et aussitôt une grosse dame tout habillée de blanc accourut vers la porte et vint s’appuyer sur le bras de son fiancé.
« Où est-elle ? dit la dame, m’apportez-vous de ses nouvelles ? Qu’est-elle devenue ? »
Le gentleman se retourna et considéra d’un air de sinistre appréhension, de désappointement et d’incrédulité les traits de l’ex-mistress Jarley, mariée de ce matin même au philosophe Georges. Jugez de l’éternelle rage et de l’irrémédiable désespoir de M. Slum, le poëte ! Enfin le gentleman balbutia :
« C’est à vous qu’il faut demander où elle est ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Oh ! monsieur, s’écria la fiancée, si vous venez ici avec l’intention de lui faire du bien, que n’êtes-vous venu il y a une semaine !
– Elle n’est pas… morte ? dit le gentleman qui était devenu très-pâle.
– Non, monsieur, oh ! non, ce n’est pas ça.
– Dieu soit loué !… dit-il d’une voix étouffée. Permettez-moi d’entrer. »
Mistress Jarley et Georges s’écartèrent pour le recevoir chez eux. Quand le gentleman et la mère de Kit furent entrés, la porte se referma immédiatement.
« Vous voyez en moi, braves gens, dit le gentleman en se tournant vers le nouveau couple, un homme qui tient aux deux personnes qu’il cherche plus qu’à sa propre vie. Elles ne me reconnaîtraient pas. Mes traits leur sont étrangers ; mais si elles sont ici, ou si l’une d’elles s’y trouve, prenez avec vous cette brave femme, et qu’elles puissent la voir d’abord, car elles la connaissent toutes deux. Si vous refusez de me les montrer par suite d’une fausse tendresse ou d’une crainte inutile, vous pourrez juger de mes intentions lorsqu’elle reconnaîtra cette femme pour une vieille amie, dévouée à leurs intérêts.
– Je l’avais toujours dit ! s’écria la fiancée. Je savais bien que ce n’était pas une enfant ordinaire !… Hélas ! monsieur, nous ne possédons aucun moyen de vous assister ; car tout ce que nous pouvions faire nous l’avons vainement essayé déjà. »
En même temps Georges et mistress Jarley racontèrent au gentleman, dans les plus grands détails et sans la moindre réserve, tout ce qui était à leur connaissance au sujet de Nelly et de son grand-père, depuis leur première rencontre jusqu’au jour où ils avaient disparu subitement Ils ajoutèrent, et c’était l’exacte vérité :
« Nous avons fait tous les efforts possibles pour retrouver leurs traces, mais nous n’y avons pas réussi. D’abord, nous fûmes très-alarmés pour leur sûreté, de même que nous redoutions les soupçons auxquels pouvait les exposer leur brusque départ. Nous arrêtâmes notre pensée sur la faiblesse d’esprit du vieillard, sur l’inquiétude que l’enfant avait toujours témoignée quand son grand-père était absent, sur la société qu’on supposait qu’il recherchait, et sur la consomption qui peu à peu s’était emparée d’elle et qui la minait au physique comme au moral. Que dans la nuit elle ait perdu la trace du vieillard et que, sachant ou bien se doutant de quel côté il s’était dirigé, elle ait couru à sa poursuite, ou qu’ils aient quitté la maison ensemble, voilà ce qu’il nous est impossible de savoir au juste. Mais nous croyons pouvoir affirmer qu’il n’y a que peu d’espoir d’entendre jamais parler d’eux, et qu’il ne faut pas compter sur leur retour, que leur fuite soit venue du fait du vieillard ou de celui de l’enfant. »
Le gentleman avait écouté tous ces détails de l’air d’un homme accablé par le chagrin et trompé dans son attente. Des larmes lui vinrent aux yeux quand on parla du grand-père, et il parut éprouver une affliction profonde.
Pour ne pas trop étendre cette partie de notre récit, et afin d’abréger cette longue histoire, disons en peu de mots qu’avant la fin même de l’entrevue le gentleman parut comprendre qu’il en avait assez entendu pour être convaincu de la sincérité de ces renseignements, et qu’il s’efforça de faire agréer aux deux mariés une marque de sa reconnaissance pour la bienveillance qu’ils avaient témoignée à l’enfant sans ressources ; mais l’un et l’autre refusèrent d’accepter ce présent. À la fin, l’heureux couple partit avec force cahots dans la caravane pour aller passer sa lune de miel en excursions champêtres, tandis que le gentleman et la mère de Kit se tenaient tristement devant la portière de leur voiture.
« Où allons-nous, monsieur ? demanda le postillon.
– Menez-moi, dit le gentleman, au D… »
Il ne voulait certainement pas dire : « à l’auberge ; » mais il substitua ce mot par respect pour la mère de Kit, et ils se rendirent à l’auberge.
Déjà le bruit s’était répandu au dehors que la petite jeune fille qui montrait les figures de cire était l’enfant d’une grande famille, à laquelle on l’avait soustraite dès son bas âge, et qui venait seulement de retrouver ses traces. L’opinion publique se divisait sur la question de savoir si c’était la fille d’un prince, ou d’un duc, ou d’un comte, ou d’un vicomte, ou d’un baron ; mais on était unanimement d’accord sur le fait principal, et l’on s’accordait à reconnaître le gentleman pour son père. Chacun s’avança pour jeter sur lui un regard, bien qu’on ne pût voir que le bout de son noble nez, pendant qu’il s’éloignait dans sa chaise de poste à quatre chevaux, accablé sous le poids de sa douleur.
Que n’eût-il pas donné pour savoir (et que de chagrin cela ne lui eût-il pas épargné,) qu’en ce moment même l’enfant et son grand-père étaient assis sous le porche d’une vieille église, attendant patiemment le retour du maître d’école !
Les rumeurs populaires au sujet du gentleman et de sa mission, en passant de bouche en bouche, et en prenant de plus en plus le caractère du merveilleux à mesure qu’elles circulaient de bouche en bouche, car les rumeurs populaires, à l’opposé de la pierre roulante du proverbe, amassent plus de mousse à proportion qu’on les colporte çà et là, attirèrent, comme à un spectacle agréable, attrayant, digne de la plus vive admiration, une foule considérable à la porte de l’auberge où descendit l’étranger. On vit se presser aussitôt en cet endroit quantité de flâneurs qui, trouvant, il est vrai, leur curiosité à bout d’emploi, par suite de la fermeture de l’exhibition des figures de cire et de l’achèvement des cérémonies nuptiales, considéraient l’arrivée du gentleman tout au moins comme un bienfait de la Providence, et la saluaient avec les démonstrations de la plus vive allégresse.
Bien loin de s’associer à la joie générale, le gentleman, au contraire, avec l’air triste et affaissé d’un homme qui ne veut que méditer en silence et à l’écart sur l’objet de son chagrin, mit pied à terre, et présenta la main à la mère de Kit avec une politesse sombre, qui fit une profonde impression sur les assistants. Puis il donna le bras à mistress Nubbles, et la conduisit dans la maison, tandis que plusieurs garçons s’empressaient de courir devant eux en éclaireurs, pour leur frayer le chemin et leur montrer la salle toute prête à les recevoir.
« Une chambre ! dit le gentleman. Près d’ici, s’il se peut.
– C’est tout près d’ici, monsieur ; venez de ce coté, s’il vous plaît.
– Celle-ci convient-elle au gentleman ? dit une voix en même temps qu’une petite porte latérale contiguë à l’escalier du puits s’ouvrait vivement, et qu’une tête en sortait pour en faire les honneurs. Vous y serez très-bien. Vous y serez le bienvenu, comme les fleurs en mai, et, en hiver, la bûche de Noël. Voulez-vous accepter cette chambre, monsieur ? Faites-moi l’honneur d’y entrer. Accordez-moi cette faveur, je vous prie.
– C’est trop de bonté !… s’écria la mère de Kit toute confondue de surprise. Qui se serait attendu à cela ? »
N’avait-elle pas, en effet, de justes motifs pour être étonnée, en voyant que la personne qui faisait cette gracieuse invitation n’était autre que Daniel Quilp ? La petite porte par laquelle il avait passé sa tête attenait au garde-manger de l’auberge. Il était là à faire des courbettes avec une politesse grotesque, aussi à son aise que s’il eût fait les honneurs de sa propre maison ; il empestait de sa présence les gigots de mouton et les poulets rôtis ; on aurait dit le mauvais génie des caves sorti de dessous terre pour se livrer à quelque œuvre malfaisante.
« Voulez-vous me faire cet honneur ? répéta Quilp.
– J’aime mieux être seul, répondit le gentleman.
– Oh ! » dit Quilp.
Et, en même temps, il se rejeta dans la chambre d’un seul bond en refermant sur lui la porte comme les petits bonshommes des horloges flamandes, au moment où l’heure sonne.
« Comment se fait-il, monsieur, murmura la mère de Kit, que pas plus tard qu’hier au soir, je l’aie laissé au Petit-Béthel ?…
– Vraiment !… dit le gentleman. Garçon, quand ce voyageur est-il arrivé ici ?
– Ce matin, monsieur, par la voiture de nuit.
– Hum !… Et où va-t-il ?
– Je ne pourrais pas vous le dire, monsieur. Quand la femme de chambre lui a demandé s’il désirait un lit, il a commencé par lui faire des grimaces, puis il a voulu l’embrasser.
– Dites-lui de venir ici. Avertissez-le que je serais bien aise d’échanger quelques mots avec lui. Priez-le de venir tout de suite, vous entendez ? »
Le garçon ouvrit de grands yeux en recevant cet ordre ; car, non-seulement le gentleman n’avait pas témoigné moins d’étonnement que la mère de Kit à la vue du nain ; mais, comme il ne le craignait nullement, il ne s’était pas occupé le moins du monde de dissimuler le dégoût et la répugnance qu’il lui inspirait. Le garçon alla exécuter la commission, et reparut presque aussitôt, amenant le nain demandé.
« Votre serviteur, monsieur, dit Quilp. J’ai rencontré à mi-chemin votre messager. Je pensais bien que vous me permettriez de venir vous faire mes compliments. J’espère que vous allez bien. J’espère que vous allez très-bien. »
Ici il y eut une petite pause. Les yeux à demi fermés et le visage incliné, le nain attendait une réponse. Faute d’en recevoir une, il se tourna vers mistress Nubbles, qui était pour lui une plus ancienne et plus intime connaissance.
« La mère de Christophe ! s’écria-t-il. Cette chère dame ! cette digne femme, si heureusement bénie du ciel dans son honnête fils ! Comment va la mère de Christophe ? Le changement d’air et de lieu l’a-t-il fatiguée ? Et la petite famille ? et Christophe ? sont-ils en bon état ? sont-ils florissants ? Deviennent-ils de bons citoyens, eh ? »
Faisant gravir à sa voix une sorte d’échelle musicale à mesure qu’il posait ces questions, M. Quilp termina la gamme par un cri aigu, et reprit cet air essoufflé qui lui était habituel, et qui, feint ou naturel, avait également pour effet de bannir toute expression de son visage, et de le rendre parfaitement impassible, autant que cela pouvait lui être utile pour dissimuler sa pensée.
« Monsieur Quilp, » dit le gentleman.
Le nain porta la main à sa grande oreille pendante, pour témoigner, en apparence, la plus grande attention.
« Nous nous sommes déjà rencontrés tous deux ?
– Certainement, s’écria Quilp en agitant la tête. Oh ! certainement oui, monsieur. Un tel honneur !… Oui, deux fois, maman Christophe, deux fois. Un tel plaisir ne saurait s’oublier si vite, assurément !…
– Vous pouvez vous souvenir que le jour où, en arrivant à Londres, je trouvai vide et déserte la maison où je me rendais, je vous fus adressé par quelques voisins, et courus à votre recherche sans prendre le temps de me reposer ou de me rafraîchir.
– Oui, quelle précipitation, et cependant quelle allure ferme et vigoureuse ! dit Quilp se parlant à lui-même, à l’instar de son ami M. Sampson Brass.
– Je vous trouvai, reprit le gentleman, je vous trouvai en pleine possession, de la manière la plus étrange, de tout ce qui avait appartenu si récemment encore à un autre ; et cet autre, qui, jusqu’au moment où vous mîtes le pied chez lui, passait pour riche, avait été réduit tout à coup à la misère et expulsé de sa maison.
– Nous avons des témoins pour répondre de nos actes, mon cher monsieur, dit Quilp. Nous avons nos témoins. Ne dites pas non plus qu’il a été expulsé. Il est parti de sa propre volonté, il a disparu dans la nuit, monsieur.
– Qu’importe ! s’écria le gentleman avec emportement. Il était parti.
– Oui, il était parti, dit Quilp toujours avec son calme révoltant. Nul doute qu’il ne fût parti. La seule question, c’était de savoir pour quel endroit. Et c’est encore une question.
– Maintenant, dit le gentleman en le regardant d’un air sévère, que dois-je penser de vous qui, n’ayant voulu me donner aucun renseignement, bien plus, ayant su vous retourner si bien et vous abriter sous toutes sortes de ruses, de tromperies et de paroles évasives, venez aujourd’hui épier nos pas ?
– Moi, vous épier ! cria Quilp.
– Ne le faites-vous pas ? répliqua le gentleman arrivé au plus haut point d’exaspération. N’étiez-vous pas, il y a quelques heures, à soixante milles d’ici, dans la chapelle où cette bonne femme a l’habitude de dire ses prières ?
– Elle y était aussi, je pense, dit Quilp qui avait repris son sang-froid accoutumé. Je pourrais dire, moi, si je me laissais emporter aussi, que c’est vous qui épiez mes pas. Oui, j’étais dans la chapelle. Eh bien, après ? J’ai lu dans les livres qu’il est d’usage pour les pèlerins d’aller à une chapelle avant de se mettre en voyage pour solliciter du ciel un heureux retour. Et cela fait honneur à leur sagesse ! Les voyages sont trop périlleux, principalement sur l’impériale. Les roues se détachent, les chevaux prennent le mors aux dents, les conducteurs mènent trop vite, les diligences versent. Je vais toujours à la chapelle avant de me mettre en route. En pareille occasion, c’est toujours par là que je finis mes préparatifs ; voilà la vérité. »
Il ne fallait pas une grande pénétration pour deviner que Quilp mentait de gaieté de cœur, quoique l’expression qu’il donnait à son visage, à sa voix et à ses gestes, eût pu faire croire à quelque innocent qu’il était prêt à défendre la vérité au péril de sa vie avec la fermeté calme d’un martyr.
« En vérité, il y a de quoi faire tourner la tête, dit le malheureux gentleman ; voyons, dites-moi, n’avez-vous pas, pour un motif particulier, cherché à deviner mes projets ? Ne savez-vous pas quel but m’attirait ici, et, si vous le savez, ne pouvez-vous pas me fournir quelque lumière ?
– Vous me croyez donc sorcier, monsieur, dit Quilp en haussant les épaules ; mais si je l’étais, je me dirais à moi-même ma bonne aventure pour faire fortune.
– Allons ! c’est bon ! nous nous sommes dit, je le vois, tout ce que nous avions à nous dire, répliqua le gentleman qui se jeta avec impatience sur un sofa. Je vous prie de nous laisser.
– Volontiers, répondit Quilp, très-volontiers. Maman Christophe, ma chère âme, portez-vous bien. Bon voyage, monsieur… pour votre retour… Hem ! »
En achevant ces paroles d’adieu avec une grimace indescriptible et qui semblait composée de tout ce que l’homme et le singe peuvent imaginer de contorsions les plus hideuses, le nain battit lentement en retraite et ferma la porte derrière lui.
« Oh ! oh ! se dit-il quand il eut regagné sa chambre et qu’il se fut assis dans un fauteuil, les poings appuyés sur la hanche. Oh ! oh ! c’est donc comme cela, mon cher ami ? En vé–ri–té ? »
Poussant dans sa joie immodérée des éclats de rire étouffés et compensant la gêne qu’il avait dû s’imposer récemment par le déploiement de toutes les variétés possibles de laideur sur sa face, M. Quilp se tordit dans son fauteuil tout en frottant sa jambe gauche et tomba dans certaine méditation dont il est nécessaire de présenter ici la substance.
D’abord il passa en revue les circonstances qui l’avaient amené à se rendre en ce lieu. Peu de mots suffiront pour les exposer.
S’étant présenté la veille au soir à l’étude de M. Sampson Brass, en l’absence de ce gentleman et de sa docte sœur, il était tombé sur M. Swiveller qui, en ce moment, était occupé à arroser d’un verre de grog au gin l’aride poussière du droit qui lui desséchait le gosier et à détremper, comme on dit, son argile mortelle à longs traits. Mais comme en thèse générale l’argile, quand elle est trop mouillée, perd toute consistance et s’amollit tellement qu’elle n’est plus propre à recevoir aucune empreinte, et perd en même temps la force et la solidité de son caractère, ainsi l’argile de M. Swiveller, ayant absorbé une quantité considérable de liquide, était aussi arrivée à cet état de mollesse et d’inconsistance où les diverses idées qui venaient s’y imprimer ne tardaient pas à perdre leur contour distinct et à s’amalgamer les unes avec les autres ; et, chose singulière quoique trop certaine, il n’est pas rare que dans cette situation l’argile humaine se prévale par-dessus tout de sa rare prudence et de sa sagacité. M. Swiveller, dans cette situation, se plaisait plus que personne à se reconnaître ces qualités. Il partit de là pour dire qu’il avait fait d’étranges découvertes sur le gentleman qui logeait au-dessus, découvertes qu’il avait résolu d’enfouir dans le plus profond de son cœur ; ni tortures, ni caresses ne pourraient jamais le déterminer à les révéler.
M. Quilp approuva hautement cette résolution ; en même temps, il s’était assis pour pousser M. Swiveller et lui soutirer d’autres renseignements. Il apprit bientôt de lui qu’on avait vu le gentleman en conférence avec Kit. Tel était le secret que jamais il ne devait divulguer.
Muni de ces renseignements, M. Quilp fut amené à supposer tout d’abord que ledit locataire devait être la même personne qui était venue le trouver déjà ; et, s’étant assuré par d’autres questions que ce soupçon était fondé, il en conclut qu’en se mettant en rapport avec Kit, le gentleman avait pour but de retrouver les traces du vieillard et de l’enfant. Brûlant du désir curieux de savoir ce que tout cela voulait dire, il résolut de serrer de près la mère de Kit, qui lui semblait la personne la moins capable de résister à ses artifices et par conséquent la plus propre à se laisser dérober les révélations qu’il convoitait. Prenant donc brusquement congé de M. Swiveller, il courut chez mistress Nubbles. La bonne femme était absente. Il s’informa auprès d’un voisin, comme fit Kit lui-même peu de temps après ; on lui enseigna la chapelle, où il se rendit aussitôt pour happer la mère de Kit à la fin du service.
Il n’y avait pas un quart d’heure qu’il était assis dans la chapelle où, les regards pieusement attachés au plafond, il jouissait intérieurement, comme d’une bonne plaisanterie, de sa présence en ce lieu, lorsque Kit lui-même apparut. Avec ses yeux de lynx, un instant suffit au nain pour reconnaître qu’il y avait anguille sous roche. Absorbé en apparence, comme nous l’avons dit, et feignant d’être plongé dans une méditation profonde, Quilp étudiait les moindres mouvements de Kit ; et quand celui-ci se fut retiré avec sa famille, le nain sortit vivement après lui. Enfin, il suivit Kit et mistress Nubbles jusqu’à la maison du notaire, où il apprit d’un des postillons dans quelle ville devait se rendre la chaise de poste. Sachant qu’une diligence qui faisait rapidement le service de nuit partait pour cette même ville à l’heure même, et que le bureau n’était qu’à deux pas, il y courut sans autre cérémonie et s’installa sur l’impériale. Plusieurs fois, pendant la nuit, la diligence dépassa la chaise de poste, plusieurs fois aussi la chaise de poste dépassa la diligence, selon que leurs haltes étaient plus ou moins longues et leur vitesse moins régulière ; finalement, les deux voitures entrèrent en ville au même moment. Quilp, sans perdre de vue la chaise de poste, se mêla à la foule : il apprit l’objet du voyage du gentleman et ses mécomptes ; une fois nanti de ces renseignements, il s’éloigna à la hâte et gagna l’auberge avant le gentleman ; c’est là, qu’après avoir eu avec lui l’entretien que nous avons rapporté plus haut, il s’était enfermé dans sa petite chambre où il passait rapidement en revue toutes ces circonstances étranges.
« Ah ! c’est comme ça ? mon ami, se dit-il en mordant avidement ses ongles. On me suspecte, on me met de côté ; et c’est Kit, n’est-ce pas ? qui est l’agent confidentiel. En ce cas, je crains bien d’avoir à lui régler son compte. »
Il réfléchit un moment, puis ajouta :
« Si ce matin nous avions trouvé le vieux et l’enfant, j’étais prêt à faire valoir d’assez jolis titres. Quelle bonne aubaine c’eût été pour moi ! Sans ces cafards, ces hypocrites, ce garçon et sa mère, j’eusse aussi facilement enveloppé dans mon filet ce farouche gentleman que mon vieil ami, notre ami commun, ah ! ah ! ah ! et la potelée, la fraîche Nelly. Au pis aller, c’est encore une affaire d’or et qu’il ne faut pas perdre. Retrouvons d’abord les fugitifs, puis nous aviserons… au moyen de vous débarrasser d’un peu du superflu de votre numéraire, mon cher monsieur, tant qu’il y aura des barreaux de prison, des verrous et des serrures pour tenir en sûreté votre ami, ou parent, n’importe. Je hais décidément tous ces gens vertueux ! s’écria le nain en avalant une gorgée d’eau-de-vie et faisant claquer ses lèvres. Oui ! je les hais tous en général et chacun en particulier !… »
Et ce n’étaient pas là des fanfaronnades creuses et vaines ; c’était bien l’aveu réfléchi de ses sentiments réels. Car M. Quilp, qui n’aimait personne, en était venu peu à peu à détester tous ceux qui de près ou de loin tenaient à son client ruiné : le vieillard lui-même le premier, parce qu’il avait su le tromper et déjouer sa vigilance ; l’enfant, parce qu’elle était l’objet de la commisération et des timides reproches de mistress Quilp ; le gentleman, à cause de l’aversion qu’il lui témoignait ouvertement ; Kit et sa mère, mortellement, pour les motifs déjà connus. Joignez-y ce sentiment général d’opposition, qui s’unissait étroitement à son désir dévorant de s’enrichir au milieu de ces circonstances équivoques, et voilà pourquoi Daniel Quilp les détestait tous en général et chacun en particulier.
Dans cette aimable disposition d’esprit, il soulagea son estomac et sa haine en bavant une assez notable quantité d’eau-de-vie ; puis, changeant de quartier, il se retira dans un cabaret infime, d’où il établit dans l’ombre tous les moyens d’enquête possibles, afin d’arriver à la découverte du vieillard et de sa petite-fille. Mais tout effort resta inutile. Pas la moindre trace, pas le moindre indice qui pût le mettre sur la voie. Les fugitifs avaient quitté la ville pendant la nuit ; personne ne les avait vus s’éloigner ; nul ne les avait rencontrés sur leur chemin ; pas un conducteur de diligence, de charrette ou de fourgon n’avait aperçu de voyageurs répondant à leur signalement ; pas une âme en un mot qui eût passé près d’eux ni entendu parler d’eux. Convaincu que pour le moment toute tentative de ce genre était infructueuse, il confia le soin de son affaire à deux ou trois drôles auxquels il promit une forte récompense dans le cas où ils lui feraient parvenir quelque renseignement, et il s’en retourna à Londres par la diligence du lendemain.
En montant sur l’impériale, M. Quilp eut la satisfaction de voir que la mère de Kit était seule dans l’intérieur de la voiture. Durant tout le voyage, il mit à profit cette circonstance pour s’amuser et s’égayer, la situation d’isolement où se trouvait la pauvre femme permettant au malicieux nain de lui causer toutes sortes d’ennuis et d’épouvantes. Ainsi il se tenait penché, suspendu sur un des bords de la voiture au risque de se rompre le cou, et dardait à l’intérieur ses gros yeux à fleur de tête qui semblaient d’autant plus horribles à mistress Nubbles que Quilp avait la tête renversée. Si elle changeait de portière, il se transportait du même côté. Quand on s’arrêtait pour relayer, il sautait lestement à terre et présentait son visage à la glace en louchant affreusement. Cet ingénieux système de tortures produisit sur la victime un tel effet, que mistress Nubbles ne put s’empêcher de croire que M. Quilp, vrai représentant du diable, s’était incarné ce pouvoir de l’enfer si souvent et si vigoureusement attaqué dans les prêches du Petit-Béthel, et que c’était pour la punir du péché qu’elle avait commis le jour du théâtre d’Astley et des huîtres, qu’il s’amusait à la lutiner et à la tourmenter.
Instruit d’avance par une lettre du retour prochain de mistress Nubbles, Kit attendait sa mère au bureau de la diligence, grande fut sa surprise quand il aperçut la figure bien connue de Quilp qui regardait par-dessus l’épaule du conducteur comme un démon familier, invisible à tout autre œil qu’au sien.
« Comment vous portez-vous, Christophe ? croassa le nain du haut de son impériale. Tout va bien, Christophe. Votre mère est là dedans.
– Par quel hasard est-il là, ma mère ? dit Kit à demi-voix.
– J’ignore pourquoi ni comment, mon cher enfant, répondit mistress Nubbles en descendant de voiture à l’aide du bras de son fils ; mais toute la sainte journée il n’a cessé de me terrifier à m’en faire perdre les sens.
– En vérité ?… s’écria Kit.
– C’est au point que vous ne voudriez pas le croire, répliqua sa mère. Mais ne lui dites pas un mot ; car réellement je ne sais pas si c’est un homme. Chut ! ne vous tournez pas comme si je vous parlais de lui… Justement, il vient de se mettre sous le plein rayon de la lanterne de la diligence pour me faire ses yeux louches et effrayants !… »
Nonobstant la prière maternelle, Kit se tourna vivement pour regarder.
Mais M. Quilp tenait déjà tranquillement ses yeux levés vers les étoiles, et paraissait absorbé par la contemplation des corps célestes.
« Oh ! l’artificieuse créature !… s’écria mistress Nubbles. Mais venez. Pour tout au monde ne lui parlez pas.
– Si, ma mère, si, je veux lui parler. Quelle faiblesse !… Dites donc, monsieur… »
M. Quilp affecta de tressaillir et de regarder autour de lui en souriant.
« Voulez-vous bien laisser ma mère tranquille, s’il vous plaît ? dit Kit. Comment osez-vous tourmenter une pauvre femme seule comme elle, et la rendre triste et malheureuse, quand elle a déjà bien assez de motifs pour l’être sans vous !… N’êtes-vous pas honteux de votre conduite, petit monstre ?…
– Monstre !… répéta Quilp avec un sourire et d’une voix de ventriloque. (Le nain le plus affreux qu’on ait jamais montré pour un sou à la foire.) Monstre !… ah !
– Si à l’avenir vous agissez envers elle avec cette impudence, reprit Kit en plaçant sur son dos le carton de sa mère, je vous le dis et vous le répète, monsieur Quilp, je ne le souffrirai pas. Vous n’avez pas le droit d’agir ainsi ; vous savez bien que nous ne vous avons jamais fait de mal. Ce n’est pas la première fois ; et si jamais vous la tourmentez ou l’effrayez encore, vous m’obligerez… et j’en aurais regret à cause de votre taille… vous m’obligerez à vous corriger. »
Quilp ne répliqua rien ; mais, s’approchant de Kit assez près pour lui darder un regard à deux ou trois pouces du visage, il le contempla fixement, recula à courte distance sans détourner les yeux, s’approcha de nouveau, recula encore, et renouvela ce manège une demi-douzaine de fois, comme les têtes qui apparaissent et disparaissent dans les expériences de fantasmagorie. Kit se tenait ferme, s’attendant à une prochaine attaque ; mais, voyant que toutes ces démonstrations n’aboutissaient à rien de sérieux, il fit claquer ses doigts et se retira, entraîné le plus vite possible par sa mère qui, même en écoutant les chères nouvelles du petit Jacob et du poupon, ne pouvait s’empêcher de tourner la tête avec anxiété pour voir si Quilp ne les suivait pas.
La mère de Kit eût pu s’épargner la peine de regarder si souvent derrière elle ; car rien n’était plus loin de la pensée de M. Quilp que de songer à les poursuivre, elle et son fils, ou de renouveler la querelle sur laquelle ils s’étaient séparés.
Il s’en alla droit son chemin, sifflant de temps à autre quelque bribe de chansonnette ; et, avec un visage parfaitement tranquille et composé, il se dirigea allègrement vers son logis. En route il évoquait l’idée des inquiétudes, des terreurs de mistress Quilp qui, n’ayant pas reçu la moindre nouvelle de lui depuis trois grands jours et deux nuits, et n’ayant pas eu préalablement avis de son départ, était sans doute en ce moment dans une mortelle anxiété, en proie au plus vif chagrin.
Cette gracieuse perspective était si bien d’accord avec les goûts du nain, et si agréable pour lui, que, tout en marchant, il en riait à cœur joie jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. De plus en plus joyeux, quand il atteignit la rue voisine de sa demeure, il exprima son plaisir par un cri rauque qui n’effraya pas médiocrement un passant paisible qui marchait devant lui sans s’attendre à cette surprise. Nouvelle jouissance pour Quilp, et qui augmenta d’autant sa satisfaction.
Telle était l’heureuse disposition d’esprit de M. Quilp lorsqu’il atteignit Tower-Hill. Là, s’étant arrêté à regarder la croisée de son logis, il la trouva plus splendidement éclairée qu’il n’est d’usage dans une maison en deuil. Il s’approcha plus près encore, écouta attentivement et put entendre plusieurs voix se livrant à une conversation animée, et dans le nombre il reconnut, outre celles de sa femme et de sa belle-mère, des organes masculins.
« Ah ! s’écria le nain jaloux, qu’est-ce que c’est que ça ?… Est-ce qu’elles reçoivent des visites en mon absence ? »
Une toux étouffée qui venait de l’intérieur fut la réponse qu’il reçut.
M. Quilp chercha dans ses poches son passe-partout ; mais il l’avait oublié. Il n’avait d’autre ressource que de frapper à la porte.
« Il y a de la lumière dans le couloir, se dit-il en mettant son œil au trou de la serrure. Frappons un léger coup ; et avec votre permission, madame, je vais vous prendre à l’improviste. Holà !… »
Il appliqua à la porte un tout petit coup avec précaution : pas de réponse. Mais, ayant de nouveau fait jouer le marteau sans plus de bruit, il vit s’ouvrir tout doucement la porte et aperçut le jeune gardien de son débarcadère. D’une main, il le saisit au collet ; de l’autre, il le traîna jusqu’au milieu de la rue.
« Vous m’étranglez, maître, murmura le jeune garçon, lâchez-moi, s’il vous plaît.
– Qui est-ce qui est là-haut, chien que vous êtes ? dit Quilp sur le même ton. Parlez, et parlez bas, ou je vous étranglerai pour tout de bon. »
Le jeune garçon ne put qu’indiquer la fenêtre, et répondre par un rire étouffé, mais qui exprimait si bien une gaieté folle, que M. Quilp furieux prit de nouveau le malheureux à la gorge, et il allait mettre sa menace à exécution ou peu s’en faut, si le jeune garçon ne s’était adroitement débarrassé de l’étreinte du nain pour se jeter derrière le réverbère voisin : là M. Quilp, après de vains efforts pour l’attraper par les cheveux, fut obligé de parlementer.
« Voulez-vous bien me répondre ? dit-il. Qu’est-ce qu’on fait là haut ?
– Vous ne me laissez pas parler ! dit l’autre. Ils… ah ! ah ! ah ! pensent que vous… êtes mort. Ah ! ah ! ah !
– Mort ! s’écria Quilp avec un rire féroce. Oh ! que non. Le pensent-ils en effet ? Le pensent-ils réellement, chien que vous êtes !
– Ils pensent que vous êtes noyé, répondit le jeune garçon, dont la nature malicieuse avait une grande affinité avec celle de son maître. La dernière fois qu’on vous a vu, c’est au bord du débarcadère, et l’on pensait que vous étiez tombé à l’eau. Ah ! ah ! ah !
Le plaisir d’espionner son monde dans ce délicieux concours de circonstances et de causer un désappointement général en reparaissant vivant et très-vivant, procura à Quilp une sensation plus douce que n’eût pu le faire le meilleur coup de fortune. Il n’était pas moins réjoui maintenant que son joyeux compagnon : tous deux restèrent quelques instants à grimacer, à souffler comme des cachalots, à secouer la tête l’un en face de l’autre, de chaque côté du poteau, comme une incomparable paire de magots de la Chine.
« Pas un mot, dit Quilp s’avançant vers la porte sur la pointe du pied. Pas un son ! même d’une planche qui crie ou d’un faux pas dans une toile d’araignée. Noyé !… eh ! eh ! mistress Quilp !… noyé ! »
En parlant ainsi, il souffla la chandelle, défit ses souliers, et se mit en devoir de gravir l’escalier, laissant son jeune ami enchanté, tout entier au délice de faire ses culbutes dans la rue.
La chambre à coucher donnant sur l’escalier n’était pas fermée ; M. Quilp se glissa dans cette pièce et s’établit derrière la porte qui la faisait communiquer au salon. Or, comme elle était entre-bâillée afin de laisser l’air circuler et qu’elle avait en outre une fente assez commode dont le nain s’était maintes fois servi utilement pour espionner et qu’il avait même élargie avec son couteau à cet effet, non-seulement il put tout entendre, mais il put voir distinctement tout ce qui se passait.
L’œil appliqué à cette fente propice, il vit M. Brass assis à une table où se trouvaient, outre plumes, encre et papier, la cave à liqueurs, sa propre cave avec son propre rhum de la Jamaïque réservé jusqu’ici pour lui seul ! puis de l’eau chaude, d’odorants citrons, des morceaux de sucre, tout ce qu’il fallait enfin pour composer un grog délicieux. Avec tous ces matériaux de choix, maître Sampson, qui était loin de méconnaître leurs justes droits à son attention, avait composé un grand verre de punch aux vapeurs brûlantes ; en ce moment même il était en train de délayer le breuvage avec une cuiller à thé et y attachait un regard dans lequel une faible expression de regret était dominée par un rayon de douce et agréable jouissance. À la même table et appuyée sur ses deux coudes se trouvait mistress Jiniwin : elle n’avait plus besoin de prélever en cachette quelques cuillerées sur le punch d’autrui ; elle buvait à larges gorgées dans son verre à elle ; tandis qua sa fille, qui n’avait pas positivement de cendres sur la tête ni un sac de toile sur les épaules, mais bien une tenue décente et un certain air de chagrin, était à demi couchée dans un fauteuil et adoucissait sa peine en acceptant de temps à autre un peu de ce breuvage bienfaisant. Il y avait là encore deux bateliers-côtiers qui tenaient des dragues et autres instruments de leur métier : le plaisir qu’ils avaient à boire, leur nez naturellement rouge, leur face enluminée, leur air joyeux, leur présence en un mot, augmentaient, bien loin de le diminuer, l’air de gaieté et de confort qui faisait le vrai caractère de la réunion.
« Si je pouvais empoisonner le punch de cette chère vieille dame, se dit Quilp, je mourrais heureux !
– Ah ! dit M. Brass rompant le silence et levant ses yeux au plafond avec un soupir, qui sait s’il ne nous regarde pas d’en haut ! Qui sait s’il ne nous contemple pas de… du lieu quelconque où il peut être, et s’il n’a pas les yeux fixés sur nous ! Ô mon Dieu ! »
Ici M. Brass fit une pause pour boire la moitié de son verre de punch ; puis il reprit ainsi en secouant la tête avec un sourire triste, mais sans perdre de vue l’autre moitié de son verre :
« Il me semble en vérité que j’aperçois ses yeux qui étincellent dans le miroir de cette liqueur. Ah ! quand pourrons-nous le revoir ainsi ? Jamais, jamais ! Ce que c’est que de nous ! une minute avant, nous sommes ici, ajouta-t-il en élevant son grand verre à la hauteur de son visage ; et la minute d’après, nous sommes là… » Il goûta le contenu, puis, se frappant avec un geste emphatique un peu au-dessous de la poitrine, il s’écria : « Oui, nous sommes dans la tombe silencieuse. Et penser que me voilà ici à boire son rhum !… Tout cela me semble un rêve ! »
Pour s’assurer sans doute de la réalité de sa position, M. Brass tendit, tout en parlant, son verre à mistress Jiniwin afin qu’elle l’emplit ; et se tournant vers les deux bateliers :
« Alors les recherches ont été tout à fait infructueuses ?
– Tout à fait, mon maître. Mais je crois bien que si son corps est porté quelque part, ça sera pour sûr du côté de Grinidge[1], à la marée basse… Est-ce pas, camarade ? »
L’autre gentleman fit un signe d’assentiment et ajouta que le corps était attendu à l’hôpital où quelques pensionnaires ne seraient point fâchés de le voir arriver.
« Alors il ne nous reste plus qu’à nous résigner, dit M. Brass, qu’à nous résigner. Ce serait une consolation que d’avoir son corps, une triste consolation.
– Oh ! certainement oui, dit vivement mistress Jiniwin ; si nous l’avions, au moins n’aurions-nous plus de doutes. »
Sampson Brass reprit sa plume.
« Occupons-nous, dit-il, de l’avis et du signalement à publier. Il y a pour nous un plaisir mélancolique à rappeler ses traits. Nous en étions restés aux jambes…
– Jambes torses, dit mistress Jiniwin.
– Pensez-vous qu’elles fussent torses ? dit Brass d’un air confidentiel. Il me semble les voir encore marchant très-écartées dans la rue en pantalon de nankin un peu court sans sous-pieds. Ah ! dans quelle vallée de larmes nous vivons ! Décidément mettrons-nous torses ?
– Je pense qu’elles l’étaient un peu, dit mistress Quilp avec un sanglot.
– Jambes torses, dit Brass écrivant et parlant à la fois, la tête grosse, le buste court, les jambes torses.
– Très-torses ! dit mistress Jiniwin.
– Non, madame, non, ne mettons pas « très-torses, » dit Brass avec l’expression d’un pieux respect. N’insistons pas sur les imperfections physiques du défunt. Il est en un lieu, madame, où il ne sera plus question de ses jambes. Contentons-nous de mettre torses, madame.
– Je m’imaginais que vous demandiez l’exacte vérité, dit la belle-mère. Voilà tout.
– Dieu vous bénisse comme je vous aime ! murmura Quilp. Allons, voilà qu’elle y retourne… Toujours du punch !
– Le soin qui nous occupe, dit l’homme de loi posant sa plume et vidant son verre, me remet involontairement sous les yeux le fantôme du père d’Hamlet. Oui, je me figure voir le défunt avec le costume qu’il portait tous les jours, son habit, son gilet, ses souliers, ses bas, son pantalon, son chapeau, son esprit et sa verve, son éloquence et son parapluie ; tout cela se présente à moi comme autant d’images de ma jeunesse, son linge !… dit encore M. Brass avec un doux sourire qu’il adressa à la muraille, son linge qui toujours était d’une couleur particulière, car c’était un de ses caprices, une singulière fantaisie ; ah ! comme il me semble le voir encore !
– Continuez donc le signalement, monsieur, dit mistress Jiniwin avec impatience ; cela vaudrait bien mieux.
– C’est vrai, madame, c’est vrai, s’écria M. Brass. Le chagrin ne doit pas engourdir nos facultés, madame. Voulez-vous m’en verser encore une goutte, s’il vous plaît ? Nous en étions à son nez…
– Nez plat, dit mistress Jiniwin.
– Aquilin !… cria Quilp passant sa tête à travers la porte et touchant de sa main le bout de son nez. Aquilin, sorcière que vous êtes ! Le voyez-vous ? appelez-vous ça un nez plat ? Osez-vous l’appeler ainsi, hein ?
– Oh ! magnifique ! magnifique ! acclama le procureur par la simple force de l’habitude. Parfait !… Comme il est spirituel !… Quel homme remarquable ! quel homme extraordinaire ! et quel art il possède pour surprendre les gens ! »
Quilp ne prit point garde à ces compliments, ni à l’air décontenancé et terrifié que Brass montrait de plus en plus, ni aux cris que poussaient sa belle-mère qui se sauva hors de la chambre, et sa femme qui tomba évanouie. L’œil fixé sur Sampson Brass, il alla droit vers la table ; commençant par le verre du procureur, il en avala le contenu, puis il fit régulièrement le tour de la table jusqu’à ce qu’il eût bu les deux autres verres ; ensuite il mit sous son bras sa cave à liqueurs sans cesser de dévisager Brass avec son regard étrange.
– Je ne suis pas encore mort, Sampson, dit-il. Non, pas encore !
– Oh ! c’est charmant ! s’écria Brass reprenant un peu d’aplomb. Ah ! ah ! ah ! C’est charmant ! Il n’y a pas un homme au monde qui se fût ainsi tiré d’affaire. C’était une position difficile. Mais il a un tel flux de bonne humeur, un flux si prodigieux !…
– Bonsoir, dit le nain avec un geste expressif.
– Bonsoir, monsieur, bonsoir, s’écria le procureur en se retirant à reculons. Quelle heureuse, oh ! oui, quelle bienheureuse surprise ! Ah ! ah ! ah ! Délicieux ! vraiment délicieux ! »
Le nain attendit que le bruit des exclamations de M. Brass se perdît dans l’éloignement, car M. Brass n’avait pas cessé de les continuer à haute voix tout en descendant l’escalier. Il s’avança alors vers les deux bateliers qui étaient restés immobiles dans une sorte d’étonnement stupide.
« N’avez-vous pas, messieurs, dit-il en tenant avec une grande politesse la porte ouverte, sondé la rivière toute la journée ?
– Oui monsieur, et hier aussi.
– Pardieu ! vous vous êtes donné là bien de la peine. Je vous prie de considérer comme à vous tout ce que vous trouverez sur… sur le corps du noyé. Bonsoir. »
Les deux hommes s’entre-regardèrent ; mais sans s’amuser à discuter sur le point en litige, ils se glissèrent hors de la chambre. Après avoir fait si vite maison nette, Quilp ferma les portes ; et tenant toujours précieusement sa cave à liqueurs, en levant les épaules et se croisant les bras, il resta à considérer sa femme évanouie, semblable à un cauchemar qui vient de peser sur la poitrine du patient endormi.
D’ordinaire, les discussions conjugales ont lieu entre les parties intéressées sous la forme d’un dialogue auquel la dame prend part au moins pour la moitié. Chez M. et mistress Quilp cependant il y avait, sous ce rapport, exception à la règle générale. Les observations réciproques se réduisaient à un long monologue du mari ; peut-être la femme trouvait-elle à y introduire quelques courtes supplications, mais qui ne s’étendaient pas au delà d’une syllabe jetée à intervalles éloignés, d’une voix basse et soumise. Sans la circonstance présente, mistress Quilp dut attendre longtemps avant de risquer même cette humble défense ; revenue de son évanouissement, elle s’assit en silence, et tout en pleurant écouta avec docilité les reproches de son seigneur et maître.
Ces reproches, M. Quilp les proférait avec tant de volubilité et de violence et en tordant tellement ses membres et sa figure, que sa femme, tout accoutumée qu’elle était à l’attitude de son mari dans ces scènes d’intérieur, se sentit épouvantée et presque hors d’elle. Mais le rhum de la Jamaïque et la satisfaction d’avoir causé un tel mécompte refroidirent par degrés l’emportement de M. Quilp ; et du paroxysme ardent et sauvage auquel elle s’était élevée, sa fureur descendit lentement à un état goguenard de raillerie joviale où elle ne s’épargna pas.
« Ainsi, dit Quilp, vous pensiez que j’étais mort et parti pour toujours ? Vous croyiez être veuve, hein ?… Ah ! ah ! ah ! coquine que vous êtes !
– Vraiment, Quilp, répondit-elle, je suis très-fâchée…
– Qui en doute ? s’écria le nain. Vous très-fâchée ! Assurément vous l’êtes. Qui doute que vous soyez très-fâchée ?
– Je ne suis pas fâchée que vous soyez revenu à la maison, vivant et bien portant ; mais je suis fâchée d’avoir été amenée à concevoir l’idée de votre mort. Je me réjouis de vous voir, Quilp ; vrai, je m’en réjouis. »
En réalité, mistress Quilp semblait beaucoup plus contente de revoir son mari qu’on n’eût pu s’y attendre, et elle lui témoigna pour son heureux retour un intérêt sur lequel, tout bien considéré, il n’eût pas dû compter. Cependant Quilp ne s’en montra pas autrement ému, si ce n’est qu’il venait lui faire claquer ses doigts tout près des yeux avec des grimaces de triomphe et de dérision.
« Comment avez-vous pu aller si loin sans me dire un mot ou me donner de vos nouvelles ? demanda la pauvre petite femme en sanglotant. Comment avez-vous pu être si cruel, Quilp ?
– Comment j’ai pu être si cruel, si cruel ? s’écria le nain. Parce que c’était mon idée. C’est encore mon idée. Je serai cruel si cela me plaît. Je vais repartir.
– Oh ! non.
– Si fait. Je vais repartir. Je sors d’ici à l’instant. Mon projet est de m’en aller vivre là où la fantaisie m’en prendra, à mon débarcadère, à mon comptoir, et de faire le garçon. Vous étiez veuve par anticipation… Goddam ! eh bien ! moi, je vais, à partir d’aujourd’hui, me faire célibataire.
– Vous ne parlez pas sérieusement, Quilp !… dit la jeune femme en pleurant.
– Je vous dis, ajouta le nain s’exaltant à l’idée de son projet, que je vivrai en garçon, en vrai sans-souci ; j’aurai à mon comptoir mon logement de garçon, et approchez-en si vous l’osez. Ne vous imaginez pas que je ne pourrai point fondre sur vous à des heures inattendues ; car je vous épierai, j’irai et viendrai comme une taupe ou une belette. Tom Scott !… Où est-il, ce Tom Scott ?
– Je suis ici, monsieur, cria le jeune garçon au moment où Quilp ouvrait la croisée.
– Attendez, chien que vous êtes !… Vous allez avoir à porter la valise d’un célibataire. Faites-moi ma malle, mistress Quilp. Frappez chez la chère vieille dame pour qu’elle vienne vous aider, frappez ferme. Holà ! holà ! »
En jetant ces exclamations, M. Quilp s’empara du tisonnier, et, courant vers la porte du cabinet où couchait la bonne dame, il y heurta violemment jusqu’à ce qu’elle s’éveillât dans une terreur inexprimable. Elle pensait pour le moins que son aimable gendre avait l’intention de la tuer, afin de lui faire expier la critique de ses jambes. Sous cette idée qui la dominait, elle ne fut pas plutôt éveillée, qu’elle se mit à jeter des cris perçants, et elle se fût précipitée par la fenêtre si sa fille ne s’était hâtée de la détromper en invoquant son assistance. Un peu rassurée en apprenant quel genre de service on attendait d’elle, mistress Jiniwin parut en camisole de flanelle. La mère et la fille, toutes deux tremblantes de peur et de froid, car la nuit était très-avancée, exécutèrent les ordres de M. Quilp en gardant un silence respectueux. L’excentrique gentleman eut soin de prolonger le plus possible ses préparatifs pour le plus grand bien des pauvres femmes ; il surveillait l’arrangement de sa garde-robe ; après y avoir ajouté, de ses propres mains, une assiette, un couteau, une fourchette, une cuiller, une tasse à thé avec la soucoupe et divers autres petits ustensiles de cette nature, il boucla les courroies de sa valise qu’il mit sur son épaule et sortit sans prononcer un mot, avec sa cave à liqueurs, qu’il n’avait pas déposée un seul instant, étroitement serrée sous son bras. En arrivant dans la rue, il remit le fardeau le plus lourd aux soins de Tom Scott, but une goutte à même la bouteille pour se donner du montant, et en ayant assené un bon coup sur la tête du jeune garçon comme pour lui donner un arrière-goût de la liqueur, le nain se rendit d’un pas rapide à son débarcadère, où il arriva entre trois et quatre heures du matin.
« Voilà un bon petit coin ! dit Quilp lorsqu’il eut gagné à tâtons sa baraque de bois et ouvert la porte avec une clef qu’il avait sur lui ; un bon petit coin !… Vous m’éveillerez à huit heures, chien que vous êtes ! »
Sans autre adieu, sans autre explication, il saisit sa valise, ferma la porte sur son serviteur, grimpa sur son comptoir, et s’étant roulé comme un hérisson dans une vieille couverture de bateau, il ne tarda pas à s’endormir.
Le matin, à l’heure convenue, Tom Scott l’éveilla. Ce ne fut pas sans peine, après toutes les fatigues que le nain avait eues à supporter. Quilp lui ordonna de faire du feu sur la plage avec quelques débris de charpente vermoulue, et de lui préparer du café pour son déjeuner. En outre, afin de rendre son repas plus confortable, il remit au jeune garçon quelque menue monnaie pour servir à l’achat de petits pains chauds, de beurre, de sucre, de harengs de Yarmouth et autres articles de ménage ; si bien qu’au bout de peu d’instants s’élevait la fumée d’un déjeuner savoureux. Grâce à ces mots appétissants, le nain se régala à cœur joie ; et enchanté de cette façon de vivre libre et bohémienne, à laquelle il avait songé souvent et qui lui offrait, partout où il voudrait la mener, une douce indépendance de tous devoirs conjugaux et un bon moyen pour tenir mistress Quilp et sa mère dans un état continuel d’agitation et d’alarme, il s’occupa d’arranger sa retraite et de se la rendre commode et agréable.
Dans cette pensée, il se rendit à un marché voisin où l’on vendait des équipements maritimes ; il acheta un hamac d’occasion qu’il accrocha, comme l’eût fait un marin, au plafond du comptoir. Il fit placer aussi dans cette cabine moisie un vieux poêle de navire, avec un tuyau rouillé qui était destiné à conduire la fumée hors du toit ; et lorsqu’enfin toutes ces dispositions furent terminées, il contempla cet aménagement avec un ineffable plaisir.
« Je me suis fait une habitation rustique, comme Robinson Crusoé, dit-il en lorgnant son œuvre ; j’ai choisi un lieu solitaire, retiré, espèce d’île déserte où je pourrai être en quelque sorte seul quand j’en aurai besoin, et à l’abri des yeux et des oreilles de tout espion. Personne près de moi, si ce n’est des rats, et les rats sont de bons compagnons, bien discrets. Je vais être au milieu de ce monde-là aussi heureux que le poisson dans l’eau. Pourtant je vais voir si je ne trouve pas un rat qui ressemble à Christophe, celui-là je l’empoisonnerai. Ah ! ah ! ah ! Mais songeons à nos affaires… les affaires !… Il ne faut pas que le plaisir fasse oublier les affaires, et voilà déjà la matinée avancée !… »
Il ordonna ensuite à Tom Scott d’attendre son retour et de ne point s’amuser à se tenir sur la tête, ou à faire des culbutes, ou à marcher sur les mains, sous peine de recevoir une ample correction ; puis il se jeta dans un bateau et traversa le fleuve. Arrivé à l’autre bord, il gagna à pied la maison de Bewis Marks, où M. Swiveller faisait son agréable résidence. Ce gentleman était justement seul à dîner dans son étude poudreuse.
« Dick, dit le nain en montrant sa tête à la porte, mon agneau, mon élève, la prunelle de mes yeux, holà ! hé !
– Tiens, c’est vous ? répondit M. Swiveller. Comment allez-vous ?
– Et comment va Richard ? comment va cette crème des clercs ?
– Une crème bien sure, monsieur, et qui commence à tourner à l’aigre.
– Qu’est-ce que c’est ? dit le nain en s’avançant. Sally aurait-elle été méchante ? De toutes les jeunes égrillardes de sa force, je n’en connais pas une comme elle, hé, Dick !
– Certainement non, répliqua M. Swiveller, continuant son repas avec une grande gravité ; elle n’a pas sa pareille. Sally est le sphinx de la vie domestique.
– Vous paraissez découragé ? dit Quilp en s’asseyant. Voyons, qu’y a-t-il ?
– Le droit ne me convient pas, répondit Richard. C’est trop aride ; et puis on est trop tenu. J’ai pensé plus d’une fois à me sauver.
– Bah ! dit le nain. Où iriez-vous, Dick ?
– Je l’ignore. Du côté de Highgate, je suppose. Peut-être les cloches sonneraient-elles : « Viens, Swiveller, lord maire de Londres. » Le prénom de Wittington était Dick, comme le mien, vous savez ? Seulement, je voudrais qu’on ne le donnât pas aussi à tous les chats. »
Quilp regarda son interlocuteur avec des yeux dilatés par une expression comique de curiosité, et il attendit patiemment que l’autre s’expliquât. Mais M. Swiveller ne paraissait nullement pressé de fournir des explications. Il dîna longuement en gardant un profond silence ; puis enfin il repoussa son assiette, se rejeta en arrière sur le dossier de sa chaise, se croisa les bras et se mit à contempler tristement le feu, où quelques bouts de cigares fumaient tout seuls pour leur propre compte, répandant une forte odeur de tabac.
« Peut-être accepteriez-vous un morceau de gâteau ? dit Richard se tournant enfin vers le nain. Il doit être de votre goût, puisque c’est votre œuvre.
– Que voulez-vous dire ? » demanda Quilp.
M. Swiveller répondit en tirant de sa poche un petit paquet graisseux qu’il ouvrit avec précaution, et il exhiba du papier d’enveloppe un morceau de plum-pudding très-indigeste, à en juger par l’apparence, et bordé d’une croûte de sucre épaisse au moins d’un pouce et demi.
« Qu’est-ce que vous dites de cela ? demanda M. Swiveller.
– On dirait un gâteau de fiancée, répondit le nain en grimaçant.
– Et de qui croyez-vous que vienne ce gâteau ? demanda M. Swiveller qui s’en frottait le nez avec un calme effrayant. De qui ?
– Ne serait-ce pas…
– Oui, elle-même. Vous n’avez pas besoin de rappeler son nom. Ce nom, d’ailleurs, n’est plus le sien. Maintenant, son nom c’est Cheggs, Sophie Cheggs ! … Cependant je l’aimais.
Comme on peut aimer quand on n’a pas une
jambe de bois, et mon cœur,
Mon cœur est brisé d’amour pour
Sophie Cheggs !… »
En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pour les besoins de sa triste cause le refrain de la ballade populaire, il enveloppa de nouveau le morceau de gâteau, qu’il aplatit entre les paumes de ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna son habit pardessus, et croisa ses bras sur le tout.
« Maintenant, dit-il, j’espère que vous êtes content, monsieur ; j’espère que Fred aussi doit être content. Vous avez joué votre jeu dans mon malheur, et j’espère que vous serez satisfaits. C’est donc là le triomphe que je devais obtenir ? C’est comme dans la vieille contredanse, où il y a deux messieurs pour une dame seule. Vous savez, la dame choisit l’un et laisse l’autre, qui doit aller à cloche-pied faire tout seul la figure par derrière. Mais ce sont là les coups de la destinée, et la mienne ne fait que m’écraser sous ses pieds. »
Déguisant la joie secrète que lui causait la défaite de M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyen de le calmer en tirant le cordon de la sonnette pour commander un extra de vin rosé (c’est-à-dire de ce qui représente ordinairement ce liquide). Il le versa gaiement et porta divers toasts dérisoires à Cheggs, et d’autres plus sérieux au bonheur des célibataires, en invitant M. Swiveller à lui faire raison. L’effet de ces toasts sur Richard, joint à la réflexion que nul homme ne peut lutter contre sa destinée, fut tel, qu’en très-peu de temps M. Swiveller sentit renaître son énergie et se trouva en état de donner au nain des détails sur la réception du gâteau qui, selon toute apparence, avait été apporté à Bewis Marks par les deux miss Wackles en personne, et remis à la porte de l’étude avec une foule de rires dont il ne partageait pas la joie.
« Ah ! dit Quilp, ce sera bientôt notre tour de rire. À propos, vous me parliez du jeune Trent… Où est-il ? »
M. Swiveller lui apprit que son honorable ami avait dernièrement accepté une position d’agent responsable dans une banque de jeu ambulante, et qu’en ce moment il était en train de faire une tournée pour les besoins de sa profession parmi les esprits aventureux de la Grande-Bretagne.
« C’est fâcheux, dit le nain, car j’étais venu tout exprès pour m’informer de lui près de vous. J’avais une idée, Dick. Votre ami d’en haut…
– Quel ami ?
– Celui du premier étage…
– Oui, eh bien ?…
– Votre ami du premier étage, Dick, doit connaître Trent ?
– Non, il ne le connaît pas, dit M. Swiveller en secouant la tête.
– Oui et non. Il est vrai qu’il ne l’a jamais vu, répliqua Daniel Quilp ; mais si nous les mettions en rapport, qui sait, Dick, si Fred, étant convenablement présenté, ne servirait pas les desseins du locataire tout aussi bien pour le moins que la petite Nelly et son grand-père ? Qui sait si la fortune de ce jeune homme, et par suite la vôtre, ne serait pas faite ?
– Eh bien, dit M. Swiveller, la vérité est qu’ils ont été mis en présence l’un de l’autre.
– Ils l’ont été !… s’écria le nain attachant sur son interlocuteur un regard soupçonneux. Qui a fait cela ?
– Moi, dit Richard avec un peu de confusion. Ne vous ai-je pas conté cela la dernière fois que vous m’avez appelé de la rue en passant ?
– Vous savez bien que vous ne me l’avez pas conté.
– Je crois que vous avez raison, dit Richard. Non, je ne vous l’ai pas conté, je m’en souviens. Oh ! oui, je les ai mis un jour en présence. Ce fut sur la demande de Fred.
– Et qu’arriva-t-il ?
– Il arriva que mon ami, au lieu de fondre en larmes quand il apprit qui était Fred ; au lieu de l’embrasser tendrement et de lui dire : « Je suis ton grand-père ! » ou « ta grand’mère déguisée ! » comme nous nous y attendions pleinement, tomba dans un accès de fureur terrible, lui lança toutes sortes d’injures, et finit par lui dire que, si la petite Nell et le vieux gentleman avaient été réduits à la misère, c’était par sa faute. Il ne nous a pas seulement offert de nous rafraîchir, et… et, en un mot, il nous a mis à la porte de sa chambre plus vite que ça.
– C’est étrange, dit le nain réfléchissant.
– Oui, c’est ce que nous nous disions mutuellement, dit froidement M. Swiveller ; mais c’est parfaitement exact. »
Quilp fut complètement ébranlé par cette confidence, sur laquelle il réfléchit quelque temps dans un silence mystérieux. Souvent il levait les yeux sur le visage de Richard, et, d’un regard pénétrant, il en étudiait l’expression. Cependant, comme il n’y lut rien qui lui promît de plus amples détails ou qui pût lui donner des soupçons sur sa véracité ; et comme, d’autre part, M. Swiveller, livré à ses propres méditations, poussait de gros soupirs et s’enfonçait plus avant que jamais dans le triste chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hâta de rompre l’entretien et de s’éloigner, laissant à ses mélancoliques pensées le pauvre amant éconduit.
« Ils se sont vus ! se dit le nain tandis qu’il marchait seul le long des rues. Mon ami Swiveller a voulu négocier cette affaire par-dessus ma tête. Peu importe au fond, puisqu’il en a été pour ses frais ; mais c’est égal, l’intention y était. Je suis charmé qu’il ait perdu sa maîtresse. Ah ! ah ! ah ! l’imbécile ne se soustraira plus à ma direction. Je suis sûr de lui dans la maison où je l’ai placé ; je le trouverai toutes les fois que j’aurai besoin de lui pour mes desseins ; et, d’ailleurs, il est, sans le savoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit tout ce qu’il sait. Vous m’êtes utile, Dick, et vous ne me coûtez rien que quelques rafraîchissements par-ci par-là. Il serait bien possible, monsieur Richard, qu’il convint à mes fins, pour me mettre en crédit auprès de l’étranger, de lui révéler avant peu vos projets sur l’enfant ; mais pour le moment et avec votre permission, nous resterons les meilleurs amis du monde. »
Tout en poursuivant le cours de ces pensées et se livrant le long de sa route au rêve ardent de ses intérêts particuliers, M. Quilp traversa de nouveau la Tamise et s’enferma dans son palais de garçon. Le poêle, récemment posé en ce lieu et d’où la fumée, au lieu de sortir par le toit, s’était répandue dans la chambre, rendait ce séjour un peu moins agréable peut-être que ne l’eussent désiré des gens plus délicats. Mais un pareil inconvénient, loin de dégoûter le nain de sa nouvelle demeure, ne lui en plaisait que davantage. Ainsi, après un dîner splendide qu’il avait fait venir du restaurant, il alluma sa pipe et fuma près de son poêle jusqu’au moment où il disparut dans un brouillard qui ne laissait voir que sa paire d’yeux rouges et enflammés et tout au plus, par moments, sa vague et sombre face, quand dans un violent accès de toux il déchirait le nuage de fumée et écartait les tourbillons qui obscurcissaient ses traits. Au milieu de cette atmosphère qui eût infailliblement suffoqué tout autre homme, le nain passa une soirée délicieuse : il se partagea tout le temps entre les douceurs de la pipe et celles de la cave à liqueurs. Parfois il se donnait le plaisir de pousser, en manière de chant, un hurlement mélodieux, qui n’offrait pas, du reste, la moindre ressemblance avec aucun morceau de musique, soit vocale soit instrumentale, que jamais compositeur humain ait été tenté d’inventer. Ce fut ainsi qu’il se récréa jusqu’à près de minuit, où il se mit dans son hamac avec la plus complète satisfaction.
Le premier son qui, le matin, vint frapper ses oreilles, tandis qu’il avait encore les yeux à demi fermés et que, se trouvant d’une façon si inaccoutumée tout près du plafond, il éprouvait la vague idée qu’il pouvait bien avoir été métamorphosé en mouche à viande dans le cours de la nuit, le premier son qu’il entendit fut le bruit d’une personne qui se lamentait et sanglotait dans la chambre. Il se pencha avec curiosité vers le bord de son hamac et aperçut mistress Quilp. D’abord il la contempla quelques instants en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce cri soudain :
« Holà !
– Ah ! Quilp, dit vivement la pauvre petite femme en levant ses yeux, quelle peur vous m’avez faite !
– Tant mieux, coquine que vous êtes ! répliqua le nain. Qu’est-ce que vous venez chercher ici ? Vous venez voir si je ne suis pas mort, n’est-il pas vrai ?
– Oh ! je vous en prie, revenez à la maison, revenez à la maison, dit mistress Quilp avec des sanglots ; nous ne le ferons plus jamais, Quilp ; et après tout, ce n’était qu’une méprise qui provenait de notre anxiété.
– De votre anxiété ! dit le nain en grimaçant. Oui, oui, je connais ça, vous voulez dire de votre impatience de me voir mort. Je reviendrai à la maison quand il me plaira, je vous le déclare. Je reviendrai à la maison et m’en irai quand il me plaira. Je serai comme un feu follet, tantôt ici, tantôt là, voltigeant toujours autour de vous, les yeux fixés sur vous au moment où vous m’attendrez le moins, et vous tenant dans un état continuel d’inquiétude et d’irritation. Voulez-vous bien sortir ?…»
Mistress Quilp n’osa que faire un geste de supplication.
« Je vous dis que non, reprit le nain. Non ! si vous vous permettez de venir ici de nouveau, à moins que ce ne soit sur mon invitation, je lâcherai dans mon terrain des chiens de garde qui hurleront après vous et vous mordront. Je dresserai des chausse-trappes adroitement dissimulées, des pièges à femmes. Je sèmerai des pièces d’artifice qui feront explosion quand vous poserez le pied sur les mèches et qui vous feront sauter en mille petits morceaux. Voulez-vous bien sortir ?…
– Pardonnez-moi. Revenez à la maison, dit la jeune femme d’un accent pénétré.
– Non-on-on-on-on ! hurla Quilp. Non, pas avant que ce soit mon bon plaisir ; et alors je reviendrai aussi souvent que cela me conviendra, et je ne rendrai compte à personne de mes allées et venues. Vous voyez la porte ?… Voulez-vous bien sortir ! »
Ce dernier ordre, M. Quilp le prononça d’une voix si énergique et, en outre, il l’accompagna d’un geste si violent qui marquait son intention de s’élancer hors de son hamac, et, tout coiffé de nuit qu’il était, de reconduire sa femme chez elle à travers les rues, qu’elle s’enfuit rapide comme une flèche. Son digne seigneur et maître tendit le cou et les yeux jusqu’à ce qu’elle eût franchi le terrain du débarcadère ; et alors, charmé d’avoir eu cette occasion d’établir son droit et de poser en fait l’inviolabilité de son manoir, il partit d’un immense éclat de rire, puis s’abandonna derechef au sommeil.
L’aimable et joyeux propriétaire du palais de garçon dormit au milieu de sa société favorite, à savoir : la pluie, la boue, la saleté, l’humidité, le brouillard et les rats, jusqu’à une heure assez avancée du jour. Appelant alors son valet de chambre, M. Tom Scott, et lui ayant ordonné de l’aider à se lever et de lui préparer son déjeuner, il quitta sa couche et fit sa toilette. Ce devoir accompli et le repas terminé, Quilp se rendit de nouveau dans Bewis Marks.
Cette visite n’était pas destinée à M. Swiveller, mais à l’ami et patron d’icelui, M. Sampson Brass. Ces deux gentlemen étaient absents l’un et l’autre ; jusqu’à miss Sally, la vie et le flambeau de la loi, qui n’était pas à son poste. Leur absence à tous était signalée aux visiteurs par un bout de papier écrit de la main de M. Swiveller et attaché au cordon de la sonnette ; sans faire connaître au lecteur à quel moment de la journée il avait été placé là, ce papier donnait seulement ce vague et trop discret avis : « On sera de retour dans une heure. »
« Il y a bien au moins une servante, je suppose, dit le nain en frappant à la porte de la maison. Voyons ça. »
Après un assez long intervalle de temps, la porte s’ouvrit et une voix grêle fit entendre ces mots :
« Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre ?
– Hein ? » murmura le nain en abaissant son regard (chose tout à fait contraire à ses habitudes) sur la petite servante.
Et la servante répondit, comme lors de sa première entrevue avec M. Swiveller :
« Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre ?
– Je vais écrire un billet, dit le nain passant devant elle et entrant dans l’étude. Songez bien à le remettre à votre maître dès qu’il sera de retour. »
M. Quilp grimpa sur le haut d’un tabouret pour écrire, tandis que la petite servante, prémunie contre de pareils événements par les instructions qu’on lui avait données, attachait sur le nain de grands yeux, toute prête d’avance, s’il dérobait seulement un pain à cacheter, à se précipiter dans la rue pour appeler la garde.
Le billet fut promptement écrit ; il était très-court. Tout en le pliant, M. Quilp rencontra le regard de la petite servante. Il examina longtemps et curieusement cette jeune fille.
« Comment vous trouvez-vous ici ? » dit le nain en mâchant un pain à cacheter avec d’horribles grimaces.
La petite servante, effrayée peut-être par cet examen, ne put articuler une réponse intelligible ; mais le mouvement de ses lèvres permettait de comprendre qu’elle répétait intérieurement sa même phrase au sujet d’une carte ou d’une lettre.
« Est-ce qu’on ne vous traite pas mal, ici ? Votre maîtresse n’est-elle pas un vrai cosaque ? » dit Quilp d’un ton caressant.
À cette dernière question, la petite servante, avec un regard très-fin mêlé de crainte, serra fortement sa bouche arrondie, et secoua vivement la tête.
Soit qu’il y eût dans cette vivacité de mouvement quelque chose qui plût à M. Quilp, ou que l’expression qu’avaient prise les traits de la petite servante fixât son attention pour un autre motif ; soit tout simplement qu’il voulût s’amuser à lui faire perdre contenance, toujours est-il qu’il posa carrément ses coudes sur le pupitre, et, pressant ses joues entre ses mains, se mit à la dévisager.
« D’où venez-vous ? dit-il après une longue pose en se caressant doucement le menton.
– Je ne sais pas.
– Quel est votre nom ?
– Je n’en ai pas.
– Quelle bêtise !… Comment votre maîtresse vous appelle-t-elle quand elle a besoin de vous ?
– Petit démon. »
Elle ajouta tout aussitôt, comme si elle craignait d’autres questions :
« Voulez-vous me laisser une carte ou une lettre ? »
Ces réponses étranges étaient de nature à provoquer des questions nouvelles. Quilp, cependant, sans prononcer un mot de plus, détourna son regard de la petite servante, se frotta le menton d’un air plus préoccupé que jamais ; mais se courbant sur le billet comme pour en écrire l’adresse avec plus de soin et d’exactitude scrupuleuse, il examina encore la servante du haut de ses épais sourcils, moins hardiment peut-être, mais fort attentivement. Le résultat de cette investigation secrète fut que notre nain, voilant son visage de ses mains, s’amusa de la jeune fille avec malice et sans bruit, jusqu’au moment où les veines de sa face furent près de se rompre dans un éclat de rire. Enfonçant alors son chapeau sur son front pour dissimuler cette gaieté, il lui jeta le billet et sortit à la hâte.
Une fois dans la rue, il ne put résister à un secret mouvement d’hilarité, et se mit à rire en se tenant les côtes, mais à rire de toutes ses forces, essayant de regarder à travers le grillage de la salle poudreuse, comme pour apercevoir encore la jeune fille ; il prolongea ce manège jusqu’à ce qu’il en fût fatigué. Enfin il se rendit au Désert, qui était situé à une portée de fusil de son palais de garçon ; là, il commanda, pour le soir, un thé pour trois personnes dans le berceau du bosquet. En effet, sa course et son billet avaient eu pour but d’engager miss Sally Brass et son frère à venir goûter les jouissances qu’on savourait en ce lieu.
Ce n’était pas précisément la saison où l’on a l’habitude de prendre le thé dans les tavernes d’été, moins encore dans les tavernes d’été délabrées, qui dominent les bords vaseux d’un grand fleuve à la marée basse. Néanmoins, ce fut dans ce lieu choisi que M. Quilp ordonna qu’on servît une collation froide ; et, à l’heure convenue, il recevait, sous le toit crevassé du berceau ruisselant d’humidité, M. Sampson avec sa sœur Sally.
« Vous aimez les beautés de la nature, dit Quilp avec une grimace. N’est-ce pas, Brass, que c’est charmant ? N’est-ce pas que c’est nouveau, pur et primitif ?
– C’est délicieux, en effet, monsieur, répondit le procureur.
– Un peu frais ? dit Quilp.
– Non… non, pas tout à fait, ce me semble, monsieur, répondit Brass, dont les dents claquaient de froid.
– Peut-être un peu humide et fiévreux ? dit Quilp.
– Juste assez humide pour être agréable, répondit Brass ; mais rien de plus, monsieur, rien de plus.
– Et Sally ? ajouta le nain ravi de plaisir ; aime-t-elle cet endroit ?
– Elle l’aimera mieux, répondit la virago, quand elle y prendra le thé : faites-nous-le servir, et ne m’ennuyez pas davantage.
– Douce Sally ! s’écria Quilp faisant un geste comme pour l’embrasser ; gentille, charmante, ravissante Sally !
– C’est un homme vraiment remarquable ! dit M. Brass dans un de ces apartés dont il avait l’habitude ; c’est vraiment un troubadour ! vous savez, un troubadour ! »
Brass semblait laisser tomber ces compliments comme sans y songer, à son propre insu ; mais le malheureux procureur, outre le froid terrible qu’il ressentait à la tête, avait été mouillé en chemin, et il eût volontiers consenti même à un sacrifice pécuniaire, pour échanger le lieu humide où il se trouvait contre une bonne chambre bien chaude, où il pût se sécher devant un bon feu. De son côté, Quilp, qui, indépendamment de sa malice démoniaque, n’était pas fâché de faire expier à Sampson la part qu’il avait prise dans la scène de deuil dont il avait été l’invisible témoin, du temps qu’il était noyé, observait ces signes de malaise avec un bonheur inexprimable ; il n’aurait pas éprouvé plus de joie à s’asseoir au banquet le plus splendide.
Il convient aussi de faire remarquer, comme un petit trait du caractère de miss Sally Brass, que certainement, pour son propre compte, elle eût supporté de fort mauvaise grâce les désagréments du Désert, et qu’elle n’eût sans doute pas manqué de s’en aller avant l’apparition du thé ; mais que, sitôt après avoir remarqué l’état pénible, la souffrance secrète de son frère, elle témoigna une satisfaction farouche, et se mit à s’amuser à sa manière. Quoique la pluie filtrât à travers les fentes du toit et mouillât leurs têtes, miss Brass ne faisait entendre aucune plainte, et présidait à la distribution du thé avec un calme imperturbable. Tandis que M. Quilp, dans sa bruyante hospitalité, installé sur une barrique vide, vantait ce lieu de plaisance comme le plus beau et le plus confortable des trois royaumes, et levait son verre pour boire à leur prochaine réunion de plaisir dans cet agréable endroit ; tandis que M. Brass, avec la pluie qui inondait sa tasse, faisait de pénibles efforts pour se donner une contenance et paraître à l’aise ; tandis que Tom Scott, qui attendait à la porte sous un vieux parapluie, se roidissait contre son mal, et s’efforçait de rire à gorge déployée, miss Sally Brass, sans songer à la pluie qui tombait sur ses charmes féminins et sur sa riche toilette, se tenait tranquillement assise devant le plateau, contemplant avec une jouissance intérieure la disgrâce de son frère, et satisfaite, dans son généreux oubli d’elle-même, de rester dans la taverne toute la nuit, en face des tourments qu’il éprouvait, et que son caractère avare et sordide ne lui permettait point de vouloir éviter. Et notez bien, car autrement le portrait ne serait pas complet, quoique ce ne soit qu’un trait, notez bien que miss Sally sympathisait au plus haut degré avec M. Brass, et qu’elle eût été hors d’elle si le procureur se fût permis de contrarier son client en quoi que ce fût.
Au plus fort de cette bruyante partie de plaisir, M. Quilp, ayant, sous un prétexte en l’air, renvoyé son serviteur aérien, reprit tout à coup ses manières habituelles, descendit de sa barrique, et posa une main sur la manche du procureur.
« Un mot, dit le nain, avant d’aller plus loin. Sally, voulez-vous écouter une minute ? »
Miss Sally se rapprocha, accoutumée qu’elle était à avoir avec leur hôte des conférences qui n’en valaient que mieux, pour être dissimulées sous un air d’indifférence.
« C’est une affaire, dit le nain promenant son regard du frère à la sœur, une affaire très-délicate. Réfléchissez-y bien de concert quand vous serez seuls.
– Certainement, monsieur, répondit Brass tirant de sa poche son agenda et son crayon. Je vais prendre note des points principaux, s’il vous plaît, monsieur. Des documents remarquables, ajouta le procureur en levant les yeux au plafond, des documents parfaits !… Il présente tout avec tant de lucidité, que c’est un plaisir de recueillir ses paroles ! Je ne connais pas un acte du Parlement qui le vaille pour être clair.
– Si c’est un plaisir, je suis bien fâché d’être obligé de vous en priver, dit sèchement Quilp. Serrez votre livre. Nous n’avons pas besoin de notes. Voilà : il y a un garçon nommé Kit… »
Miss Sally fit un signe de tête pour témoigner qu’elle connaissait ce garçon.
« Kit ? dit M. Sampson. Kit ?… ah ! oui, j’ai entendu ce nom-là ; mais je ne me rappelle pas bien… Je ne me rappelle pas bien…
– Vous êtes aussi lent qu’une tortue, et vous avez le crâne aussi épais qu’un rhinocéros ! répliqua son gracieux client avec un geste d’impatience.
– Il est admirablement facétieux !… s’écria l’obséquieux Sampson. Ses connaissances en histoire naturelle sont prodigieuses. C’est un vrai Bouffon. »
Nul doute que M. Brass ne voulût faire un compliment à son hôte ; et il est vraisemblable de penser qu’il avait eu l’intention de dire Buffon, mais qu’il avait laissé se glisser dans le mot une voyelle de trop. Quoi qu’il en soit, Quilp ne lui laissa pas le temps de se reprendre, mais il s’acquitta lui-même de ce soin en lui assenant sur la tête un coup du manche de son parapluie.
« Pas de querelle entre nous, dit miss Sally retenant la main de Quilp. Je vous ai dit que je connais ce garçon, et cela suffit.
– Elle est toujours dans la question ! dit le nain en lui donnant une tape sur le dos et regardant Sampson avec dédain. Sally, je n’aime point ce Kit.
– Ni moi, répondit miss Brass.
– Ni moi, dit Sampson.
– Alors, ça va bien, s’écria Quilp. La moitié de notre besogne est déjà faite. C’est un de ces honnêtes gens, un de ces beaux caractères, un animal qui rôde pour surprendre les secrets, un hypocrite, un double masque, un lâche, un espion furtif, un chien couchant devant ceux qui le nourrissent et l’amadouent, mais pour tous les autres, c’est un dogue qui vient vous aboyer dans les jambes.
– Quelle terrible éloquence ! s’écria Brass en éternuant. C’est effrayant !
– Venons-en à l’affaire, dit miss Sally ; pas tant de discours !
– C’est juste, s’écria Quilp en laissant tomber un nouveau regard de dédain sur Sampson ; toujours elle est dans la question ! Je dis, Sally, que ce Kit est un dogue aboyeur et insolent pour tout le monde, mais surtout pour moi. En un mot, je lui garde rancune.
– Cela suffit, monsieur, dit Sampson.
– Non, cela ne suffit pas, monsieur, dit Quilp en ricanant ; voulez-vous bien m’écouter jusqu’à la fin ? Outre que je lui garde rancune sur ce qu’il me contrecarre en ce moment et s’est placé comme une barrière entre moi et un résultat qui sans cela pourrait être une mine d’or pour nous tous ; outre ce motif, je répète qu’il me déplaît, que je le hais. Maintenant, vous connaissez ce garçon, c’est à vous à deviser le reste. Trouvez entre vous quelque moyen de me débarrasser de lui, et mettez-le à exécution. Puis-je y compter ?
– Vous pouvez y compter, monsieur, dit Sampson.
– Alors donnez-moi la main, répliqua Quilp. Sally, ma belle enfant, donnez-moi la vôtre : je compte sur vous tout autant et même plus que sur lui. Voici justement Tom Scott qui revient. Holà ! de la lumière, des pipes, du grog encore ! du grog toujours !… et vive cette charmante soirée ! »
Pas un mot de plus ne fut prononcé, pas un regard de plus échangé qui eût le moindre rapport au sujet réel de cette réunion. Ce trio avait l’habitude d’agir de concert ; les liens d’un intérêt mutuel les attachaient les uns aux autres ; il n’était donc pas besoin de plus amples explications entre eux. Quilp, reprenant ses façons bruyantes aussi aisément qu’il les avait quittées, se montra au bout d’un instant le même tapageur, le même petit sans souci, le même viveur que quelques minutes auparavant. Il était dix heures précises quand l’aimable Sally sortit du Désert, soutenant son tendre et bien-aimé frère qui avait le plus grand besoin de l’appui fraternel que pouvait lui procurer ce corps délicat, son pas étant, pour une cause inconnue, fort loin d’être solide, et ses jambes ayant des dispositions à faire sans cesse des écarts et à se poser tout de travers.
Accablé, malgré les sommes prolongés qu’il avait faits, par les fatigues de ces jours derniers, le nain, ne perdit pas de temps pour se rendre à sa riante demeure, où bientôt il rêva dans son hamac.
Abandonnons-le à ses rêves, auxquels ne sont peut-être pas étrangères les douces figures que nous avons laissées sous le porche de la vieille église, et allons rejoindre nos voyageurs qui sont assis à regarder devant eux.
Après un assez long temps, le maître d’école reparut à la petite porte du cimetière. Il accourait vers ses amis tenant à la main un trousseau de clefs rouillées que le mouvement de sa marche faisait tinter les unes contre les autres. La précipitation et le plaisir qu’il éprouvait l’avaient mis presque hors d’haleine lorsqu’il atteignit le porche : il ne put d’abord que montrer du doigt le vieux bâtiment que l’enfant avait contemplé avec tant d’attention.
« Vous voyez ces deux vieilles maisons ? dit-il enfin.
– Oui, certainement, répondit Nell. Je n’ai guère regardé qu’elles pendant toute votre absence.
– Et sans doute vous les eussiez regardées plus curieusement encore si vous aviez deviné ce que j’ai à vous dire. L’une de ces maisons sera la mienne. »
Sans s’expliquer davantage ni laisser à l’enfant le loisir de répliquer, le maître d’école prit la main de Nelly, qu’il mena, le visage tout rayonnant de joie, jusqu’à l’endroit dont il lui avait parlé.
Ils s’arrêtèrent devant une porte basse et cintrée. Après avoir inutilement essayé plusieurs clefs, le maître d’école finit par en trouver une à laquelle céda l’épaisse serrure. La porte s’ouvrit, en criant sur ses gonds, et permit aux visiteurs d’entrer dans la maison.
La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était une chambre voûtée, qui jadis avait été soigneusement décorée par d’habiles architectes, et qui conservait encore dans son beau plafond aux vives arêtes, aux riches broderies de pierre, des vestiges brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculpté sur les murs et qui défiait l’œuvre même de la nature, était demeuré à sa place comme pour dire combien de fois les feuilles des arbres avaient repoussé et s’étaient flétries, tandis que celles-là avaient bravé le temps sans éprouver de changement. Les figures à demi brisées qui supportaient l’entablement de la cheminée, bien que mutilées, laissaient voir encore ce qu’elles avaient été autrefois avant d’être cachées sous la couche de poussière qui les recouvrait, et s’élevaient tristement aux deux côtés du foyer vide, comme des créatures qui auraient survécu à leur génération et s’affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.
À une époque éloignée, car le changement même était antique dans ce lieu plein de vétusté, une cloison de bois avait été construite dans une partie de la pièce pour former un cabinet qui pût servir de chambre à coucher : vers ce temps, la lumière y pénétrait par une croisée ou plutôt une lucarne grossièrement percée dans l’épaisse muraille. Les matériaux dont elle était formée, ainsi que deux sièges déposés dans la vaste cheminée, avaient, à une date oubliée, fait partie de l’église du couvent ; car le chêne, approprié précipitamment à sa destination actuelle, avait été altéré dans sa forme première, mais n’en présentait pas moins une quantité de fragments de riches moulures empruntées aux stalles des religieux.
Une porte tout ouverte menait à une petite chambre ou cellule, où la lumière pénétrait à peine à travers un rideau de lierre, et qui complétait l’intérieur de cette partie des ruines. La maison n’était pas tout à fait dégarnie de meubles. Quelques sièges de forme antique, dont les bras et les pieds semblaient s’être affaissés avec l’âge ; une table, ou plutôt un fantôme de table ; un grand vieux coffre qui avait jadis contenu les registres de l’église ; enfin, divers objets utiles servant aux usages domestiques, et une certaine quantité de bois à brûler pour la provision d’hiver ; tout cela était rangé dans la chambre et fournissait autant de preuves certaines que la maison avait été habitée à une époque récente.
L’enfant tournait autour d’elle des regards empreints de ce sentiment de pieuse vénération avec lequel nous contemplons l’œuvre des siècles qui sont devenus comme autant de gouttes d’eau dans l’immense océan de l’éternité. Le vieillard les avait suivis. Tous trois restèrent quelque temps silencieux ; ils retenaient leur souffle, comme s’ils avaient craint de troubler, même par le moindre bruit, le silence de ce lieu vénérable.
« Oh ! la belle maison !… dit enfin l’enfant à voix basse.
– J’avais peur qu’elle ne vous parût différente, répondit le maître d’école. Vous avez frissonné quand nous y sommes entrés, comme si vous l’aviez trouvée froide ou sombre.
– Ce n’était pas cela, répondit Nelly regardant autour d’elle avec un léger frémissement. En vérité, je ne saurais vous dire ce que c’était ; mais j’ai éprouvé le même effet lorsque du porche de l’église j’ai contemplé l’extérieur de cette maison. Peut-être est-ce parce qu’elle est si vieille et si grise.
– C’est un endroit où il doit faire bon vivre, ne trouvez-vous pas ? dit son ami.
– Oh ! répondit l’enfant en joignant les mains avec ardeur ; un endroit tranquille et heureux, un bon endroit pour vivre et pour apprendre à mourir ! »
Elle en eût dit davantage ; mais dominée par l’énergie de ses pensées, sa voix se troubla, et les sons ne vinrent plus à ses lèvres qu’en soupirs confus.
– Un bon endroit pour vivre, et pour apprendre à vivre, pour acquérir la santé de l’esprit et du corps ! dit le maître d’école. Car cette vieille maison sera la vôtre.
– La nôtre !… s’écria l’enfant.
– Oui, répondit gaiement le maître d’école, et pour bien des années heureuses, j’espère. Je serai votre proche voisin, porte à porte. Voilà votre maison. »
Débarrassé maintenant du poids de la grande surprise qui leur était préparée, le maître d’école s’assit et fit placer Nell près de lui. Il lui raconta alors comment il avait appris que cet ancien bâtiment avait été occupé depuis fort longtemps par une vieille femme âgée de près de cent ans, qui gardait les clefs de l’église, l’ouvrait et la fermait pour les services et la montrait aux étrangers ; comme quoi cette vieille femme était morte quelques semaines auparavant sans qu’on eût trouvé depuis quelqu’un à qui confier cet emploi ; comme quoi, ayant appris ces circonstances dans une conversation avec le fossoyeur, qui était retenu au lit par un rhumatisme, il avait été amené à parler de sa compagne de voyage : ce qui avait été si favorablement accueilli par cette haute autorité, que, sur son conseil, il s’était déterminé à soumettre ce sujet au desservant. En un mot, le résultat de ses démarches était que Nell et son grand-père devaient être présentés, le lendemain, au ministre : il ne restait donc plus qu’une pure formalité. Mais ils étaient par le fait déjà nommés au poste vacant.
« Il y a, dit-il, aussi un petit traitement. Sans doute ce n’est pas grand’chose, mais c’est assez pour vivre dans cette retraite. En réunissant nos ressources nous serons à l’aise, n’ayez pas peur.
– Que Dieu vous bénisse et vous protège ! dit l’enfant avec des larmes d’attendrissement.
– Amen, ma chère, répondit son ami d’un ton de douce gaieté ; puisse le ciel me bénir toujours comme il l’a déjà fait en nous conduisant à travers les soucis et les fatigues jusqu’à cette vie tranquille. Mais à présent il s’agit de voir ma maison… Allons, venez ! »
Ils se rendirent à l’autre bâtiment. Il fallut chercher dans le trousseau des clefs rouillées ; enfin, ils trouvèrent celle qu’il fallait et ouvrirent la porte vermoulue. Elle donnait sur une chambre voûtée et antique, semblable à celle qu’ils venaient de quitter, mais moins spacieuse et n’ayant pour dépendance qu’une autre petite pièce. Il n’était pas difficile de comprendre que la première maison était celle du maître d’école, et que l’excellent homme avait choisi la moins commode, dans son affection pleine d’égards pour ses amis. Ainsi que l’autre maison, celle-ci était garnie des meubles les plus nécessaires, et elle avait également sa provision de bois.
Maintenant ils avaient à s’occuper (occupation bien agréable), de rendre ces habitations aussi confortables que possible. Bientôt chacune des maisons eut son feu brûlant et pétillant dans l’âtre, et colorant les murs vieux et blêmes d’une clarté vive et gaie. Nelly exerça activement son aiguille ; elle répara les rideaux de croisée en lambeaux, rajusta les déchirures que le temps avait faites dans les morceaux usés de tapis qu’elle réunit pour leur donner un air décent. Le maître d’école nettoya et aplanit le terrain devant la porte, coupa l’herbe haute, arracha le lierre et les plantes rampantes qui laissaient pendre en désordre leurs tiges languissantes ; il donna à l’extérieur des murs un air de propreté et presque de parure. Le vieillard, tantôt seul, tantôt avec l’enfant, les aidait tous deux, rendait patiemment quelques petits services, et se trouvait heureux. Les voisins aussi, au sortir du travail, vinrent les assister, ou bien leur envoyèrent par leurs enfants de petits présents et des objets de nécessité première pour des étrangers. La journée avait été bien remplie : quand la nuit arriva, elle les trouva tout étonnés qu’il y eût encore tant à faire et que l’ombre descendit sitôt.
Ils soupèrent ensemble dans la maison que nous appellerons désormais « la maison de l’enfant », et, le repas terminé, ils s’assirent en cercle devant l’âtre. Là, à demi-voix, car leur cœur était trop plein et trop satisfait pour leur permettre de parler à voix haute, ils s’entretinrent de leurs plans d’avenir. Avant qu’ils se séparassent, le maître d’école fit lecture de quelques prières ; puis, remplis de bonheur et de reconnaissance envers Dieu, ils se quittèrent pour le reste de la nuit.
À cette heure silencieuse, tandis que le grand-père dormait paisiblement dans son lit et que tout se taisait, l’enfant demeura devant les cendres mourantes à évoquer le souvenir de ses aventures passées, comme si ce n’était qu’un rêve dont elle aimait à ranimer l’image confuse. La clarté du feu qui s’affaissait, réfléchie par les panneaux de chêne dont les saillies sculptées se découpaient en lignes sinistres sur l’obscurité du plafond ; les murailles antiques, où d’étranges ombres allaient et venaient, suivant les vacillations de la flamme ; l’aspect solennel du dépérissement qui finit par ronger aussi les objets inanimés et invisibles ; partout enfin, autour d’elle, l’image de la mort ; cet ensemble portait dans l’âme de Nelly de graves pensées, mais aucun sentiment de terreur ni d’alarme. Peu à peu une métamorphose s’était opérée en elle dans les jours de solitude et de chagrin : sa force avait diminué, mais son courage s’était fortifié ; son esprit avait grandi, son âme s’était épurée ; dans son sein avaient germé ces saintes pensées et ces graves espérances qui n’appartiennent guère qu’aux faibles et aux languissants. Personne ne vit cette créature fragile lorsqu’elle s’éloigna doucement du feu et qu’elle alla s’appuyer pensive au bord de la petite fenêtre ouverte ; nul, si ce n’est les étoiles, n’était là pour apercevoir son visage levé vers le ciel et y lire son histoire. La vieille cloche de l’église sonnait l’heure avec un timbre mélancolique, comme si elle ressentait quelque tristesse d’avoir de si longs entretiens avec les morts, et d’adresser tant d’avertissements inutiles aux vivants ; les feuilles mortes bruissaient, l’herbe frémissait sur les tombes ; hors cela, tout était tranquille, tout dormait.
Quelques-uns de ces dormeurs sans rêves étaient couchés dans l’ombre de l’église, près des murs ; comme s’ils s’y attachaient pour y trouver protection et bien-être. D’autres avaient choisi leur asile sous l’ombrage mouvant des arbres ; d’autres sur le chemin où l’on pouvait passer près d’eux ; d’autres parmi les tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient préféré s’étendre sur le sol même qu’ils avaient foulé dans leurs pérégrinations du jour ; d’autres, là où le soleil couchant échaufferait leur petit lit ; d’autres, là où ses premiers rayons les éclaireraient dès l’aube. Peut-être n’y avait-il aucune de ces âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe, qui eût jamais de son vivant songé à se séparer de l’église, sa vieille compagne ; ou si cette pensée avait jamais traversé son esprit, il avait conservé encore pour elle cet amour que l’on a vu des prisonniers garder à la cellule où ils avaient été longtemps confinés, et dont l’étroite enceinte, au moment du départ, les retenait encore par de chers et douloureux regrets.
Il s’écoula de longues heures avant que l’enfant refermât la fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvait encore quelque chose de semblable aux sensations d’autrefois, un frisson involontaire, une sorte de frayeur momentanée, mais qui s’évanouit aussitôt sans laisser d’alarme après soi. Ses rêves lui montrèrent aussi de nouveau le petit écolier ; le toit s’ouvrit, et toute une colonne de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes écritures. Chers anges ! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle reposait. Quel doux et heureux songe ! Au dehors, la tranquillité de la nature était restée la même, si ce n’est que l’air retentissait des accords d’une musique et du battement des ailes des séraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa sœur lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les tombes. Et alors le rêve devint confus et s’évanouit.
Avec l’éclat et la gaieté du matin, revint aussi la continuation des travaux de la veille, le retour de ses pensées agréables, un redoublement d’énergie, de tendresse et d’espérance. Ils travaillèrent activement tous trois, jusqu’à midi à mettre en ordre et arranger leurs maisons ; puis ils allèrent faire visite au desservant.
C’était un vieux gentleman au cœur simple, à l’esprit humble, modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu’il avait quitté depuis bien des années pour venir s’établir en ce lieu. Sa femme était morte dans la maison même qu’il occupait encore, et il y avait longtemps qu’il s’était détaché des joies et des espérances de la terre.
Il reçut avec bonté les visiteurs et montra tout de suite de l’intérêt à Nelly. Il s’informa de son nom, de son âge, du lieu de sa naissance, des événements qui l’avaient conduite dans ce pays, et ainsi de suite. Déjà le maître d’école avait raconté l’histoire de l’enfant.
« Ils n’ont laissé, lui avait-il dit, aucun ami derrière eux : ils sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort. J’aime cette enfant comme si elle était à moi.
– Bien, bien, dit le desservant. Qu’il soit fait comme vous le désirez. Elle est bien jeune.
– Elle est plus vieille que son âge, mûrie trop tôt par l’épreuve de l’adversité, monsieur, répondit le maître d’école.
– Que Dieu l’assiste ! Qu’elle se repose et qu’elle oublie tous ses malheurs ! dit le vieux desservant. Mais une église antique est un lieu triste et sombre pour un être aussi jeune que vous, mon enfant.
– Oh ! non, monsieur, répliqua Nelly. Je suis bien loin de penser ainsi, assurément.
– J’aimerais mieux la voir danser le soir sur le gazon, dit le desservant, en posant sa main sur la tête de Nelly et souriant avec mélancolie, que de la voir assise à l’ombre de nos arceaux poudreux. Songez à cela, et jugez si nos ruines solennelles ne pèseront pas sur son cœur. Votre demande vous est accordée, mon cher ami. »
Après quelques autres paroles d’un accueil cordial, les visiteurs se retirèrent et se rendirent à la maison de l’enfant. Ils y avaient entamé une conversation sur leur heureuse fortune, quand un autre ami parut.
C’était un petit vieillard qui vivait au presbytère où il s’était établi, comme le maître d’école et ses protégés ne tardèrent pas à l’apprendre, depuis la mort de la femme du desservant, qui remontait à une quinzaine d’années environ. Dès le collège, il avait été le meilleur ami du ministre, et depuis, en tout temps, son compagnon assidu. Dans les premiers moments de douleur il était accouru pour le consoler et le soutenir, et, à partir de cette époque, jamais ils ne s’étaient séparés. Le petit vieillard était l’âme du village, le conciliateur de tous les différends ; c’était l’ordonnateur de toutes les fêtes, le dispensateur des libéralités de son ami, auxquelles il ajoutait beaucoup du sien ; le médiateur universel, le consolateur de tous les affligés. Pas un des braves villageois n’avait songé à s’informer de son nom, ou, s’ils l’avaient appris, ils l’avaient oublié pour lui donner un autre titre. Peut-être d’après une vague rumeur des succès qu’il avait obtenus au collège et donc le bruit s’était répandu lors de son arrivée, peut-être aussi parce qu’il ne s’était pas marié et ne menait pas de famille à sa suite, on l’avait appelé « le vieux bachelier. » Ce nom lui plaisait, ou du moins lui convenait autant qu’un autre, et depuis ce temps il était resté pour tout le monde le vieux bachelier. Or, c’était le vieux bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soin de faire apporter la provision de combustible trouvée par les voyageurs dans leur nouveau domicile.
Il souleva le loquet, montra un moment au seuil de la porte sa bonne petite face ronde, et entra dans la chambre en homme qui n’était pas étranger aux localités.
« Vous êtes monsieur Marton, le nouveau maître d’école ? dit-il en saluant l’ami de Nell.
– Oui, monsieur.
– Vous arrivez ici avec d’excellentes recommandations et je suis charmé de vous voir. Je serais venu vous visiter dès hier, car j’attendais votre arrivée, mais j’ai été obligé d’aller dans le pays porter une lettre d’une mère malade à sa fille qui est en service à quelques milles d’ici ; je ne fais que de revenir. N’est-ce pas là la jeune gardienne de notre église ? Vous n’en êtes que davantage le bienvenu pour nous l’avoir amenée ainsi que ce vieillard. Et c’est de bon augure pour un maître que d’avoir commencé par apprendre lui-même à pratiquer l’humanité.
– Depuis quelque temps elle a bien souffert, dit le maître d’école, répondant ainsi au regard que le visiteur avait laissé tomber sur Nelly en l’embrassant sur la joue.
– Oui, oui, je vois bien qu’elle a souffert, dit le vieux bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur cœur aussi.
– En effet, monsieur, ce n’est que trop vrai. »
Tour à tour, le vieux bachelier promena son regard du grand-père à l’enfant, dont il prît tendrement la main. Il se leva.
« Vous serez plus heureux avec nous, dit-il ; ou du moins nous ferons tout pour cela. Vous avez déjà fait bien des améliorations ici. Est-ce votre ouvrage, mon enfant ?
– Oui, monsieur.
– Nous en ferons d’autres encore, qui ne vaudront certainement pas mieux, mais au moins avec plus de ressources. À présent, voyons, voyons un peu. »
Nell l’accompagna dans les autres petites chambres ainsi que dans le reste des deux maisons. Il fit la remarque qu’il manquait çà et là divers objets nécessaires et s’engagea à y pourvoir, grâce à une collection d’articles divers qu’il possédait chez lui, et ce devait être un magasin des plus variés et des plus hétérogènes. Tout cela arriva presque aussitôt : car une dizaine de minutes ne s’étaient pas écoulées, quand le petit gentleman qui venait de les quitter reparut chargé de vieilles planches, de morceaux de tapis, de couvertures et autres objets d’usage domestique ; il était suivi d’un jeune homme qui portait un fardeau de même nature. On jeta le tout en un monceau sur le parquet ; puis il fallut déployer une grande activité pour débrouiller, arranger, mettre en place les dons du vieux bachelier qui présidait au travail avec un plaisir extrême et y mettait la main lui-même avec une vivacité sans égale. Lorsqu’il ne resta plus rien à faire, il ordonna au jeune homme d’aller rassembler les enfants de l’école et de les amener devant leur nouveau maître, qui les passerait solennellement en revue.
« Une jolie collection d’élèves, mon cher Marton ; vous serez content de les voir, dit-il, se tournant vers le maître d’école quand le jeune homme se fut éloigné. Mais je ne leur dis pas ce que je pense d’eux ; cela gâterait tout. »
Le messager reparut bientôt à la tête d’une longue file de bambins, grands et petits, qui, reçus par le vieux bachelier à la porte de la maison, tombèrent dans une foule de convulsions de politesse, pour montrer leur civilité ; tenant d’une main serrée leurs chapeaux et leurs bonnets réduits à leur plus simple expression et se livrant à toute sorte de saluts et de révérences : le vieux gentleman contemplait d’un œil ravi ces démonstrations de respect auxquelles il donnait son approbation par de fréquents signes de tête et des sourires réitérés. La vérité est que le plaisir qu’il avait à les voir n’était pas aussi scrupuleusement dissimulé qu’il avait bien voulu le faire croire au maître d’école ; il ne pouvait s’empêcher de le manifester par des remarques confidentielles et des chuchotements prononcés assez haut pour que chacun des élèves l’entendît parfaitement.
« Ce premier enfant, mon cher maître d’école, dit le vieux bachelier, c’est John Owen ; un garçon plein de moyens, monsieur, une nature franche et honnête ; mais c’est trop irréfléchi, trop joueur, trop léger. Cet enfant, mon cher monsieur, se romprait le cou pour s’amuser et priverait ainsi ses parents de leur principale consolation ; et entre nous, regardez-le bien quand il fera le lévrier en jouant à la chasse au lièvre, vous verrez comme il franchit haies et fossés et comme il glisse adroitement tout du long jusqu’au bas de la petite carrière. Vous verrez, vous verrez ! Vraiment c’est magnifique. »
John Owen, après cette admonition terrible dont il n’avait rien perdu, fit place à un autre enfant également présenté par le vieux bachelier.
« Maintenant, monsieur, dit-il, regardez celui-ci. Vous le voyez ? Il se nomme Richard Evans. Il a une facilité surprenante pour apprendre ; il est doué d’une bonne mémoire et d’une intelligence ouverte ; en outre, il possède une belle voix et une oreille juste pour chanter les psaumes, et sous ce rapport, personne ne le vaut ici. Cependant, monsieur, cet enfant finira mal ; il mourra sur l’échafaud, j’en ai peur ; croiriez-vous qu’à l’église monsieur s’endort toujours pendant le sermon ? et tenez ! pour vous avouer toute la vérité, monsieur Marton, je faisais de même à son âge, et je suis bien certain que cela tenait à ma constitution et que je ne pouvais m’en empêcher. »
L’élève plein d’avenir étant bien et dûment édifié par ce reproche effrayant, notre vieux garçon passa à un autre.
« Mais à propos d’exemples à éviter, dit-il, j’ai là des petits garçons qui semblent faits tout exprès pour servir d’avertissement et de fanal à tous leurs camarades. En voici un que vous n’épargnerez pas, j’espère. Ce gaillard que vous voyez là, avec des yeux bleus et des cheveux blond clair ; c’est un nageur, monsieur, un plongeur, Dieu nous bénisse ! c’est un garnement, monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeter dans dix-huit pieds d’eau tout habillé pour repêcher un chien d’aveugle qui se noyait sous le poids de sa chaîne et de son collier, tandis que le maître de l’animal se tordait les mains sur le rivage, se lamentant sur la perte de son guide, de son meilleur ami. J’ai envoyé sous le voile de l’anonyme deux guinées à ce brave enfant pour la peine, aussitôt que j’ai su ce beau trait, ajouta le vieux bachelier avec ce ton de demi-voix qui lui était particulier ; mais n’en soufflez mot, car il ne se doute pas le moins du monde que cet argent lui soit venu de moi. »
Après ce grand coupable, le vieux garçon passa à un autre, puis à un troisième, et ainsi de suite tout le long de la rangée, et pour mieux les retenir dans les bornes de la discipline, il ne manquait pas d’insister avec le même zèle sur celles de leurs qualités qui lui plaisaient le plus et se rapportaient le plus sans doute à ses préceptes et à son propre exemple. À la fin, craignant de les avoir affligés par son excessive sévérité, il les renvoya tous avec un petit présent, en les invitant à retourner paisiblement chez eux sans sauter, ni se battre, ni se détourner de leur chemin ; ajoutant, toujours à demi-voix, mais de manière à être entendu de tous, que lorsqu’il était enfant il n’aurait jamais pu s’empêcher de désobéir à un ordre semblable, dût sa vie en dépendre.
À partir de ce moment, le maître d’école conçut bonne espérance pour lui-même de ces dispositions cordiales et bienveillantes du vieux bachelier. Il le quitta, le cœur léger, l’esprit joyeux, et s’estima l’homme le plus heureux de la terre. Cette nuit-là encore, les fenêtres des deux antiques maisons s’éclairèrent du reflet des bons feux qu’on entretenait à l’intérieur ; et le vieux garçon, avec son ami le desservant, s’arrêtant pour contempler ces fenêtres au moment où ils revenaient de leur promenade du soir, s’entretinrent à voix basse de la charmante enfant, mais ils se retournèrent vers le cimetière avec un soupir.
Dès le matin, Nelly fut levée de bonne heure : après s’être acquittée d’abord des soins du ménage, après avoir tout apprêté pour le maître d’école, bien assurément contre le désir de cet excellent homme, car il eût voulu lui épargner cette peine, elle détacha d’un clou enfoncé près de la cheminée un petit trousseau de clefs que le vieux bachelier lui avait solennellement remis la veille, et elle sortit seule pour aller visiter l’église.
Le ciel était serein et brillant, l’air transparent, parfumé de la fraîche senteur des feuilles récemment tombées, et vivifiant pour les sens. Le cours d’eau voisin étincelait et coulait avec un murmure mélodieux ; la rosée scintillait sur les tertres verts, comme des larmes versées sur les morts par les esprits bienfaisants.
Quelques jeunes enfants, aux figures épanouies, jouaient à cache-cache parmi les tombes. Ils avaient avec eux un petit poupon qu’ils avaient posé tout endormi sur la sépulture d’un enfant dans un lit de feuilles sèches. Cette sépulture était toute récente ; peut-être en ce lieu gisait une petite créature qui, douce et patiente dans sa maladie, s’était souvent mise là sur son séant pour regarder ces heureux joueurs, avant de se reposer tout à fait à la même place.
Nelly s’arrêta près de la troupe mutine et demanda à l’un des enfants :
« De qui est-ce là le tombeau ?
– Ce n’est pas un tombeau, répondit celui-ci ; c’est un jardin… le jardin de mon frère. Il est plus vert que les autres jardins, et les oiseaux l’aiment bien, parce que mon frère avait l’habitude de donner à manger aux oiseaux. »
Tout en parlant, l’enfant considérait Nelly avec un sourire. Il s’agenouilla, s’étendit un moment en appuyant sa joue contre le gazon, puis se releva et s’enfuit gaiement en quelques bonds rapides.
Nelly dépassa l’église, dont elle contempla la tour gothique, franchit la porte guichetée du cimetière, et pénétra dans le village. Le vieux fossoyeur, appuyé sur une béquille, prenait l’air devant la porte de sa chaumière et il souhaita le bonjour à Nelly.
« Allez-vous mieux ? dit Nelly s’arrêtant pour causer avec lui.
– Oui, certainement, répondit le vieillard. Je vous remercie beaucoup ; infiniment mieux.
– Avant peu, vous serez tout à fait bien.
– Avec la permission de Dieu et un peu de patience. Mais entrez, entrez. »
Le vieux fossoyeur la précéda en boitant.
« Prenez garde ; il y a, dit-il, un pas à descendre. »
Ayant lui-même descendu ce pas, non sans une grande difficulté, il introduisit Nelly dans sa modeste habitation.
« Vous voyez, dit-il, il n’y a qu’une chambre. Il y en a bien une autre là-haut, mais depuis quelques années elle ne me sert pas, parce que l’escalier est devenu trop rude à monter. Toutefois, je pense bien que je la reprendrai l’été prochain. »
Nelly s’étonna qu’une tête grise comme cet homme, surtout exerçant une pareille profession, pût parler aussi à l’aise du temps à venir. Il s’aperçut que son regard se promenait sur les outils accrochés le long de la muraille, et il sourit.
« Je parie, dit-il, savoir ce que vous pensez.
– Eh bien ?
– Vous pensez que je me sers de tous ces outils pour creuser les tombes.
– En effet, je m’étonnais de ce que vous aviez besoin d’en employer tant.
– Et vous aviez bien raison. C’est que, voyez-vous, je suis jardinier. Je bêche le terrain pour y planter des choses destinées à vivre et à croître. Il ne faut pas croire que mes œuvres doivent toutes moisir et pourrir en terre. Voyez-vous au milieu cette bêche ?
– Qui est si vieille, si ébréchée, si usée ?… Oui.
– C’est la bêche du fossoyeur, et vous voyez qu’elle a du service. On se porte bien dans ce pays-ci, et cependant elle a fait joliment du travail. Si elle pouvait parler, cette bêche, elle vous parlerait de plus d’une besogne inattendue qu’elle et moi nous avons accomplie ensemble ; mais j’oublie tout à présent, je n’ai plus qu’une pauvre mémoire. Ce n’est pas bien nouveau ce que je vous dis là, ajouta-t-il avec empressement ; cela a toujours été et sera toujours.
– Voilà des fleurs et des arbustes pour témoigner de votre autre besogne, dit l’enfant.
– Oh ! oui, et aussi de grands arbres… Et ceux-ci ne sont pas étrangers aux travaux du fossoyeur, comme vous pourriez le croire.
– Non !…
– Non, c’est-à-dire dans mon esprit, dans mon souvenir. Souvent ils ont aidé ma mémoire ; car ils me disent que j’ai planté tel arbre pour la naissance de tel homme. L’arbre reste pour me rappeler que l’homme est mort. Quand je contemple son ombre large, et me souviens de ce qu’était cet arbre au temps de cet homme, cela me remet juste à la pensée l’âge de mon autre besogne, et alors je puis vous préciser l’époque où je creusai sa tombe.
– Mais il y en a qui peuvent vous faire souvenir aussi de quelqu’un de vivant ?
– De vingt morts pour un vivant, tant femmes que maris, pères et mères, frères, sœurs, enfants, amis, oh ! oui, une vingtaine pour le moins. Voilà ce qui fait que la bêche du fossoyeur est devenue tout usée, tout ébréchée. Il m’en faudra une neuve l’été prochain. »
L’enfant le regarda vivement ; elle s’imaginait que ce vieillard voulait plaisanter avec son âge et ses infirmités ; mais le fossoyeur qui ne se doutait nullement de sa surprise parlait très-sérieusement.
« Ah ! dit-il après un court silence, les hommes n’apprennent rien… Non, ils n’apprennent rien. Il n’y a que nous, nous qui retournons cette terre où rien ne pousse et où tout meurt, qui pensions à ces choses ; je dis, comme il faut y penser… Vous avez été à l’église ?
– J’y vais en ce moment, répondit Nell.
– Il y a là, dit le fossoyeur, un vieux puits, juste sous le beffroi, un puits profond, noir et sonore. Durant quarante ans, vous n’avez qu’à laisser glisser le seau jusqu’à ce que le premier nœud de la corde soit dégagé du treuil, et alors vous l’entendez clapoter dans l’eau froide et sombre. Peu à peu l’eau se retire ; de sorte qu’au bout de dix ans il faut plonger jusqu’au second nœud, dérouler beaucoup plus de corde, sinon le seau se balance tendu et vide. Dix ans après, l’eau s’est retirée encore ; cela va jusqu’au troisième nœud. Dix ans de plus, et le puits s’est desséché ; et alors si vous descendez le seau jusqu’à ce que vos bras soient épuisés de fatigue et que vous ayez employé à peu près toute la corde, vous entendrez sur le sol au-dessous un cliquetis et un bruissement soudain, un son qui vous paraîtra si prolongé et si lointain, qu’il vous fera manquer le cœur, et que vous serez entraînée en avant comme si vous alliez tomber dans le puits.
– Quel endroit terrible pour y aller la nuit !… s’écria l’enfant qui avait suivi si attentivement les regards et les paroles au fossoyeur, qu’elle se croyait au bord de l’abîme.
– Qu’est-ce que ce puits ? Un tombeau !… reprit-il. Quoi de plus ? Tous nos vieillards le savent, et cependant lequel d’entre eux y songe, quand leur printemps s’est évanoui, quand la force leur manque, quand leur vie va déclinant ? pas un seul !
– N’êtes-vous pas très-âgé vous-même ? demanda involontairement l’enfant.
– J’aurai soixante-dix-neuf ans l’été prochain.
– Vous travaillez encore, quand vous êtes mieux portant ?
– Travailler ! certainement. Vous verrez près d’ici mes jardins. C’est moi qui ai arrangé, disposé en entier de mes mains tout le terrain. L’année prochaine, ce sera à peine si je pourrai apercevoir le ciel, tant mon feuillage sera devenu épais. Et puis j’ai ma besogne d’hiver aussi, le soir. »
En parlant ainsi, il ouvrit un buffet près duquel il était assis et il en tira quelques petites boîtes de vieux bois grossièrement sculptées.
« Des gentilshommes qui sont épris des temps anciens et de ce qui s’y rattache, dit-il, achètent volontiers ces échantillons de notre église et de nos ruines. Parfois je confectionne ces boîtes avec des débris de chêne que je trouve çà et là, parfois avec des restes de cercueils que les voûtes ont préservés longtemps de la destruction. Voyez ceci ; c’est un petit coffret de cette dernière matière, il est garni aux arêtes de fragments de plaques de cuivre sur lesquelles ont été gravées autrefois des inscriptions funèbres qu’on lirait bien difficilement aujourd’hui. À cette époque de l’année, je n’ai pas pour le moment beaucoup de ce bois, mais j’en aurai abondamment l’été prochain. »
L’enfant lui fit compliment de ces jolis ouvrages ; puis bientôt après elle s’éloigna. Tout en marchant, elle pensait combien il était étrange que ce vieillard qui tirait une triste morale de ses travaux et de tous les objets dont il était entouré, ne s’en fut jamais fait l’application à lui-même ; et que, tout en s’appesantissant sur l’incertitude de la vie humaine, il semblât, dans ses paroles comme dans ses actions, se croire immortel. Mais ses réflexions ne s’arrêtèrent pas sur ce sujet ; car elle avait assez de raison pour comprendre que dans les desseins de bonté et de charité de la Providence la nature humaine doit être ainsi, et que le vieux fossoyeur, avec ses plans pour l’été suivant, n’était que le type de l’humanité tout entière.
Ce fut au sein de ces méditations qu’elle atteignit l’église. Il lui fut facile de trouver la clef qui ouvrait la porte extérieure, car à chacune des clefs était attachée une étiquette de parchemin jauni. Le cliquetis de la serrure éveilla un bruit sourd ; et quand Nelly entra dans l’église d’un pas chancelant, l’écho qui y retentit la fit tressaillir.
Tout ce qui se produit dans notre vie, soit en bien, soit en mal, nous frappe par le contraste. Si le calme d’un simple village avait ému l’enfant d’autant plus vivement qu’elle avait été obligée, pour y arriver, de traverser, sous le poids de la fatigue et du chagrin, des chemins noirs et rudes, quelle ne fut pas son impression lorsqu’elle se trouva seule au milieu de ce monument solennel ! La lumière même, en passant par les fenêtres surbaissées, semblait vieille et grise ; l’air, pénétré de miasmes de terre et de moisissure, était comme chargé d’un principe de mort dont le temps avait dégagé les parties les plus impures, et il soupirait à travers les arcades, les nefs et les faisceaux de piliers, comme le souffle des siècles écoulés ! Le pavé était tout brisé, tout usé par les pieds des fidèles, comme si le Temps, venant à la suite des pèlerins, avait effacé leurs traces pour ne laisser que des dalles qui s’en allaient en miettes. Les poutres étaient rompues, les arcades affaissées ; les murailles sapées tombaient en poussière ; la terre avait perdu son niveau ; sur les tombes fastueuses, pas une épitaphe n’était restée : tout enfin, marbre, pierre, fer, bois et poussière, n’était plus qu’un monument de ruine commune. Les œuvres les plus belles comme les plus vulgaires, les plus simples comme les plus riches, les plus magnifiques comme les moins imposantes, les œuvres du ciel aussi bien que celles de l’homme, avaient toutes subi le même sort et présentaient le même aspect.
Une partie de l’édifice avait servi de chapelle baronniale ; on y voyait les images des guerriers couchés sur leurs lits de pierre, les mains jointes, les jambes croisées. Ces chevaliers qui avaient combattu en Palestine, étaient encore ceints de leur épée et couverts de leur armure comme de leur vivant. Les armes de quelques-uns, leur casque, leur cotte de mailles étaient suspendus près d’eux, à la muraille, à des crochets rouillés. Tout brisés et mutilés qu’étaient ces débris, ils conservaient encore leur ancienne forme et une partie de leur antique splendeur.
Ainsi les traces de la violence survivent à l’homme sur la terre, et les vestiges de la guerre et du carnage se mêlent aux emblèmes funéraires, longtemps après que ceux qui répandirent la désolation sont devenus des atomes de poussière.
L’enfant s’assit dans ce lieu vénérable et silencieux, parmi les figures roides et immobiles des tombes qui, pour Kelly, donnaient à ce côté de l’église encore plus de tranquillité et de majesté ; promenant autour d’elle des regards pleins d’un respect craintif mélangé d’un plaisir calme, elle se trouva heureuse : elle sentit qu’elle jouissait du repos. Elle prit une Bible sur un banc et se mit à lire ; puis, posant le livre, elle s’abandonna à la pensée des jours d’été, du brillant printemps qui reviendrait ; des rayons de soleil qui tomberaient obliquement sur la nature endormie ; des feuilles qui trembleraient à la fenêtre et projetteraient sur le pavé leur ombre lumineuse ; des chants d’oiseaux ; des boutons et des fleurs s’épanouissant autour des portes ; de la douce brise qui se jouerait dans l’espace et ferait flotter les bannières déchirées. Peu importait que ce lieu éveillât des idées de mort ! Quand on mourrait, il resterait toujours le même ; ces objets, ces sons se présenteraient avec le même charme ; il n’y avait rien de pénible à penser qu’on dormirait au milieu d’eux.
Nelly quitta la chapelle, lentement et se retournant souvent pour regarder en arrière. Elle arriva à une porte basse qui donnait sur la tour, l’ouvrit, gravit dans l’ombre l’escalier tournant ; parfois seulement elle apercevait, par le demi-jour d’étroites meurtrières, les degrés qu’elle venait de quitter, ou entrevoyait le reflet métallique des cloches chargées de poussière. Enfin, elle termina son ascension et atteignit le sommet de la tour.
Oh ! quelle explosion éclatante et soudaine de lumière ! La fraîcheur des plaines et des bois qui s’étendaient au loin de tous côtés, jusqu’à la limite azurée de l’horizon ; les troupeaux qui paissaient dans les pâturages ; la fumée qui, s’élevant par-dessus les arbres, semblait sortir de la terre ; les enf