Charles Dickens

LE MAGASIN
D’ANTIQUITÉS

Tome I

(1840)
Traduction A. des Essarts


Table des matières

 

L’auteur anglais au public Français. 4

Address of the english author to the french public. 6

CHAPITRE PREMIER. 8

CHAPITRE II. 29

CHAPITRE III. 39

CHAPITRE IV. 50

CHAPITRE V. 64

CHAPITRE VI. 74

CHAPITRE VII. 88

CHAPITRE VIII. 98

CHAPITRE IX. 112

CHAPITRE X. 126

CHAPITRE XI. 135

CHAPITRE XII. 146

CHAPITRE XIII. 156

CHAPITRE XIV. 170

CHAPITRE XV. 179

CHAPITRE XVI. 192

CHAPITRE XVII. 200

CHAPITRE XVIII. 212

CHAPITRE XIX. 223

CHAPITRE XX. 237

CHAPITRE XXI. 245

CHAPITRE XXII. 258

CHAPITRE XXIII. 265

CHAPITRE XXIV. 279

CHAPITRE XXV. 288

CHAPITRE XXVI. 300

CHAPITRE XXVII. 310

CHAPITRE XXVIII. 324

CHAPITRE XXIX. 333

CHAPITRE XXX. 346

CHAPITRE XXXI. 354

CHAPITRE XXXII. 369

CHAPITRE XXXIII. 377

CHAPITRE XXXIV. 390

CHAPITRE XXXV. 399

CHAPITRE XXXVI. 415

CHAPITRE XXXVII. 423

 

L’auteur anglais au public Français[1].

Il y a longtemps que je désirais voir publier en français une traduction complète et uniforme de mes œuvres.

 

Jusqu’ici, moins heureux en France qu’en Allemagne, je n’ai pu être connu des lecteurs français qui ne sont pas familiarisés avec la langue anglaise que par des traductions isolées et partielles, publiées sans mon autorisation et sans mon contrôle, et dont je n’ai tiré aucun avantage personnel.

 

La présente publication m’a été proposée par MM. Hachette et Cie et par M. Ch. Lahure, dans des termes qui font honneur à leur caractère élevé, libéral et généreux. Elle a été exécutée avec le plus grand soin, et les nombreuses difficultés qu’elle présentait ont été vaincues avec une habileté, une intelligence et une persévérance peu communes. Elle a surtout été dirigée par un homme distingué, qui possède parfaitement les deux langues, et qui a réussi de la manière la plus heureuse à reproduire en français, avec une fidélité parfaite, le texte original, tout en donnant à sa traduction une forme élégante et expressive.

 

Je suis fier d’être ainsi présenté au grand peuple français, que j’aime et que j’honore sincèrement ; à ce peuple dont le jugement et le suffrage doivent être un but d’ambition pour tous ceux qui cultivent Les Lettres ; à ce peuple qui a tant fait pour elles, et à qui elles ont valu un nom si glorieux dans le monde.

 

Cette traduction de mes œuvres est la seule qui ait ma sanction. Je la recommande en toute humilité respectueuse, mais aussi en toute confiance, à mes lecteurs français.

 

Charles Dickens.

 

Londres, 17 janvier 1851

 

Address of the english author to the french public.

I have long been desirous that a complete French translation of the books I have written should be made, and should be published in an uniform series.

 

Hitherto, less fortunate in France than in Germany, I have only been known to French readers not thoroughly acquainted with the English language, through occasional, fragmentary and unauthorized translations over which I have had no control, and from which I have derived no advantage.

 

The present translation of my writings was proposed to me by Messrs. L. Hachette and Co. and Ch. Lahure in a manner equally spirited, liberal, and generous. It has been made with the greatest care, and its many difficulties have been combated with unusual skill, intelligence and perseverance.

 

It has been superintended, above ail, by an accomplished gentleman, perfectly acquainted with both languages, and able, with a rare felicity, to be perfectly faithful to the English text, while rendering it in elegant and expressive French.

 

I am proud to be so presented to the great French people, whom I sincerely love and honour, and to be known and approved by whom must be an aspiration of every labourer in the Arts, for which France has done so much, and in which she has made herself renowned through the world.

 

This is the only edition of my writings that has my sanction. I humbly and respectfully, but with full confidence, recommend it to my French readers.

 

Charles Dickens.

 

Tavistock-House, London, January 17th, 1857.

 

CHAPITRE PREMIER.

Quoique je sois vieux, la nuit est généralement le temps où je me plais à me promener. Souvent, dans l’été, je quitte mon logis dès l’aube du matin, et j’erre tout le long du jour par les champs et les ruelles écartées, ou même je m’échappe durant plusieurs journées ou plusieurs semaines de suite ; mais, à moins que je ne sois à la campagne, je ne sors guère qu’après le soleil couché, bien que, grâce au ciel, j’aime autant que toute autre créature vivante ses rayons et la douce gaieté dont ils animent la terre.

 

Cette habitude, je l’ai insensiblement contractée ; d’abord, parce qu’elle est favorable à mon infirmité[2], et ensuite parce qu’elle me fournit le meilleur moyen d’établir mes observations sur le caractère et les occupations des gens qui remplissent les rues. L’éblouissement de l’heure de midi, le va-et-vient confus qui règne alors, conviendraient mal à des investigations paresseuses comme les miennes : à la clarté d’un réverbère, ou par l’ouverture d’une boutique, je saisis un trait des figures qui passent devant moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en pleine lumière : pour dire vrai, la nuit est plus favorable à cet égard que le jour, qui, trop fréquemment, détruit, sans souci ni cérémonie, un château bâti en l’air, au moment où on va l’achever.

 

N’est-ce pas un miracle que les habitants des rues étroites puissent supporter ces allées et venues continuelles, ce mouvement qui n’a jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les dures pierres du pavé qui finissent par en devenir polies et luisantes ! Songez à un pauvre malade, sur une place telle que Saint-Martin’s Court, écoutant le bruit des pas, et, au sein de sa peine et de sa souffrance, obligé, malgré lui, comme si c’était une tâche qu’il dût remplir, de distinguer le pas d’un enfant de celui d’un homme, le mendiant en savates de l’élégant, bien botté, le flâneur de l’affairé, la démarche pesante du pauvre paria qui erre à l’aventure, de l’allure rapide de l’homme qui court à la recherche du plaisir ; songez au bourdonnement, au tumulte dont les sens du malade sont constamment accablés ; songez à ce courant de vie sans aucun temps d’arrêt, et qui va, va, va, tombant à travers ses rêves troublés, comme s’il était condamné à se voir couché mort, mais ayant conscience de son état, dans un cimetière bruyant, sans pouvoir espérer de repos pour les siècles à venir !

 

Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de péage, dans les belles soirées, les uns s’arrêtent à regarder nonchalamment couler l’eau avec l’idée vague qu’elle coulera tout à l’heure entre de verts rivages qui s’élargiront de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils se confondent avec la mer ; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le parapet, que vivre, c’est fumer et goûter un plein farniente, et que le comble du bonheur consiste à dormir au soleil sur un morceau de voile goudronnée, au fond d’une barque étroite et immobile, d’autres, enfin, et c’est une classe toute différente, déposent là des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le passé, que se noyer n’est pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide, le plus facile et le meilleur.

 

Le matin aussi, soit au printemps, soit dans l’été, il faut voir Covent-Garden-Market, lorsque le doux parfum des fleurs embaume l’air, effaçant jusqu’aux vapeurs malsaines des désordres de la nuit précédente, et rendant à moitié folle de joie la grive au sombre plumage, dont la cage avait été suspendue, durant toute la nuit, à une fenêtre du grenier. Pauvre oiseau ! le seul être du voisinage, peut-être, qui s’intéresse par sa nature au sort des autres petits captifs étalés là déjà, le long du chemin ; les uns évitant les mains brûlantes des amateurs avinés qui les marchandent ; les autres s’étouffant en se serrant, en se blottissant contre leurs compagnons d’esclavage, attendant que quelque chaland plus sobre et plus humain réclame pour eux quelques gouttes d’eau fraîche qui puissent étancher leur soif et rafraîchir leur plumage[3] ! Cependant quelque vieux clerc, qui passe par là pour aller à son bureau, se demande, en jetant les yeux sur les tourterelles, qu’est-ce donc qui lui fait rêver bois, prairies et campagnes.

 

Mais je n’ai pas ici pour objet de m’étendre au long sur mes promenades. L’histoire que je vais raconter tire son origine d’une de ces pérégrinations, dont j’ai été amené à parler d’abord en guise de préface.

 

Une nuit, je m’étais mis à rôder dans la Cité. Je marchais lentement, selon ma coutume, méditant sur une foule de sujets. Soudain, je fus arrêté par une question dont je ne saisis pas bien la portée, quoiqu’elle semblât cependant m’être adressée : la voix qui l’avait prononcée était pleine d’une douceur charmante qui me frappa le plus agréablement du monde. Je m’empressai de me retourner et aperçus, à la hauteur de mon coude, une jolie petite fille qui me priait de lui indiquer une certaine rue située à une distance considérable, et par conséquent dans une tout autre partie de la ville.

 

« D’ici là, lui dis-je, mon enfant, il y a une bien grande distance.

 

– Je le sais, monsieur, répliqua-t-elle timidement ; je le sais à mes dépens, car c’est de là que je suis venue jusqu’ici.

 

– Seule ? m’écriai-je avec quelque surprise.

 

– Oh ! oui, peu m’importe. Mais ce qui maintenant me fait un peu peur, c’est que je me suis égarée.

 

– Et d’où vient que vous vous adressez à moi ? Supposé que je voulusse vous tromper…

 

– Je suis sûre que vous n’en feriez rien, dit la petite créature ; car vous êtes un vieux gentleman, et vous marchez si lentement ! »

 

Je ne saurais dire quelle impression je reçus de cette réplique et de l’énergie qui la caractérisa. Une larme brilla dans les yeux vifs de la jeune fille ; et, tandis qu’elle me regardait en face, un tremblement se lisait sur sa figure délicate.

 

« Venez, lui dis-je ; je vais vous conduire où vous allez. »

 

Elle mit sa main dans la mienne avec autant de confiance que si elle m’avait connu depuis le berceau, et nous voilà partis de compagnie. La petite créature réglait son pas sur le mien, et elle semblait, en vérité, moins recevoir de moi une protection que me soutenir et me guider. Je remarquai que de temps en temps elle me lançait un regard à la dérobée, comme pour se bien assurer que je ne la trompais point ; je crus m’apercevoir aussi que chacun de ces regards rapides et perçants augmentait sa confiance envers moi.

 

Pour ma part, ma curiosité, mon intérêt n’étaient pas moindres à l’égard de cette enfant : je dis enfant, car certainement c’en était une, quoique je pensasse, d’après ce que j’en pouvais voir, que c’était sa constitution chétive et délicate qui lui donnait un caractère particulier d’extrême jeunesse. Bien que ses vêtements fussent très-simples, ils étaient d’une propreté parfaite et ne trahissaient ni la pauvreté ni la négligence.

 

« Qui donc, lui demandai-je, vous a envoyée si loin toute seule ?

 

– Quelqu’un qui est très-bon pour moi, monsieur.

 

– Et qu’êtes-vous allée faire ?

 

– Je ne dois pas le dire. »

 

Dans le ton et les termes de cette réplique, il y avait un je ne sais quoi qui me fit regarder la petite créature avec une involontaire expression de surprise. Quel pouvait être le message pour lequel elle était ainsi d’avance préparée à répondre de la sorte ? Ses yeux pénétrants semblaient lire à travers mes pensées. En rencontrant mon regard, elle ajouta qu’il n’y avait aucun mal dans ce qu’elle était allée faire, mais que c’était un grand secret, un secret qu’elle-même ne connaissait pas.

 

Ces paroles avaient été prononcées sans la moindre apparence d’artifice ou de tromperie, mais au contraire avec cet air de franchise non suspecte, indice certain de la vérité. L’enfant continuait de marcher comme précédemment ; plus nous avancions, plus elle devenait familière avec moi ; elle causait gaiement chemin faisant, mais ne parlait pas de sa maison autrement que pour remarquer que nous prenions une direction qui lui était inconnue et me demander si c’était là le plus court.

 

Tandis que nous allions ainsi, je roulais dans mon esprit cent explications différentes de l’énigme et les rejetais l’une après l’autre. J’eusse rougi de me prévaloir de l’ingénuité ou de la reconnaissance de cette enfant, au profit de ma curiosité. J’aime ces petits êtres, et ce n’est pas chose à dédaigner quand ceux-là aussi nous aiment, qui viennent de sortir tout frais des mains de Dieu. Comme sa confiance m’avait plu tout d’abord, je résolus d’en rester digne et de justifier le mouvement qui l’avait portée à s’abandonner à moi.

 

Cependant il n’y avait pas de raison pour que je m’abstinsse de voir la personne qui avait pu, avec une telle imprudence, l’envoyer si loin, de nuit, toute seule. Or, comme il était à présumer que l’enfant, dès qu’elle apercevrait son logis, me souhaiterait le bonsoir et contrarierait ainsi mon dessein, j’eus soin d’éviter les rues les plus fréquentées et de prendre les plus détournées. Ainsi elle ne sut pas où nous étions avant que nous fussions dans sa rue même. Ma nouvelle connaissance frappa joyeusement des mains, s’élança à quelques pas devant moi, s’arrêta à une porte, où elle se tint sur la marche jusqu’à mon arrivée, et, dès que je l’eus rejointe, elle fit retentir la sonnette.

 

Une partie de cette porte était vitrée, sans contrevent qui la protégeât : ce que je ne pus remarquer d’abord, car, à l’intérieur, tout était ombre et silence : d’ailleurs, je n’attendais pas avec moins d’anxiété que l’enfant une réponse à notre appel. Elle avait sonné deux ou trois fois déjà, quand nous entendîmes du dedans le bruit d’une personne qui se meut, et enfin une faible lumière apparut à travers le vitrage. Comme cette lumière approchait très-lentement, celui qui la portait ayant à se frayer un chemin parmi une grande quantité d’objets épars et confus, cette circonstance me permit de voir à la fois, quelle était la nature de la personne qui s’avançait et du lieu dans lequel elle cheminait.

 

C’était un petit vieillard aux longs cheveux gris. Tandis qu’il élevait la lumière au-dessus de sa tête et regardait en avant à mesure qu’il approchait, je pus distinguer parfaitement ses traits et sa physionomie. Malgré les ravages produits par l’âge, il me sembla reconnaître dans ses formes grêles et maigres quelque chose de la forme svelte et souple que j’avais remarquée chez l’enfant. Il y avait certainement de l’analogie dans leurs yeux bleus brillants ; mais le vieillard était tellement ridé par l’âge et les chagrins, que là s’arrêtait toute ressemblance.

 

La salle qu’il traversait à pas lents était un de ces réceptacles d’objets curieux et antiques qui semblent se cacher dans les coins les plus bizarres de notre ville, et, par jalousie et méfiance, dérober leurs trésors moisis aux regards du public. Il y avait là des assortiments de cottes de mailles, toutes droites et figurant des fantômes de chevaliers armés ; il y avait des bas-reliefs fantastiques empruntés aux cloîtres des moines d’autrefois ; il y avait diverses sortes d’armes rouillées ; il y avait des figures contournées en porcelaine, en bois et en fer ; il y avait des ouvrages d’ivoire ; il y avait des tapisseries et des meubles étranges, dont le dessin paraissait dû à la fièvre des rêves. La physionomie égarée du petit vieillard était merveilleusement en harmonie avec la localité. Cet homme devait être allé à tâtons parmi les vieilles églises, les tombes et les maisons abandonnées, pour en recueillir les dépouilles de ses propres mains. Dans toute sa collection, il n’y avait rien qui ne fût en parfaite analogie avec lui, rien qui fût plus que lui vieux et délabré.

 

Tout en tournant la clef dans la serrure, il me contemplait avec une surprise qui fut loin de diminuer lorsque son regard se porta de moi sur ma compagne de route. La porte s’ouvrit, et l’enfant, s’adressant à son grand-père, lui raconta la petite histoire de notre rencontre.

 

« Dieu te bénisse ! s’écria le vieillard en passant la main sur la tête de l’enfant ; comment se fait-il que tu aies pu t’égarer en chemin ? O Nell, si je t’avais perdue !

 

– Grand-père, répondit avec fermeté la petite fille, j’eusse retrouvé mon chemin pour revenir vers vous, n’ayez pas peur. »

 

Le vieillard l’embrassa ; puis il se tourna de mon côté et m’invita à entrer, ce que je fis. La porte fut fermée de nouveau à double tour. Mon hôte, me précédant avec son flambeau, me conduisit, à travers la salle que j’avais déjà contemplée du dehors, dans une petite pièce située derrière : là se trouvait une autre porte ouvrant sur une sorte de cabinet où je vis un lit en miniature qui eût bien convenu à une fée, tant il était exigu et gentiment arrangé. L’enfant prit une lumière et se retira dans la petite chambre, me laissant avec le vieillard.

 

« Vous devez être fatigué, monsieur, me dit-il en approchant pour moi une chaise du feu. Comment pourrais-je vous remercier ? »

 

Je répondis :

 

« En ayant une autre fois plus de soin de votre petite-fille, mon bon ami.

 

– Plus de soin !… répéta le vieillard d’une voix aigre ; plus de soin de Nelly !… Qui jamais a aimé une enfant comme j’aime ma Nell ? »

 

Il prononça ces paroles avec une surprise si manifeste, que je me trouvai fort embarrassé pour répondre, d’autant plus que, s’il y avait dans ses manières quelque chose de heurté et d’égaré, ses traits offraient les indices d’une pensée profonde et triste, d’où je conclus que, contrairement à ma première impression, ce n’était ni un radoteur ni un imbécile.

 

« Je ne crois pas, lui dis-je, que vous ayez assez souci de votre enfant.

 

– Moi ! je n’en ai pas souci !… s’écria le vieillard en m’interrompant. Ah ! que vous me jugez mal !… Ma petite Nelly ! ma petite Nelly ! »

 

Nul homme, quelques paroles qu’il employât, ne pourrait montrer plus de tendresse que n’en montra dans ce peu de mots le marchand de curiosités. J’attendis qu’il parlât de nouveau ; mais il appuya le menton sur sa main, et, secouant deux ou trois fois la tête, il tint ses yeux fixés sur le foyer.

 

Tandis que nous gardions ainsi le silence, la porte du cabinet s’ouvrit, et l’enfant reparut. Ses fins cheveux bruns tombaient épars sur son cou, et son visage était animé par l’empressement qu’elle avait mis à venir nous rejoindre. Sans perdre un instant, elle s’occupa des préparatifs du souper. Pendant qu’elle se livrait à ce soin, je remarquai que le vieillard profitait de l’occasion pour m’examiner plus à fond qu’il ne l’avait fait d’abord. Je vis avec surprise que l’enfant paraissait chargée de toute la besogne, et que, à l’exception de nous trois, il ne semblait y avoir âme qui vive dans la maison. Je saisis un moment où elle était sortie de la chambre pour glisser un mot à ce sujet ; à quoi le vieillard répliqua qu’il y avait peu de grandes personnes aussi dignes de confiance, aussi soigneuses que Nelly.

 

« Il m’est toujours pénible, dis-je, choqué de ce que je prenais chez lui pour de l’égoïsme, il m’est toujours pénible d’être témoin de cette espèce d’initiation à la vie réelle chez de jeunes êtres à peine hors de la limite étroite de l’enfance, c’est tarir en eux la confiance et la naïveté, deux des principales qualités que le ciel leur ait départies ; c’est leur demander de partager nos chagrins avant l’heure où ils sont capables de s’associer à nos plaisirs.

 

– N’ayez pas peur de détruire chez elle ces qualités précieuses ; non, répondit le vieillard me regardant fixement, les sources en sont trop profondes. D’ailleurs, les enfants du pauvre connaissent peu le plaisir. Il faut acheter et payer jusqu’aux moindres jouissances de l’enfance.

 

– Mais… excusez la liberté de mon langage… vous n’êtes sans doute pas si pauvre ?

 

– Nelly n’est pas ma fille ; c’est sa mère qui était ma fille, et sa mère était pauvre. Je ne mets rien de côté ; rien, pas un sou, bien que je vive comme vous voyez. Mais (il posa sa main sur mon bras et s’inclina pour ajouter à demi-voix) elle sera riche un de ces jours ; elle deviendra une grande dame. Ne pensez pas mal de moi parce que j’use de son service. Elle est heureuse de me donner ses soins, vous avez pu en juger ; son cœur se briserait à l’idée que je pusse demander à toute autre personne ce que ses petites mains ont le courage d’entreprendre. Moi ! n’avoir pas souci de mon enfant !… cria-t-il tout à coup d’un accent plaintif. Dieu sait que cette enfant est l’unique pensée de ma vie, et cependant il ne me favorise pas ! Oh ! non, il ne me favorise pas ! »

 

En ce moment, celle qui faisait le sujet de notre conversation rentra, et le vieillard, m’invitant à me mettre à table, rompit l’entretien et retomba dans le silence.

 

Nous avions à peine commencé le repas, quand un coup fut frappé à la porte extérieure. Nelly, laissant échapper un joyeux éclat de rire qui me fit plaisir à entendre, car il était enfantin et plein d’expansion, s’écria :

 

« Nul doute, c’est ce vieux cher Kit qui revient enfin !

 

– Petite folle ! dit le grand-père en caressant les cheveux de sa Nelly ; toujours elle se moque du pauvre Kit. »

 

Un nouvel éclat de rire plus bruyant que le premier retentit encore, et, par sympathie, je ne pus me défendre d’y associer un sourire. Le petit vieillard prit une chandelle et alla ouvrir la porte. Lorsqu’il revint, Kit était derrière lui.

 

Kit était bien le garçon le plus grotesque qu’on puisse imaginer : lourd, gauche, avec une bouche démesurément grande, les joues fort rouges, un nez retroussé, et certainement l’expression la plus comique que j’eusse jamais vue. Il s’arrêta court sur le seuil, à l’aspect d’un étranger, imprima un mouvement parfait de rotation à son vieux chapeau, qui n’offrait aucun vestige de bord, et s’appuyant tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, position qu’il changeait sans cesse, il resta à l’entrée, fixant sur l’intérieur de la chambre le regard le plus extraordinaire. Dès ce moment, je conçus pour ce garçon un sentiment de reconnaissance, car je compris qu’il était la comédie dans la vie de la jeune fille.

 

« Il y avait une bonne trotte, n’est-ce pas, Kit ? dit le petit vieillard.

 

– Par ma foi, la course n’était pas mauvaise, maître, répliqua Kit.

 

– Avez-vous eu de la peine à trouver la maison ?

 

– Par ma foi, maître, ce n’était pas excessivement aisé.

 

– Et naturellement, vous revenez avec de l’appétit ?

 

– Par ma foi, maître, je le crois. »

 

Le jeune garçon avait une manière à part de se tenir de côté en parlant, et de jeter à chaque mot la tête obliquement par-dessus son épaule, comme s’il ne pouvait avoir de voix sans recourir à ce moyen. Je crois qu’il eût été divertissant pour tout le monde ; mais il y avait quelque chose d’irrésistible dans le plaisir si vif que son étrangeté d’allure causait à Nelly, et dans la pensée consolante qu’elle pouvait trouver un sujet de gaieté en un lieu qui semblait si peu fait pour lui en inspirer. Ce qu’il y a de meilleur, c’est que Kit lui-même était flatté de l’impression qu’il produisait ; après avoir fait quelques efforts pour conserver sa gravité, il partit aussi d’un grand éclat de rire et resta dans ce violent accès d’hilarité, la bouche ouverte et les yeux presque fermés.

 

Le vieillard était retombé dans sa précédente rêverie et semblait étranger à ce qui se passait. Mais lorsque Nelly eut cessé de rire, je remarquai que des larmes obscurcissaient les yeux de la jeune fille, et je les attribuai à la chaleur de l’accueil qu’elle faisait à son bizarre favori, peut-être aussi aux petites émotions de cette soirée. Quant à Kit lui-même, dont le rire était de ceux qui laissent douter si l’on rit ou si l’on pleure, il s’empara d’une épaisse sandwich[4] et d’un pot de bière, alla se mettre dans un coin et se disposa à faire largement honneur à ces provisions.

 

« Ah ! me dit le vieillard se tournant vers moi et me regardant comme si je venais de lui parler, vous vous trompez bien en prétendant que je n’ai pas soin d’elle !

 

– Il ne faut pas, mon ami, lui répondis-je, attacher trop d’importance à une remarque fondée sur les premières apparences.

 

– Non, non, répliqua le vieillard d’un ton pensif ; Nell, viens ici. »

 

La jeune fille s’empressa de se lever, et elle enlaça de ses bras le cou de son grand-père.

 

« Est-ce que je ne t’aime pas, Nelly ? demanda-t-il. Dis, est-ce que je ne t’aime pas, Nelly, oui ou non ? »

 

L’enfant répondit seulement par des caresses et appuya sa tête sur la poitrine du vieillard.

 

« Pourquoi sanglotes-tu ? dit-il en la pressant contre lui et tournant son regard vers moi. Est-ce parce que tu sais que je t’aime et que tu m’en veux de paraître en douter ? C’est bon, c’est bon ; alors disons donc que je t’aime tendrement !

 

– Oui, oui, c’est la vérité, s’écria-t-elle avec force. Et Kit aussi le sait bien. »

 

Kit, qui, en absorbant son pain et son bœuf, plongeait à chaque bouchée, avec le sang-froid d’un jongleur, son couteau dans sa bouche, s’arrêta tout court au milieu de ses opérations gastronomiques, en entendant cet appel à son témoignage, et hurla : « Personne ne serait assez fou pour dire qu’il ne vous aime pas. » Après quoi, il se rendit incapable de continuer la conversation en ingurgitant une énorme sandwich d’un seul coup.

 

« Elle est pauvre actuellement, dit le vieillard en donnant une petite tape amicale sur la joue de l’enfant ; mais, je le répète, le temps approche où elle deviendra riche. Ce temps aura été long à venir, mais enfin il viendra. Il est bien venu pour tant d’autres qui ne font rien que se livrer à la dépense et aux excès. Oh ! quand viendra-t-il pour moi ?

 

– Je me trouve heureuse comme je suis, grand-père, dit l’enfant.

 

– Hum ! hum ! Tu ne sais pas maintenant… et comment pourrais-tu savoir ?… »

 

Et il murmura de nouveau à demi-voix :

 

« Ce temps viendra, je suis certain qu’il viendra. Il n’en paraîtra que meilleur pour s’être fait attendre. »

 

Et alors il soupira et retomba dans son état de rêverie ; il avait attiré l’enfant entre ses genoux, et paraissait insensible à tout le reste autour de lui. Cependant il s’en fallait de quelques minutes seulement que minuit sonnât. Je me levai pour partir : ce mouvement rappela le vieillard à la réalité.

 

« Un moment, monsieur, dit-il. Eh bien ! Kit, bientôt minuit, mon garçon, et vous êtes encore ici ! Retournez chez vous, retournez chez vous, et demain matin soyez exact, car il y a de l’ouvrage à faire. Bonne nuit ! Souhaite-lui le bonsoir, Nelly, et qu’il s’en aille.

 

– Bonsoir, Kit, dit l’enfant, les yeux brillants de gaieté et d’amitié.

 

– Bonsoir, miss Nell, répondit le jeune garçon.

 

– Et remerciez ce gentleman, reprit le vieillard ; sans ses bons soins, j’aurais pu perdre cette nuit ma petite-fille.

 

– Non, non, maître, s’écria Kit, pas possible, pas possible.

 

– Comment ?

 

– Je l’aurais retrouvée, maître, je l’aurais retrouvée. Je parie que je l’aurais retrouvée et aussi vite que qui que ce soit, pourvu qu’elle fût encore sur la terre. Ha ! ha ! ha ! »

 

Ouvrant de nouveau sa large bouche en même temps qu’il fermait les yeux et poussait un éclat de rire d’une voix de stentor, Kit gagna la porte à reculons en continuant de crier. Une fois hors de la chambre, il ne fut pas long à décamper.

 

Après son départ, et tandis que l’enfant était occupée à desservir, le vieillard dit :

 

« Monsieur, je n’ai pas paru suffisamment reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi ce soir, mais je vous en remercie humblement et de tout cœur ; Nelly en fait autant, et ses remercîments valent mieux que les miens. Je serais au regret si, en partant, vous emportiez l’idée que je ne suis pas assez pénétré de votre bonté ou que je n’ai pas souci de mon enfant… car certainement, cela n’est pas !

 

– Je n’en puis douter, dis-je, après ce que j’ai vu. Mais permettez-moi de vous adresser une question.

 

– Volontiers, monsieur ; qu’est-ce ?

 

– Cette charmante enfant, avec tant de beauté et d’intelligence, n’a-t-elle que vous au monde pour prendre soin d’elle ? pas d’autre compagnie ? d’autre guide ?

 

– Non, non, dit-il, me regardant en face avec anxiété ; non, et elle n’a pas besoin d’en avoir d’autre.

 

– Ne craignez-vous pas de vous méprendre sur les nécessités de son éducation et de son âge ? Je suis certain de vos excellentes intentions ; mais vous-même, êtes-vous bien certain de pouvoir remplir une mission comme celle-là ? Je suis un vieillard ainsi que vous ; vieillard, je m’intéresse à ce qui est jeune et plein d’avenir. Avouez-le, dans tout ce que j’ai vu cette nuit de vous et de cette petite créature, n’y a-t-il pas quelque chose qui peut mêler de l’inquiétude à cet intérêt ? »

 

Mon hôte garda d’abord le silence, puis il répondit :

 

« Je n’ai pas le droit de m’offenser de vos paroles. Il est bien vrai qu’à certains égards nous sommes, moi l’enfant, et Nelly la grande personne, ainsi que vous avez pu le remarquer déjà. Mais que je sois éveillé ou endormi, la nuit comme le jour, malade ou en bonne santé, cette enfant est l’unique objet de ma sollicitude ; et si vous saviez de quelle sollicitude, vous me regarderiez d’un œil bien différent. Ah ! c’est une vie pénible pour un vieillard, une vie pénible, bien pénible ; mais j’ai devant moi un but élevé, et je ne le perds jamais de vue ! »

 

En le voyant dans ce paroxysme d’exaltation fébrile, je me mis en devoir de reprendre un pardessus que j’avais déposé en entrant dans la chambre, résolu à ne rien dire de plus. Je vis avec étonnement la petite fille qui se tenait patiemment debout, avec un manteau sur le bras, et à la main un chapeau et une canne.

 

« Ceci n’est pas à moi, ma chère, lui dis-je.

 

– Non, répondit-elle tranquillement, c’est à mon grand-père.

 

– Mais il ne sort pas à minuit…

 

– Pardon, il va sortir, dit-elle en souriant.

 

– Mais vous ? Qu’est-ce que vous devenez pendant ce temps-là, chère petite ?

 

– Moi ? Je reste ici naturellement. C’est comme cela tous les soirs. »

 

Je regardai le vieillard avec surprise : mais il était ou feignait d’être occupé du soin de s’arranger pour sortir. Mon regard se reporta de lui sur cette douce et frêle enfant. Toute seule ! dans ce lieu sombre ; seule, toute une longue et triste nuit !

 

Elle ne parut pas s’apercevoir de ma stupéfaction ; mais elle aida gaiement le vieillard à mettre son manteau : lorsqu’il fut prêt, elle prit un flambeau pour nous éclairer. Voyant que nous ne la suivions pas assez vite, elle se retourna le sourire aux lèvres et nous attendit. La cause de mon hésitation n’avait pas échappé au vieillard ; l’expression de sa physionomie le prouvait ; mais il se borna à m’inviter, en inclinant la tête, à passer devant lui, et il garda le silence. Il ne me restait qu’à obéir.

 

Lorsque nous eûmes franchi la porte, l’enfant posa son flambeau à terre, me souhaita le bonsoir et leva vers moi son visage pour m’embrasser. Puis elle s’élança vers le vieillard, qui la serra dans ses bras et appela sur elle les bénédictions de Dieu.

 

« Dors bien, Nell, dit-il doucement, et que les anges gardiens veillent sur toi dans ton lit ! N’oublie pas tes prières, ma mignonne.

 

– Non, certes, s’écria-t-elle avec ardeur ; je suis si heureuse de prier !

 

– Oui, je le sais, cela te fait du bien et cela doit être. Mille bénédictions ! Demain matin, de bonne heure, je serai ici.

 

– Vous n’aurez pas besoin de sonner deux fois. La sonnette m’éveille, même au beau milieu d’un rêve. »

 

Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent. L’enfant ouvrit la porte, maintenant protégée par un volet que Kit y avait appliqué, en sortant, et avec un dernier adieu dont la douceur et la tendresse sont bien souvent revenues à ma mémoire, elle la tint entr’ouverte jusqu’à ce que nous fussions passés. Le vieillard s’arrêta un moment pour entendre la porte se refermer et les verrous se tirer à l’intérieur, ensuite, rassuré à cet égard, il se mit à marcher à pas lents. Au coin de la rue, il s’arrêta. Me regardant avec un certain embarras, il me dit que nous n’allions pas du tout par le même chemin et qu’il était obligé de me quitter. J’avais envie de répondre : mais, avec une vivacité que son extérieur ne m’eût pas permis de supposer, il s’éloigna précipitamment. Je remarquai qu’à plusieurs reprises il tourna la tête comme pour s’assurer si je ne l’épiais pas ou si je ne le suivais pas à quelque distance. À la faveur de l’obscurité de la nuit, il disparut bientôt à mes yeux.

 

J’étais demeuré immobile à la place même où il m’avait quitté, sans pouvoir m’en aller et pourtant sans savoir pourquoi je perdais mon temps à rester là. Je regardai tout pensif dans la rue d’où nous venions de sortir, et bientôt je m’acheminai de ce côté. Je passai et repassai devant la maison ; je m’arrêtais ; j’écoutais à la porte : tout était sombre et silencieux comme la tombe.

 

Cependant je rôdais autour de cette maison sans réussir à m’en arracher, pensant à tous les dangers qui pouvaient menacer l’enfant : incendie, vol, meurtre même, et me figurant qu’il allait arriver quelque malheur si je me retirais. Le bruit d’une porte ou d’une croisée qu’on fermait dans la rue me ramenait de nouveau devant le logis du marchand de curiosités. Je traversais le ruisseau pour regarder la maison et m’assurer que ce n’était pas de là que venait le bruit : mais non, la maison était restée noire, froide, sans vie.

 

Il passait peu de monde ; la rue était triste et morne ; il n’y avait presque que moi. Quelques traînards, sortis des théâtres, marchaient à la hâte, et, de temps en temps, je me jetais de côté pour éviter un ivrogne tapageur qui regagnait sa demeure en chancelant ; mais c’étaient des incidents rares et qui même cessèrent bientôt tout à fait. Une heure sonna à toutes les horloges. Je me remis à arpenter le terrain, me promettant sans cesse que ce serait la dernière fois, et chaque fois me manquant de parole, sous quelque nouveau prétexte, comme je l’avais fait déjà si souvent.

 

Plus je pensais aux discours, au regard, au maintien du vieillard, moins je parvenais à me rendre compte de ce que j’avais vu et entendu. Un pressentiment qui me dominait me disait que le but de cette absence nocturne ne pouvait être bon. Je n’avais eu connaissance du fait que par la naïveté indiscrète de l’enfant ; et bien que le vieillard fût là, bien qu’il eût été témoin de ma surprise non équivoque, il avait gardé un étrange mystère sur ce sujet sans me donner un seul mot d’explication. Ces réflexions ramenèrent plus vivement que jamais à ma mémoire sa physionomie égarée, ses manières distraites, ses regards inquiets et troublés. Sa tendresse pour sa petite-fille n’était pas incompatible avec les vices les plus odieux ; et dans cette tendresse même n’y avait-il pas une contradiction étrange ? Sinon, comment cet homme eût-il pu se résoudre à abandonner ainsi son enfant ? Cependant, malgré mes dispositions à prendre de lui une mauvaise opinion, je ne doutais pas un moment de la réalité de son affection ; et même je ne pouvais pas en admettre le doute, quand je me rappelais ce qui s’était passé entre nous et le son de voix avec lequel il avait appelé sa Nelly.

 

« Je reste ici naturellement… m’avait dit l’enfant, en réponse à ma question C’est comme cela tous les soirs. » Quel motif pouvait faire sortir le vieillard de chez lui, la nuit et toutes les nuits ? J’évoquai le souvenir de ce que j’avais autrefois entendu raconter de certains crimes sombres et secrets qui se commettent dans les grandes villes et échappent à la justice pendant de longues années. Cependant, parmi ces sinistres histoires, il n’en était pas une que je pusse expliquer par le présent mystère ; plus j’y songeais, moins je réussissais à percer ces ténèbres.

 

La tête remplie de ces idées et de bien d’autres encore, sur le même sujet, je continuai d’arpenter la rue durant deux grandes heures. Enfin une pluie violente se mit à tomber : accablé de fatigue, bien que ma curiosité fût toujours aussi éveillée qu’auparavant, je montai dans la première voiture de place qui vint à passer et me fis conduire chez moi. Un bon feu pétillait dans l’âtre ; ma lampe brillait : ma pendule me salua comme à l’ordinaire de son joyeux carillon. Mon logis m’offrait le calme, la chaleur, le bien-être, contraste heureux avec l’atmosphère sombre et triste d’où je sortais.

 

Je m’assis dans ma bergère, et, me renversant sur ses larges coussins, je me représentai l’enfant dans son lit : seule, sans gardien, sans protection, excepté celle des anges, et cependant dormant d’un sommeil paisible. Je ne pouvais détacher ma pensée de cette créature si jeune, tout esprit, toute délicate, une vraie petite fée, passant de longues et sinistres nuits dans un lieu si peu fait pour elle.

 

Nous avons tellement l’habitude de nous laisser émouvoir par les objets extérieurs et d’en recevoir des sensations que la réflexion devrait suffire à nous donner, mais qui nous échappent souvent sans ces aides visibles et palpables, que peut-être n’aurais-je pas été envahi tout entier comme je l’étais par cet unique sujet de mes pensées sans les monceaux de choses fantastiques que j’avais vues pêle-mêle dans le magasin du marchand de curiosités. Présentes à mon esprit, unies à l’enfant, l’entourant, pour ainsi dire, ne formant qu’un avec elle, elles me faisaient toucher au doigt sa position. Sans aucun effort d’imagination, je revoyais d’autant mieux son image, entourée comme elle l’était, de tous ces objets étrangers à sa nature, qu’ils étaient moins en harmonie avec les goûts de son sexe et de son âge. Si ces secours m’avaient manqué, si j’avais dû me représenter Nelly dans un appartement ordinaire où il n’y eût rien de bizarre, rien d’inaccoutumé, il est bien présumable que sa solitude étrange m’eût moins vivement impressionné. Dans ce cadre, elle formait pour moi une sorte d’allégorie, et avec tout ce qui l’entourait, elle excitait si puissamment mon intérêt que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais la chasser de ma mémoire et de mes pensées.

 

« Ce serait, me dis-je après avoir fait avec vivacité quelques tours dans ma chambre, ce serait pour l’imagination un travail curieux que de suivre Nelly dans sa vie future, de la voir continuant sa route solitaire au milieu d’une foule de compagnons grotesques ; seule, pure, fraîche et jeune. Il serait curieux de…»

 

Ici je m’arrêtai ; car le thème m’eût mené loin, et déjà je voyais s’ouvrir devant moi une région dans laquelle je me sentais médiocrement disposé à pénétrer. Je reconnus que ce n’étaient que des rêvasseries, et je pris le parti d’aller me coucher pour trouver dans mon lit le repos et l’oubli.

 

Mais, toute la nuit, soit éveillé, soit endormi, les mêmes idées revinrent à mon esprit, les mêmes images restèrent en possession de mon cerveau. Toujours, toujours j’avais en face de moi la boutique aux sombres parois ; les armures et les cottes de mailles toutes vides avec leur tournure de spectres silencieux ; les figures de bois et de pierre, sournoises et grimaçantes ; la poussière, la rouille, le ver vivant dans le chêne qu’il ronge ; et, seule au milieu de ces antiquités, de ces ruines, de cette laideur du passé, la belle enfant dans son doux sommeil, souriant au sein de ses rêves légers et radieux.

 

CHAPITRE II.

Durant près d’une semaine, je combattis le désir qui me poussait à revoir le lieu que j’avais quitté sous les impressions dont j’ai esquissé le tableau. Enfin je m’y décidai, et résolu à me présenter cette fois en plein jour, je m’acheminai, dès le commencement d’une après-midi, vers la demeure du vieillard.

 

Je dépassai la maison et fis plusieurs tours dans la rue avec cette espèce d’hésitation bien naturelle chez un homme qui sait que sa visite n’est pas attendue et qui n’est pas bien sûr qu’elle soit agréable. Cependant, comme la porte de la boutique était fermée, et comme rien n’indiquait que je dusse être reconnu des gens qui s’y trouvaient, si je me bornais purement et simplement à passer et repasser devant la porte, je ne tardai pas à surmonter mon irrésolution et je me trouvai chez le marchand de curiosités.

 

Le vieillard se tenait dans l’arrière-boutique, en compagnie d’une autre personne. Tous deux semblaient avoir échangé des paroles vives ; leur voix, qui était montée à un diapason très-élevé, cessa de retentir aussitôt qu’ils m’aperçurent. Le vieillard s’empressa de venir à moi, et, d’un accent plein d’émotion, me dit qu’il était charmé de me voir. Il ajouta :

 

« Vous tombez ici dans un moment de crise. »

 

Et, montrant l’homme que j’avais trouvé avec lui :

 

« Ce drôle m’assassinera un de ces jours. S’il l’eût osé, il l’aurait fait déjà depuis longtemps.

 

– Bah ! dit l’autre ; c’est vous plutôt qui, si vous le pouviez, livreriez ma tête par un faux serment ; nous savons bien cela. »

 

Avant de parler ainsi, le jeune homme s’était tourné vers moi et m’avait regardé fixement en fronçant les sourcils.

 

« Ma foi, dit le vieillard, je ne m’en défends pas. Si les serments, les prières ou les paroles pouvaient me débarrasser de vous, je le ferais, et votre mort serait pour moi un grand soulagement.

 

– Je le sais, c’est ce que je vous disais moi-même tout à l’heure, n’est-il pas vrai ? Mais, ni serments, ni prières, ni paroles ne suffisent pour me tuer. En conséquence, je vis et je veux vivre.

 

– Et sa mère n’est plus !… s’écria le vieillard, joignant ses mains avec désespoir et levant ses yeux au ciel ; voilà donc la justice de Dieu ! »

 

Le jeune homme était debout, frappant du pied contre une chaise et le regardant avec un ricanement de dédain. Il pouvait avoir environ vingt et un ans ; il était bien fait et avait certainement la taille élégante, mais l’expression de sa physionomie n’était pas de nature à lui gagner les cœurs : car elle offrait un. caractère de libertinage et d’insolence vraiment repoussant, en harmonie d’ailleurs avec ses manières et son costume.

 

« Justice ou non, dit-il, je suis ici et j’y resterai jusqu’à ce que je juge convenable de m’en aller, à moins que vous n’appeliez main-forte pour me faire mettre dehors : mais vous n’en viendrez pas là, je le sais. Je vous répète que je veux voir ma sœur.

 

Votre sœur !… dit le vieillard avec amertume.

 

– Sans doute. Vous ne pouvez détruire les liens de parenté. Si cela était en votre pouvoir, il y a longtemps que vous l’eussiez fait. Je veux voir ma sœur, que vous tenez claquemurée ici, empoisonnant son cœur avec vos recettes mystérieuses et faisant parade de votre affection pour elle, afin de la tuer de travail, et de grappiller quelques schellings de plus que vous ajoutez chaque semaine à votre riche magot. Je veux la voir, et je la verrai.

 

– Voilà, s’écria le vieillard en se tournant vers moi, voilà un beau moraliste pour parler d’empoisonner les cœurs ! Voilà un esprit généreux pour se moquer des schellings grappillés ! Un misérable, monsieur, qui a perdu tous ses droits, non-seulement sur ceux qui ont le malheur d’être liés à lui par le sang, mais encore sur la société, qui ne le connaît que par ses méfaits. Un menteur, en outre ! ajouta-t-il en baissant la voix et se rapprochant de moi ; car il sait combien Nelly m’est chère, et il veut me blesser dans mon honneur et mon affection parce qu’il voit ici un étranger. »

 

Le jeune homme releva ce dernier mot.

 

« Les étrangers ne sont rien pour moi, grand-père, et je me flatte de n’être rien pour eux. Le meilleur parti qu’ils aient à prendre, c’est de s’occuper de leurs affaires et de me laisser le soin des miennes. Il y a là dehors un de mes amis qui m’attend ; et comme, selon toute apparence, j’aurai à rester ici quelque temps, je vais, avec votre permission, le faire entrer. »

 

En parlant ainsi, il fit un pas vers la porte, et, regardant dans la rue, il adressa de la main plusieurs signes à une personne qu’on ne voyait pas ; celle-ci, à en juger par les marques d’impatience qui accompagnaient les appels, ne paraissait pas très-disposée à se déterminer à venir. Enfin arriva, de l’autre côté de la rue, sous le prétexte assez gauche de passer là par hasard, un individu, remarquable par son élégance malpropre ; après avoir fait de nombreuses difficultés et force mouvements de tête comme pour se défendre de l’invitation, il se décida à traverser la rue et entra dans la boutique.

 

« Là ! dit le jeune homme le poussant devant ; voici Dick Swiveller. Asseyez-vous, Swiveller.

 

– Mais je ne sais pas si cela fait plaisir au vieux, dit M. Swiveller à demi-voix.

 

– Asseyez-vous, » répéta son compagnon.

 

M. Swiveller obéit, et regardant autour de lui avec un sourira câlin, il fit observer que la semaine passée avait été bonne pour les canards, et que celle-ci était bonne pour la poussière : il ajouta que, tandis qu’il attendait auprès de la lanterne, au coin de la rue, il avait vu un cochon avec de la paille au groin sortir d’un débit de tabac ; d’où il avait auguré qu’on ne tarderait pas à avoir une autre semaine favorable aux canards, et que la pluie ne se ferait pas attendre ; il trouva ensuite occasion de s’excuser de la négligence qu’on pouvait remarquer dans sa toilette : « C’est que, voyez-vous, la nuit dernière, dit-il, j’ai attrapé un fameux coup de soleil. » Expression par laquelle il instruisait la compagnie le plus délicatement possible qu’il s’était enivré complètement.

 

« Mais qu’importe ! dit M. Swiveller avec un soupir ; qu’importe, pourvu que le feu de l’âme s’enflamme à la torche de la joyeuse fraternité des convives, pourvu qu’il ne tombe pas une plume de l’aile de l’amitié ! Qu’importe, pourvu que l’esprit s’épanche dans des flots de vin rosé, et que le moment présent soit pour le moins le plus heureux de notre existence !

 

– Vous n’avez pas besoin de faire ici le président de banquet, lui dit son ami en aparté.

 

– Fred ! s’écria M. Swiveller en se frappant légèrement le nez du bout du doigt ; un mot suffit au sage. Fred, on peut être bon et heureux sans être riche. Pas une syllabe de plus ! Je connais mon rôle : trop parler nuit. Seulement, Fred, un petit mot à l’oreille : le vieux est-il bien disposé ?

 

– Qu’est-ce que cela vous fait ? répliqua son ami.

 

– Tout cela est bel et bon, dit M. Swiveller ; mais prudence est mère de sûreté. »

 

En même temps il cligna de l’œil, comme s’il avait à garder quelque secret d’importance ; et, croisant ses bras en se renversant sur le dossier de sa chaise, il se mit à contempler le plafond avec une imperturbable gravité.

 

D’après tout ce qui venait de se passer, on pouvait raisonnablement soupçonner que M. Swiveller n’était point encore parfaitement remis du fameux coup de soleil auquel il avait fait allusion ; mais, quand ses paroles seules n’auraient pas suffi pour éveiller ce soupçon, ses cheveux, roides comme du fil d’archal, ses yeux hébétés, et la couleur livide de son visage ne témoignaient que trop des désordres de la nuit passée. Comme il l’avait fait remarquer lui-même, son costume n’était pas parfaitement soigné, ou plutôt il était d’un débraillé qui laissait supposer qu’il s’était couché tout habillé. Ce costume consistait en un habit brun, garni par devant d’une grande quantité de boutons de cuivre, mais n’en ayant qu’un seul par derrière ; d’une cravate à carreaux, de couleur voyante ; d’un gilet écossais ; d’un pantalon blanc sale, et d’un chapeau déformé, que M. Swiveller portait sens devant derrière pour cacher un trou dans le bord. Le devant de son habit était orné d’une poche extérieure d’où sortait le coin le plus propre d’un grand vilain mouchoir. Les poignets tout noircis de sa chemise étaient tirés le plus possible et prétentieusement relevés par-dessus le bord de ses manches ; il n’avait pas de gants et tenait une canne jaune ayant pour pomme une main en os qui semblait porter une bague au petit doigt et saisir à poignée une boule noire. C’était avec tous ces avantages personnels, auxquels il convient d’ajouter une forte odeur de fumée de tabac et un extérieur crasseux, que M. Swiveller s’était renversé sur son siège, les yeux fixés au plafond ; de temps à autre, mettant sa voix au ton, il régalait la compagnie de quelques mesures d’un air mélancolique, puis soudain, au milieu même d’une note, il retombait dans son premier silence.

 

Le vieillard s’était assis ; les mains croisées, il regardait tour à tour son petit-fils et son étrange compagnon, comme s’il n’avait plus aucune autorité et qu’il en fût réduit à leur laisser faire ce qu’ils voudraient. Le jeune homme se tenait penché contre une table, à peu de distance de son ami, indifférent en apparence à ce qui se passait ; et quant à moi, sentant combien il était délicat d’intervenir, bien que le vieillard eût semblé me demander assistance par ses paroles comme par ses regards, je feignis, de mon mieux, de paraître occupé à examiner quelques-uns des objets exposés pour la vente, sans avoir l’air de faire la moindre attention à la société.

 

Le silence ne fut point de longue durée : en effet, M. Swiveller qui avait pris la peine de nous donner, dans les chansons qu’il fredonnait, l’assurance mélodieuse que « son cœur était dans les montagnes, et qu’il ne lui manquait que son coursier arabe pour commencer à accomplir de grands actes de bravoure et d’honneur chevaleresque, » détacha ses yeux du plafond et descendit à la vile prose.

 

« Fred, dit-il, s’arrêtant tout à coup, comme si une idée soudaine lui avait traversé le cerveau, et reprenant sa voix de fausset, le vieux est-il en bonne disposition ?

 

– Qu’est-ce que cela vous fait ? répliqua l’ami d’un ton bourru.

 

– Rien ; mais je vous le demande.

 

– Oui, naturellement. D’ailleurs, que m’importe qu’il le soit ou non ? »

 

Encouragé sans doute, par cette réponse, à se jeter dans une conversation plus générale, M. Swiveller s’attacha à captiver notre attention.

 

Il commença par faire remarquer que le soda-water, quoique chose bonne en soi, était de nature à refroidir l’estomac si on ne le relevait par du gingembre ou une légère infusion d’eau-de-vie ; que ce dernier liquide est en tout cas préférable, sauf une petite considération, celle de la dépense. Personne ne s’aventurant à combattre ces propositions, il continua en disant que la chevelure humaine était un corps très-propre à concentrer la fumée de tabac, et que les jeunes étudiants de Westminster et d’Eton, après avoir mangé quantité de pommes pour dissimuler l’acre parfum du cigare à leurs professeurs vigilants, étaient d’ordinaire trahis par cette propriété que possède leur tête d’une façon remarquable : d’où il conclut, que si l’Académie des sciences voulait fixer son attention sur ce sujet, et essayer de trouver dans les ressources de nos connaissances acquises un moyen de prévenir ces révélations indiscrètes, elle rendrait un immense service à l’humanité tout entière. Ces idées ne furent pas plus combattues que les précédentes. Alors M. Swiveller nous apprit que le rhum de la Jamaïque, quoiqu’il soit sans contredit un spiritueux agréable, plein de richesse et d’arôme, a l’inconvénient de revenir au goût durant tout le reste de la journée. Et comme personne ne s’avisait de contester l’un ou l’autre de ces points, M. Swiveller sentit sa confiance augmenter, et devint encore plus familier et plus expansif.

 

« C’est le diable, messieurs, dit-il, lorsque des parents en viennent à se brouiller Si l’aile de l’amitié ne doit jamais perdre une plume, l’aile de la parenté ne doit jamais non plus être écourtée : au contraire, elle doit toujours se développer sous un ciel serein. Pourquoi verrait-on un petit-fils et un grand-père s’attaquer avec une égale violence, quand tout devrait être entre eux bénédiction et concorde ? Pourquoi ne pas unir vos mains et oublier le passé ?

 

– Contenez votre langue, dit Frédéric.

 

– Monsieur, répliqua M. Swiveller, n’interrompez pas l’orateur. Voyons, messieurs, de quoi s’agit-il présentement ? Voici un bon vieux grand-père. Je dis cela le plus respectueusement du monde, et voici un jeune petit-fils. Le bon vieux grand-père dit au jeune petit-fils dissipateur : « Je vous ai recueilli et élevé, Fred ; je vous ai mis à même de marcher dans la vie ; vous vous êtes un peu écarté du droit chemin, comme il n’arrive que trop souvent à la jeunesse ; ne vous attendez pas à retrouver jamais la même chance, ou vous compteriez sans votre hôte. » À quoi le jeune petit-fils dissipé répond ainsi : « Vous avez autant de fortune qu’on peut en avoir ; vous avez fait pour moi des dépenses considérables ; vous entassez des piles d’écus pour ma petite sœur, avec laquelle vous vivez secrètement, comme à la dérobée, comme un vrai grigou, sans lui donner aucun plaisir. Pourquoi ne pas mettre de côté une bagatelle en faveur du petit-fils adulte ? » Là-dessus, le brave grand-père réplique, « que non-seulement il refuse d’ouvrir sa bourse avec ce gracieux empressement qui a toujours tant de charmes chez un gentleman de son âge, mais qu’il éclatera en reproches, lui dira des mots durs, lui fera des observations toutes les fois qu’ils se trouveront ensemble. Voilà donc la question tout simplement. N’est-ce pas pitié qu’un pareil état de choses se prolonge ? et combien ne vaudrait-il pas mieux que le vieux gentleman donnât du métal en quantité raisonnable, pour rétablir la tranquillité et le bon accord ! »

 

Après avoir prononcé ce discours en taisant décrire à son bras une foule d’ondulations élégantes, M. Swiveller plongea vivement dans sa bouche la tête de sa canne, comme pour s’enlever lui-même le moyen de nuire à l’effet de sa harangue en ajoutant un mot de plus.

 

« Pourquoi me poursuivez-vous ? pourquoi me persécutez-vous ? au nom du ciel ! s’écria le vieillard se tournant vers son petit-fils. Pourquoi amenez-vous ici vos compagnons de débauche ? Combien de fois aurai-je à vous répéter que ma vie est toute de dévouement et d’abnégation, et que je suis pauvre ?

 

– Combien de fois aurai-je à vous répéter, dit l’autre en le regardant froidement, que je sais bien que ce n’est pas vrai ?

 

– C’est vous qui vous êtes mis où vous êtes, dit le vieillard, restez-y ; mais laissez-nous, Nelly et moi, travailler sans relâche.

 

– Nell sera bientôt une femme. Élevée à vous croire aveuglément, elle oubliera son frère s’il n’a soin de se montrer quelquefois à elle.

 

– Prenez garde, dit le vieillard, dont les yeux étincelèrent, qu’elle ne vous oublie quand vous souhaiteriez le plus de vivre dans sa mémoire. Prenez garde qu’un jour ne vienne où vous marcherez pieds nus dans les rues, tandis qu’elle vous éclaboussera dans son brillant équipage !

 

– C’est-à-dire quand elle aura votre argent. Voilà donc cet homme si pauvre !

 

– Et cependant, dit le vieillard laissant tomber sa voix et parlant en homme qui pense tout haut, combien nous sommes pauvres ! quelle vie que la nôtre ! Et quand on songe que c’est la cause d’une enfant, d’une enfant qui n’a jamais fait de tort ni de peine à personne, que nous soutenons… et que cependant nous ne réussissons à rien !… Espoir et patience ! c’est notre devise. Espoir et patience ! »

 

Ces paroles furent prononcées trop bas pour arriver aux oreilles des jeunes gens. M. Swiveller sembla penser que les mots inintelligibles marmottés par le vieillard étaient l’indice d’une lutte morale produite par la puissance de sa harangue ; car il toucha son ami du bout de sa canne en lui insinuant la conviction où il était, qu’il avait jeté « le grappin » sur le vieux, et qu’il comptait bien obtenir un droit de courtage sur les bénéfices. Peu de temps après, il s’aperçut de sa méprise ; il prit alors un air endormi et mécontent, et plus d’une fois il avait insisté sur ce qu’il était temps de partir promptement, lorsque la porte s’ouvrit et la petite fille parut en personne.

 

CHAPITRE III.

Nelly était suivie de près par un homme âgé, dont les traits étaient remarquablement durs et repoussants. Cet homme était de si petite taille, qu’il eût pu passer pour un nain, bien que sa tête et sa figure n’eussent pas déparé le corps d’un géant. Ses yeux noirs, vifs et empreints d’une expression d’astuce, étaient sans cesse en mouvement, sa bouche et son menton hérissés du chaume d’une barbe dure et inculte. Il avait de ces teints qui ont toujours l’air malpropre ou malsain. Mais ce qui donnait à l’ensemble de sa physionomie quelque chose de plus grotesque encore, c’était un sourire sinistre qui semblait provenir d’une simple habitude sans avoir rapport à aucun sentiment de joie ou de plaisir, et mettait constamment en évidence le peu de dents jaunâtres éparpillées dans sa bouche, ce qui lui donnait l’aspect d’un dogue haletant. Son costume se composait d’un vaste chapeau rond à haute forme, de vêtements de drap noir usé, d’une paire de larges souliers, et d’une cravate d’un blanc sale chiffonnée comme une corde, de manière à laisser à découvert la plus grande partie de son cou roide et nerveux. Le peu de cheveux qu’il avait étaient d’un noir grisonnant, coupés ras, aplatis sur les tempes et retombant sur ses oreilles en frange dégoûtante. Ses mains, couvertes d’un véritable cuir à gros grains, étaient d’une odieuse malpropreté ; il avait les ongles crochus, longs et jaunes.

 

J’eus amplement le temps de noter ces traits caractéristiques ; car, outre qu’ils étaient de nature à frapper sans plus ample examen, il se passa quelques instants avant que le silence, fût rompu. L’enfant s’avança timidement vers son frère et mit sa main dans la sienne. Le nain, si l’on veut bien nous permettre de l’appeler ainsi, avait embrassé d’un coup d’œil pénétrant tous ceux qui étaient présents ; et le marchand de curiosités, qui sans doute ne comptait pas sur cet étrange visiteur, semblait éprouver un profond embarras.

 

« Ah ! ah ! dit le nain qui, la main posée au-dessus de ses yeux, avait regardé attentivement le jeune homme ; ce doit être là votre petit-fils, voisin ?

 

– Vous voulez dire qu’il ne devrait pas l’être, répondit le vieillard ; mais il l’est en effet.

 

– Et celui-ci ? demanda le nain, montrant Dick Swiveller.

 

– C’est un de ses amis, aussi bienvenu que l’autre dans ma maison.

 

– Et celui-là ? demanda encore le nain, tournant sur ses talons et me montrant du doigt.

 

– Un gentleman qui a eu la bonté de ramener Nell au logis l’autre soir qu’elle s’était égarée en revenant de chez vous. »

 

Le petit homme se tourna vers l’enfant pour la gronder ou lui exprimer son étonnement ; mais, comme elle était en train de causer avec le jeune homme, il se contint et pencha la tête afin d’entendre leur conversation.

 

« Eh bien, Nelly, disait à haute voix le jeune homme, est-ce qu’on ne vous enseigne pas à me haïr, hein ?

 

– Non, non. Quelle horreur ! Oh ! non.

 

– On vous enseigne à m’aimer, peut-être ? dit-il en ricanant.

 

– Ni l’un ni l’autre. Jamais on ne me parle de vous, jamais.

 

– J’en suis persuadé, dit-il en lançant à son grand-père un regard farouche ; j’en suis persuadé, Nell. Je vous crois.

 

– Moi, je vous aime sincèrement, Fred.

 

– Sans doute !

 

– Je vous aime et vous aimerai toujours, répéta-t-elle avec une vive émotion ; mais si vous vouliez cesser de le tourmenter, de le rendre malheureux, ah ! je vous aimerais encore davantage.

 

– Je comprends, dit le jeune homme qui s’inclina nonchalamment vers l’enfant et la repoussa après l’avoir embrassée. Là ! maintenant que vous avez bien débité votre leçon, vous pouvez vous retirer. Il est inutile de pleurnicher. Nous ne nous quittons pas mal ensemble, si c’est cela qu’il vous faut. »

 

Il demeura silencieux, la suivant du regard jusqu’à ce qu’elle eût regagné sa petite chambre et fermé la porte ; se tournant ensuite vers le nain, il lui dit brusquement :

 

« Écoutez-moi, monsieur…

 

– C’est à moi que vous parlez ? répliqua le nain. Mon nom est Quilp. Ce n’est pas long à retenir : Daniel Quilp.

 

– Alors, écoutez-moi, monsieur Quilp. Vous avez un peu d’influence sur mon grand-père…

 

– Un peu ! dit l’autre avec un ton d’importance.

 

– Vous êtes un peu dans la confidence de ses mystères, de ses secrets ?

 

– Un peu ! répliqua Quilp sèchement.

 

– Dites-lui donc de ma part, une fois pour toutes, qu’il doit s’attendre à me voir entrer ici et en sortir aussi souvent qu’il me conviendra, aussi longtemps qu’il gardera Nelly ici, et que, s’il veut se débarrasser de moi, il faut que d’abord il se soit débarrassé d’elle. Qu’ai-je donc fait pour être traité comme un loup-garou, pour qu’on me fuie et qu’on me redoute comme si j’apportais la peste ? Ce vieillard vous dira que je ne sais pas ce que c’est qu’une affection de famille, et que je ne me soucie pas plus du bonheur de Nelly que de lui-même ; laissez-le dire. En ce cas, ce dont je me soucie, c’est de venir ici à ma guise et de rappeler à ma sœur que j’existe. Je veux la voir quand il me plaira. J’y tiens. C’est un droit que je suis venu maintenir aujourd’hui. Je reviendrai cinquante fois dans le même but, et toujours avec le même succès. J’ai dit que je resterais ici jusqu’à ce que j’eusse eu satisfaction : je l’ai eue, voilà ma visite terminée. Allons, Dick.

 

– Arrêtez ! cria M. Swiveller au moment où son ami se dirigeait vers la porte. Monsieur…

 

– Monsieur, votre très-humble serviteur, dit M. Quilp, à qui s’adressait ce dernier mot.

 

– Avant de quitter ce lieu de joie et de plaisir, ce séjour où règne une clarté éblouissante, je désire, avec votre permission, hasarder une petite remarque. Je suis venu ici aujourd’hui, monsieur, avec la pensée que le bonhomme était bien disposé…

 

– Continuez, monsieur, dit Daniel Quilp en voyant l’orateur s’arrêter subitement.

 

– Inspiré par cette idée et par les sentiments qu’elle éveille, et jugeant, en ma qualité d’ami commun, que ce n’est pas par des criailleries, des disputes, des querelles, que les âmes arrivent à s’épancher et que l’harmonie sociale se rétablit entre les parties adverses, j’ai pris sur moi de suggérer un moyen, le seul qu’on puisse adopter en pareille occurrence. Voulez-vous me permettre de vous glisser un tout petit mot à ce sujet ? »

 

Sans attendre la permission qu’il avait sollicitée, M. Swiveller fit un pas vers le nain ; puis, s’appuyant sur son épaule et se penchant comme pour lui parler à l’oreille, il lui dit, de manière à être parfaitement entendu de tout le monde :

 

« Voilà le mot d’ordre pour le bonhomme : fouille.

 

– Quoi ? … demanda Quilp.

 

– Fouille, monsieur, fouille, répéta M. Swiveller en frappant sur son gousset pour montrer qu’il fallait fouiller à la poche. Vous comprenez, monsieur ? »

 

Le nain fit un signe de tête. M. Swiveller fit quelques pas pour se retirer, et il s’arrêta pour lui rendre le même signe de tête à chaque pas qu’il faisait en arrière. Ce fut ainsi qu’il arriva à la porte : là, il toussa fortement pour appeler l’attention du nain et saisir cette occasion de lui recommander par un jeu muet la discrétion la plus absolue et le secret le plus inviolable. Après cette grave pantomime, qui dura le temps nécessaire selon lui pour bien lui inculquer ses idées, il suivit les traces de son ami et disparut.

 

« Hum ! dit le nain avec un regard de travers et en haussant les épaules, il en coûte cher d’avoir de chers parents. Dieu merci, je ne m’en connais pas ! Et vous seriez comme moi si vous n’étiez pas aussi faible qu’un roseau et presque aussi dépourvu de raisonnement.

 

– Que voulez-vous que je fasse ? répliqua le vieillard avec une sorte de désespoir impuissant. Il est bien facile de parler et de ricaner. Que voulez-vous que je fasse ?

 

– Ce que je ferais, moi, si j’étais à votre place.

 

– Quelque acte violent, sans doute ?

 

– Fort bien, dit le petit homme très-flatté de ce qu’il prenait pour un compliment et grimaçant un rire diabolique en frottant ses mains sales l’une contre l’autre. Demandez à Mme Quilp, à la jolie, soumise, timide et tendre Mme Quilp. Mais son nom me rappelle que je l’ai laissée toute seule ; je me figure son inquiétude… Elle n’aura pas un moment de repos jusqu’à ce que je sois de retour. C’est toujours ainsi qu’elle est quand je suis dehors, bien qu’elle n’ose en dire un mot à moins que je ne l’y engage en l’avertissant qu’elle peut parler librement sans avoir peur de me fâcher. Oh ! Mme Quilp est bien dressée ! »

 

Cet être difforme me parut horrible avec sa tête monstrueuse sur son petit corps, tandis qu’il frottait lentement ses mains en les tournant l’une sur l’autre, toujours l’une sur l’autre, geste bien simple assurément, mais qui prenait chez lui quelque chose de fantastique. Il fallait le voir aussi abaisser ses épais sourcils et retrousser son menton en l’air, en lançant à la dérobée un regard de triomphe qu’un lutin aurait pu copier pour en faire son profit.

 

« Tenez, dit-il en mettant la main dans la poche de son habit et en s’approchant de côté vers le vieillard, je l’ai apporté moi-même de crainte d’accident ; la somme, quoique en or, eût été trop forte et trop lourde pour tenir dans le petit sac de Nelly. Il faut cependant, voisin, qu’elle s’habitue de bonne heure à de semblables fardeaux, car elle en aura à porter quand vous serez mort.

 

– Fasse le ciel que vous disiez vrai ! Je l’espère, du moins ! dit le vieillard avec une sorte de gémissement.

 

– Je l’espère ! » répéta le nain.

 

Et s’approchant plus près encore :

 

« Voisin, je voudrais bien savoir où vous mettez tout cet argent ; mais vous êtes un homme profond, et vous gardez bien votre secret.

 

– Mon secret !… dit l’autre avec un regard plein de trouble. Oui, vous avez raison, je… je garde bien mon secret, je le garde bien. »

 

Sans rien ajouter, il prit l’argent et s’en alla d’un pas lourd et incertain, portant la main à son visage comme un homme contrarié et abattu. Le nain le suivit de ses yeux pénétrants, tandis que le vieillard passait dans le petit salon et plaçait la somme dans un coffre-fort en fer, près de la cheminée. Après avoir rêvé quelques instants, il se disposa à prendre congé du bonhomme en disant que, s’il ne faisait diligence, il trouverait certainement à son retour Mme Quilp en pleine crise nerveuse.

 

« Ainsi, voisin, dit-il, je vais regagner mon logis en vous chargeant de mes amitiés pour Nelly ; j’espère qu’à l’avenir elle ne se perdra plus en route, quoique sa mésaventure m’ait valu un honneur sur lequel je ne comptais pas. »

 

En parlant ainsi, il s’inclina, me regardant du coin de l’œil ; puis, après avoir jeté un regard intelligent qui semblait embrasser tous les objets d’alentour, quelle que fût leur petitesse ou leur peu de valeur, il partit.

 

Plusieurs fois j’avais essayé de m’en aller moi-même, mais le vieillard s’y était toujours opposé en me conjurant de rester. Comme il renouvelait sa prière au moment où enfin nous étions seuls, et revenait, avec mille remercîments, sur la circonstance à laquelle nous devions de nous connaître, je cédai volontiers à ses instances et m’assis avec l’air d’examiner quelques miniatures curieuses et un petit nombre d’anciennes médailles qu’il plaça devant moi. Il ne fallait pas, d’ailleurs, insister beaucoup pour me déterminer à rester, car il est certain que si ma curiosité avait été éveillée lors de ma première visite, elle n’avait pas diminué dans la seconde.

 

Nell ne tarda pas à venir nous rejoindre, et, posant sur la table quelque travail de couture, elle s’assit à côté du vieillard. Rien de charmant à voir comme les fleurs fraîches qu’elle avait mises dans la chambre, comme l’oiseau favori dont la petite cage était ombragée par un vert rameau, comme le souffle de fraîcheur et de jeunesse qui semblait frémir à travers cette vieille et triste maison, et voltiger autour de l’enfant ! Il était curieux aussi, quoique moins agréable, de passer de la beauté et de la grâce de l’enfant, à la taille voûtée, au visage soucieux, à la physionomie fatiguée du vieillard. À mesure qu’il allait devenir, plus faible et plus abattu, qu’adviendrait-il de cette petite créature isolée ? Et s’il mourait, le pauvre protecteur, quel serait le sort de la protégée ?

 

Le vieillard, qui parut répondre exactement à mes pensées, posa sa main sur celle de Nelly et dit tout haut :

 

« Je ne veux plus être si triste, Nelly, il est impossible qu’il n’y ait pas quelque bonne fortune en réserve pour toi ; je dis pour toi, car pour moi je ne demande rien. Sinon, le malheur s’appesantirait si lourdement sur ta tête innocente !… Mais non, tous mes efforts ne seront pas perdus, c’est impossible. »

 

Elle le regarda gaiement, mais sans rien répondre.

 

« Quand je pense, reprit-il, à ces années nombreuses, oui, nombreuses dans ta courte existence, où tu as vécu seule auprès de moi ; à ces jours monotones, sans compagnes ni plaisirs de ton âge ; à cette solitude où tu as grandi, en quelque sorte, loin du genre humain tout entier, et en face d’un vieillard seulement, je crains quelquefois, Nelly, de n’avoir pas agi avec toi comme je le devais.

 

– Oh ! grand-père !… s’écria l’enfant avec une surprise pleine d’émotion.

 

– Oui, dit-il, sans le vouloir, sans le vouloir. J’ai toujours aspiré au moment où tu pourrais figurer parmi les dames les plus heureuses et les plus belles dans la position la plus brillante. Mais j’en suis encore à y aspirer, j’y aspire toujours, et, en attendant, s’il me fallait te quitter, t’aurais-je suffisamment préparée pour les luttes du monde ? Ce pauvre oiseau que voilà serait aussi bien en état d’en courir les risques si on lui donnait la volée. Attention ! j’entends Kit ; il est à la porte : va lui ouvrir, Nell. »

 

Elle se leva, fit vivement quelques pas, s’arrêta, se retourna et jeta ses bras au cou du vieillard, puis le quitta, et s’élança, plus vite cette fois afin de cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.

 

« Un mot, monsieur, me dit le vieillard à voix basse et d’un ton précipité ; un mot à l’oreille. Vos paroles de l’autre soir m’ont rendu malheureux. Voici ma seule justification : j’ai tout fait pour le mieux, il est trop tard pour revenir sur mes pas quand bien même je le pourrais ; mais je ne le puis, et d’ailleurs j’espère encore triompher ! Tout pour elle. J’ai supporté moi-même la plus grande misère afin de lui épargner les souffrances qu’entraîne la pauvreté ; je veux lui épargner les peines qui ont mis au tombeau, hélas ! trop tôt ! sa mère, ma chère fille ! Je veux lui laisser non pas de ces ressources vulgaires qui pourraient aisément se perdre et se dissiper, mais une fortune qui la place pour toujours au-dessus du besoin. Remarquez bien cela, monsieur : ce n’est pas du pain que je veux lui assurer, c’est une fortune. Mais, chut ! la voici, je ne puis vous en dire davantage, ni maintenant, ni jamais, en sa présence. »

 

L’impétuosité avec laquelle il me fit cette confidence, le tremblement de sa main qui pressait mon bras, les yeux ouverts et brillants qu’il fixait sur moi, sa véhémence passionnée et son agitation, tout cela me remplit, d’étonnement. D’après ce que j’avais vu et entendu, d’après une grande partie de ce qu’il m’avait dit lui-même, je le supposais riche. Mais, quant à son caractère, je ne pouvais le définir, à moins que ce ne fût un de ces misérables qui, ayant fait de la fortune l’unique but, l’unique objet de leur vie, et ayant réussi à amasser de grands biens, sont continuellement torturé par la crainte de la pauvreté et obsédés par l’inquiétude de perdre de l’argent et de se ruiner. Il m’avait dit bien des choses que je n’avais pu comprendre, et qui ne pouvaient s’expliquer que par cette supposition. Je finis donc par conclure que sans nul doute il appartenait à cette catégorie malheureuse.

 

On ne dira toujours pas que cette opinion fut pour moi le résultat d’une réflexion rapide, car je n’eus pas le temps de réfléchir du tout, la jeune fille étant revenue tout de suite et se disposant à donner à Kit une leçon d’écriture. Il en recevait deux par semaine, dont une régulièrement ce soir-là, et j’ai lieu de croire que le professeur et l’élève y trouvaient un égal plaisir. Il me faudrait plus de temps et d’espace que n’en méritent de tels détails pour dire tous les efforts qu’il fallut faire avant qu’on pût décider le modeste Kit à s’asseoir devant un monsieur qu’il ne connaissait pas ; comment, étant assis enfin, il retroussa ses manches, posa carrément ses coudes, appliqua son nez sur son cahier et fixa ses yeux sur l’exemple en louchant horriblement : comment, dès qu’il eut la plume en main, il se vautra dans les pâtés et se barbouilla d’encre jusqu’à la racine des cheveux ; comment, si par hasard il lui arrivait de bien tracer une lettre, il l’effaçait aussitôt avec son bras en se disposant à en faire une autre ; comment chaque nouvelle bévue était pour l’enfant le sujet d’un franc éclat de rire, auquel répondait, avec plus de bruit encore et non moins de gaieté, le rire du pauvre Kit lui-même ; comment cependant, à travers tout cela, il y avait chez le professeur un désir sincère d’enseigner et chez l’élève un vif désir d’apprendre. Il me suffira de dire que la leçon fut donnée, que la soirée se passa, que la nuit vint, que le vieillard, en proie à son anxiété et à son impatience habituelles, quitta secrètement la maison à la même heure, c’est-à-dire à minuit, et qu’une fois de plus l’enfant resta seule dans cette sombre maison.

 

Et maintenant que j’ai conduit jusqu’ici cette histoire en y jouant un rôle ; maintenant que j’ai présenté au lecteur les figures avec lesquelles il a déjà fait connaissance, je crois qu’il convient que je disparaisse personnellement de la suite du récit, pour laisser parler et agir eux-mêmes les personnages qui prendront à l’action une part nécessaire et importante.

 

CHAPITRE IV.

M. et Mme Quilp demeuraient à Tower-Hill ; et Mme Quilp était restée dans son pavillon de Tower-Hill, à gémir sur l’absence de son seigneur et maître, quand il l’avait quittée pour vaquer à l’affaire que nous l’avons vu traiter.

 

On eût eu peine à définir de quel commerce, de quelle profession s’acquittait M. Quilp en particulier, quoique ses occupations fussent nombreuses et variées. Il touchait les loyers de colonies entières, parquées dans des rues sales et des ruelles au bord de l’eau ; il faisait des avances d’argent aux matelots et officiers subalternes de vaisseaux marchands : il avait une part dans les pacotilles de divers contre-maîtres de bâtiments des Indes, fumait ses cigares de contrebande sous le nez même des douaniers, et presque tous les jours avait des rendez-vous à la Bourse avec des individus à chapeau de toile cirée et jaquette de matelot. Sur le rivage de la Tamise, comté de Surrey, il y avait un affreux chantier, infesté de rats, et nommé vulgairement « le quai de Quilp. » Là étaient un petit comptoir en bois, enfoncé tout de travers dans la poussière, comme s’il était entré dans le sol en tombant des nues, quelques débris d’ancres rouillées, plusieurs grands anneaux de fer, des piles de bois pourri, et deux ou trois monceaux de vieilles feuilles de cuivre, tortillées, fendues et avariées. Dans son quai Daniel Quilp était un déchireur de bateaux, quoiqu’à en juger par tout ce qu’on voyait on dût penser, ou qu’il déchirait les bateaux sur une fort petite échelle, ou qu’il les déchirait en morceaux si petits qu’on n’en voyait plus rien. Bien loin que ce lieu offrît une notable apparence de vie ou d’activité, la seule créature humaine qui l’occupât était un jeune garçon amphibie, vêtu de toile à voiles, dont l’unique travail consistait à rester assis au haut d’une des piles de bois pour jeter des pierres dans la boue à la marée basse, ou à se tenir les mains dans ses poches en regardant avec insouciance le mouvement et le choc des vagues à la marée haute.

 

À Tower-Hill, l’appartement du nain comprenait, outre ce qui était nécessaire pour lui et Mme Quilp, un petit cabinet avec un lit pour la mère de cette dame, qui vivait dans le ménage et soutenait contre Daniel une guerre incessante ; et pourtant la dame avait une terrible peur de son gendre. En effet, cet horrible personnage avait réussi de manière ou d’autre, soit par sa laideur, soit par sa férocité, soit enfin par sa malice naturelle, peu importe, à inspirer une crainte salutaire à la plupart de ceux qui se trouvaient chaque jour en rapport avec lui. Nul ne subissait plus complètement sa domination que Mme Quilp elle-même, une jolie petite femme au doux parler, aux yeux bleus, qui, s’étant unie au nain par les liens du mariage dans un de ces moments d’aberration dont les exemples sont loin d’être rares, faisait, tous les jours de la vie bonne et solide pénitence de sa folie d’un jour.

 

Nous avons dit que Mme Quilp se désolait dans son pavillon en l’absence de son mari. Elle était en effet dans son petit salon, mais elle n’y était pas seule ; car, indépendamment de la vieille Mme Jiniwin, sa mère, dont nous avons déjà parlé tout à l’heure, il y avait là une demi-douzaine au moins de dames du voisinage, qu’un étrange hasard (concerté entre elles, je suppose) avait amenées l’une après l’autre juste à l’heure de prendre le thé. Le moment était propice à la conversation ; la chambre était fraîche et bien ombragée, un véritable lieu de farniente : par la croisée ouverte, on voyait des plantes qui interceptaient la poussière et qui formaient un délicieux rideau entre la table à thé au dedans et la vieille tour de Londres au dehors. Il n’y a donc pas sujet de s’étonner si les dames se sentirent une inclination secrète à causer et à perdre le temps, surtout si nous mettons en ligne de compte les charmes additionnels du beurre frais, du pain tendre, des crevettes et du cresson de fontaine.

 

Ces dames se trouvant réunies sous de tels auspices, il était naturel que la conversation tombât sur le penchant des hommes à tyranniser le sexe faible, et sur le devoir qui incombe au sexe faible de résister à ce despotisme, et de défendre ses droits et sa dignité. C’était naturel pour quatre raisons : 1° Parce que Mme Quilp étant une jeune femme notoirement en puissance de mari, il convenait de l’exciter à la révolte ; 2° parce que la mère de Mme Quilp était honorablement connue pour être absolue dans ses idées et disposée à résister à l’autorité masculine, 3° parce que chacune des dames en visite n’était pas fâchée de montrer pour son propre compte combien elle l’emportait, à cet égard, sur la généralité de son sexe ; et 4° parce que la compagnie étant habituée à une médisance réciproque quand elles étaient deux à deux, était privée de son sujet de conversation ordinaire maintenant qu’elles étaient réunies toutes ensemble, en petit comité d’amitié, et que par conséquent il n’y avait rien de mieux à faire que de se liguer contre l’ennemi commun.

 

En vertu de ces considérations, une grosse dame ouvrit le feu en commençant par demander, d’un air d’intérêt sympathique, comment se portait M. Quilp ; à quoi la belle-mère répondit avec aigreur : « Oh ! très-bien. Vous pouvez être tranquille à son sujet : mauvaise herbe prospère toujours. »

 

Alors toutes les dames soupirèrent à l’unisson, secouèrent gravement la tête et regardèrent Mme Quilp comme on regarderait une martyre.

 

« Ah ! dit la première qui avait pris la parole, si vous pouviez lui communiquer un peu de votre expérience, mistress Jiniwin !… Personne, mieux que vous, ne sait ce que nous autres femmes nous nous devons à nous-mêmes.

 

– Ce que nous nous devons est bien dit, madame, répliqua mistress Jiniwin. Du vivant de mon pauvre mari, votre père, ma fille, s’il s’était jamais hasardé à prononcer vis-à-vis de moi un mot de travers, j’aurais… »

 

La brave vieille dame n’acheva point la phrase, mais elle tordit la tête d’une crevette avec un air de vengeance, qui semblait en quelque sorte la traduction de son silence. Ce geste éloquent fut parfaitement saisi et approuvé par la grosse dame, qui répliqua immédiatement :

 

« Vous entrez juste dans ma pensée, madame, et c’est exactement ce que je ferais moi-même.

 

– Mais rien ne vous y oblige, dit Mme Jiniwin. Heureusement pour vous, ma chère, vous n’en avez pas plus occasion que je ne l’avais autrefois.

 

– Nulle femme n’en aurait jamais besoin, dit la grosse dame, si elle se respectait.

 

– Vous entendez, Betzy ? dit Mme Jiniwin d’un ton sentencieux. Combien de fois ne vous ai-je pas adressé les mêmes avis, en me mettant presque à vos genoux pour vous prier de les suivre ! »

 

La pauvre mistress Quilp, qui promenait un regard de victime de visage en visage, pour y lire partout un sentiment de pitié, rougit, sourit et secoua la tête d’un air de doute. Ce fut le signal d’une clameur générale, commençant par un murmure confus, et bientôt s’agrandissant jusqu’à devenir une explosion violente où tout le monde parlait à la fois ; il n’y avait qu’une voix pour dire que mistress Quilp, étant trop jeune pour avoir le droit d’opposer son opinion à celle de personnes expérimentées qui savaient bien qu’elle se trompait, ce serait fort mal à elle de ne pas écouter les conseils de gens qui ne voulaient que son bien ; que se conduire ainsi, c’était presque se montrer ingrate ; que, si elle ne se respectait pas elle-même, du moins devait-elle respecter les autres femmes que son humilité compromettait toutes ensemble ; que, si elle manquait d’égards envers les autres femmes, un temps viendrait où les autres femmes en manqueraient pour elle, et qu’elle en aurait bien du regret, elle pouvait en être sûre. Après ce déluge d’avertissements, les dames livrèrent un assaut plus vif encore que jamais au thé, mélangé de pain tendre, de beurre frais, de crevettes et de cresson de fontaine, disant qu’elles souffraient tellement de la voir se conduire ainsi, qu’à peine pouvaient-elles avaler une bouchée.

 

« Tout cela est bel et bon, dit Mme Quilp avec beaucoup de simplicité ; mais cela n’empêche pas que, si je venais à mourir, aujourd’hui pour demain, Quilp pourrait épouser qui bon lui semblerait ; il le pourrait, j’en suis sûre. »

 

Il y eut à cette idée un cri général d’indignation. Épouser qui bon lui semblerait ! Elles voudraient bien voir qu’il eût l’audace de faire à aucune d’elles une proposition de ce genre ; elles voudraient bien voir qu’il en fît seulement semblant ! Une dame (c’était une veuve) s’écria qu’elle était femme à le poignarder dès la première allusion à cette prétention insolente.

 

« À merveille, reprit mistress Quilp, balançant sa tête ; tout cela est bel et bon, comme je le disais tout à l’heure ; mais je répète que je suis certaine de mon fait, oui, certaine. Quilp sait si bien s’arranger quand il veut, que la plus belle de vous ne le refuserait pas si j’étais morte, qu’elle fût libre, et qu’il se mit dans la tête de lui faire la cour, allez ! »

 

Chacune se redressa devant cette affirmation, comme pour dire : « C’est moi dont vous voulez parler !… Eh bien ! qu’il y vienne : on verra ! » Et cependant, quelque raison cachée les animait toutes contre la veuve ; pas une des dames qui ne murmurât à l’oreille de sa voisine, que cette veuve se figurait probablement être l’objet des allusions de Betzy… et que pourtant ce n’était pas le Pérou.

 

« Ma mère sait, ajouta mistress Quilp, que je ne me trompe pas. Elle-même m’a souvent tenu ce langage avant mon mariage. N’est-il pas vrai, maman ? »

 

Cette question directe embarrassa singulièrement mistress Jiniwin, dont la position devenait des plus délicates ; car la respectable dame avait certainement travaillé d’une manière active à marier sa fille à M. Quilp ; et d’ailleurs, son orgueil maternel n’eût pas volontiers laissé s’accréditer l’idée qu’elle avait donné sa fille à un homme dont personne n’eût voulu. D’autre part, exagérer les qualités séduisantes de son gendre, c’eût été affaiblir la cause de la révolte, cette cause qu’elle avait embrassée avec ardeur. Partagée entre ces considérations contraires, mistress Jiniwin voulut bien reconnaître chez Quilp un esprit insinuant, mais elle lui refusa le droit de gouverner ; et, avec un compliment bien placé à l’adresse de la grosse dame, elle ramena la discussion au point de départ.

 

« Oh ! mistress George a dit une chose fort juste, fort sensée Si les femmes savaient seulement se respecter elles-mêmes !… Mais Betzy ne s’en doute pas, et c’est bien dommage ; j’en suis honteuse pour elle.

 

– Plutôt que de permettre à un homme de me mener comme Quilp la mène, dit mistress George, plutôt que de trembler devant un homme comme elle tremble devant lui, je… je me tuerais, après avoir commencé par écrire une lettre où je déclarerais que c’est lui qui m’a tuée ! »

 

Cette idée fut accueillie par un concert unanime d’approbations bruyantes. Alors une autre dame, des Minories, prit à son tour la parole en ces termes :

 

« M. Quilp peut être un homme très-séduisant, je le suppose, je n’en doute même pas, puisque mistress Quilp et mistress Jiniwin le disent : or, si quelqu’un doit le savoir, c’est elles, assurément. Mais il n’est pourtant pas ce qu’on appelle un joli garçon, encore moins un jeune homme, ce qui pourrait au moins lui servir de circonstance atténuante ; tandis que sa femme est jeune, agréable, et qu’enfin c’est une femme ; et c’est tout dire ! »

 

Ces dernières paroles, prononcées du ton le plus pathétique, excitèrent l’enthousiasme dans l’auditoire. Encouragée par son triomphe, la dame ajouta :

 

« Si un tel mari pouvait être bourru et déraisonnable avec une telle femme, il faudrait…

 

– S’il l’est ! interrompit la mère retournant sa tasse vide dans la soucoupe et secouant les miettes qui étaient tombées dans son giron, comme pour se préparer à une déclaration solennelle ; s’il l’est !… C’est le plus grand tyran qui ait jamais existé ; elle n’ose pas penser par elle-même ; il la fait trembler d’un geste, d’un regard, il lui cause des frayeurs mortelles, sans qu’elle ait la force de lui répondre un mot, pas le plus petit mot ! »

 

Quoique ces griefs fussent bien notoires et bien établis chez toutes ces dames amateurs de thé, et qu’ils eussent depuis un an servi de texte et de commentaire dans toutes leurs réunions du voisinage, cette communication officielle n’eut pas été plutôt reçue, qu’elles se mirent toutes à parler à la fois, rivalisant entre elles de véhémence et de volubilité. Mistress George s’écria que tout le monde s’en entretenait ; que souvent elle en avait entendu causer auparavant ; que mistress Simmons, qui avait vu quelques-unes de ces scènes, le lui avait dit vingt fois à elle-même, et qu’elle lui avait toujours répondu : « Non, ma chère Henriette Simmons, je n’y croirai jamais, à moins que je ne le voie de mes propres yeux et que je ne l’entende de mes propres oreilles. » Mme Simmons corrobora ce témoignage en y ajoutant des détails qui étaient à sa connaissance personnelle. La dame des Minories donna la recette d’un traitement infaillible auquel elle avait soumis son mari, et grâce auquel ce monsieur, qui, trois semaines après son mariage, s’était mis à manifester des symptômes non équivoques d’un naturel de tigre, s’était apprivoisé et était devenu doux comme un agneau. Une autre dame raconta la lutte qu’elle avait eue à soutenir et son triomphe final, qu’elle n’avait pas obtenu cependant sans être forcée d’appeler à son aide sa mère et deux tantes, avec lesquelles elle avait pleuré nuit et jour, durant six semaines, sans discontinuer. Une troisième qui, dans la confusion générale, n’avait pu trouver une autre personne pour l’écouter, s’accrocha à une jeune fille qui se trouvait là, et elle la conjura, au nom de sa tranquillité et de son bonheur, de mettre à profit cette circonstance solennelle pour éviter l’exemple de faiblesse donné par mistress Quilp, et pour songer uniquement, dès ce jour, à maîtriser et à dompter le caractère rebelle de son futur mari. Le bruit était à son comble, la moitié des dames en étaient venues, non plus à parler, mais à crier à qui mieux mieux pour dominer la voix des autres, quand soudain on vit mistress Jiniwin changer de couleur, et faire à la dérobée un signe du doigt, comme pour engager la compagnie à se taire. Alors, mais alors seulement, on aperçut dans la chambre Daniel Quilp lui-même, la cause vivante de tout ce tapage, occupé à regarder et écouter tout avec la plus profonde attention.

 

« Continuez, mesdames, continuez, dit Daniel. Mistress Quilp, veuillez engager ces dames à rester pour souper ; vous leur donnerez une couple de homards avec quelque autre comestible léger et délicat.

 

– Je… je ne les avais pas invitées à prendre le thé, balbutia la jeune femme. C’est bien par hasard qu’elles se sont rencontrées.

 

– Tant mieux, mistress Quilp ; les parties de plaisir imprévues sont toujours les meilleures, dit le nain en frottant ses mains avec tant de force qu’il semblait fabriquer des boulettes pour servir de gargousses à des canonnières d’enfant. Mais quoi ! vous ne partez pas, mesdames ? Vous ne partez sûrement pas ? »

 

Ses belles ennemies agitèrent la tête d’un air mutin, tout en cherchant leurs chapeaux et leurs châles respectifs, mais elles laissèrent le soin de la résistance verbale à mistress Jiniwin, qui, se trouvant désignée par sa position pour soutenir la lutte, simula quelques efforts afin de sauver l’honneur de son rôle.

 

« Et pourquoi, dit-elle, ces dames ne resteraient-elles pas à souper, si ma fille le voulait ?

 

– Certainement, répondit Daniel ; pourquoi pas ?

 

– Il n’y a rien d’inconvenant ni de déshonnête dans un souper, j’espère, dit Mme Jiniwin.

 

– Comment donc ? répliqua le nain ; ni de malsain non plus, à moins qu’on n’y mange une salade de homards ou des crevettes, car je me suis laissé dire que ce n’était pas bon pour la digestion.

 

– Et vous ne voudriez pas que votre femme en souffrît, pas plus que de toute autre chose qui pourrait l’incommoder, n’est-ce pas ?

 

– Non, certainement, pour rien au monde ! répondit le nain avec un rire grimaçant. Pas même pour toutes les belles-mères réunies !… quelque bonheur qu’on eût à posséder une telle collection.

 

– Ma fille est votre femme, monsieur Quilp, » dit la vieille dame avec un rire qu’elle s’efforça de rendre badin et satirique ; et elle ajouta, comme s’il avait besoin qu’on lui rappelât cette circonstance : « Votre femme légitime.

 

– Certainement, certainement, dit le nain.

 

– Et elle a le droit, j’espère, d’agir comme il lui plaît, Quilp, dit mistress Jiniwin, tremblant, en partie de colère, en partie de la crainte secrète que lui inspirait son gendre diabolique.

 

– Vous espérez qu’elle en a le droit. Ne savez-vous pas qu’elle l’a ?

 

– Je sais qu’elle devrait l’avoir, si elle avait ma manière de voir.

 

– Ma chère, pourquoi n’avez-vous pas la manière de voir de votre mère ? dit le nain se retournant pour s’adresser à sa femme. Pourquoi, ma chère, n’imitez-vous pas en tout constamment votre mère ? Elle est l’ornement de son sexe ; votre père le disait chaque jour de sa vie, j’en suis sûr.

 

– Son père était un heureux caractère, et qui valait vingt mille fois mieux que certaines gens ; que dis-je ? vingt millions de milliards de fois.

 

– J’eusse aimé à le connaître, repartit le nain. Il se peut qu’il fût une heureuse créature déjà à cette époque ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il l’est maintenant. Doux repos pour un homme qui a, je crois, souffert longtemps. »

 

La vieille dame fit un effort pour parler, mais elle resta sans voix. Quilp reprit, avec la même malice de regard et la même affectation de politesse moqueuse :

 

« Vous ne paraissez pas à votre aise, mistress Jiniwin ; vous vous êtes trop surexcitée peut-être à parler, car c’est là votre faible. Allez vous coucher, allez vous coucher.

 

– J’irai me coucher quand il me plaira, Quilp, et pas avant.

 

– Si cela pouvait vous plaire en ce moment ! Allez donc vous coucher, s’il vous plaît. »

 

Mistress Jiniwin le regarda avec colère ; mais elle recula en le voyant s’avancer, et, lui tournant le dos pour s’en aller, elle l’entendit fermer la porte sur elle, l’envoyant ainsi rejoindre les invitées qui se pressaient sur l’escalier.

 

Resté seul avec sa femme qui s’était assise dans un coin, toute tremblante et les yeux fixés à terre, le petit homme vint se planter à quelque distance devant elle, les bras croisés, et la contempla fixement durant quelque temps sans parler.

 

« Ah ! bonne pièce ! dit-il en rompant le silence, faisant claquer ses lèvres, comme si ce n’était pas une simple figure de rhétorique, et qu’il vînt en effet de déguster un bon morceau. Ah ! mon cher petit cœur ! ah ! charmante enchanteresse ! »

 

Mme Quilp sanglota, et, comme elle connaissait le caractère de son aimable seigneur et maître, elle ne se montra guère moins alarmée de ces compliments que s’il s’était porté à des actes de la plus extrême violence.

 

« Quel bijou ! continua le nain avec une grimace de possédé ; quel diamant, quelle perle, quel rubis, quel écrin du plus pur métal, enchâssé des plus riches joyaux ! quel trésor ! aussi comme je l’aime ! »

 

La pauvre petite femme tremblait des pieds à la tête : elle jetait vers lui des yeux suppliants qu’elle baissait ensuite vers la terre avec de nouveaux sanglots.

 

« Mais ce qu’elle a de mieux, ajouta-t-il en s’avançant avec une espèce de bond que ses jambes crochues, sa face hideuse, son air moqueur rendaient tout à fait diabolique, ce qu’elle a de mieux, c’est sa douceur, sa soumission, qui ne lui permet pas d’avoir une volonté à elle, et surtout c’est l’avantage qu’elle a de posséder une mère si persuasive ! »

 

Il prononça ces dernières paroles d’un ton de malice mielleuse dont rien n’approche ; après quoi il planta ses deux mains sur ses genoux, et écartant ses jambes toutes grandes, il se baissa, baissa, baissa tout doucement jusqu’à ce qu’il n’eût plus besoin que de donner un tour de vis à sa tête d’un côté pour se trouver juste entre le parquet et les yeux de sa femme.

 

« Madame Quilp !

 

– Oui, Quilp.

 

– N’est-ce pas que je suis gentil ? N’est-ce pas que je serai, la plus jolie créature du monde, si j’avais seulement des moustaches ? mais bah ! ça ne m’empêche pas d’être un beau petit homme pour une femme, n’est-ce pas, madame Quilp ? »

 

Mme Quilp répliqua en femme bien apprise : « Oui, Quilp » et, fascinée par son regard, continua à fixer sur lui ses yeux timides, pendant qu’il la régalait d’une foule de grimaces dont il n’y avait que lui ou le cauchemar qui pussent posséder le secret. Et durant toute cette pantomime qui ne finit pas de sitôt, il garda un silence absolu ; excepté chaque fois qu’il faisait trembler et reculer sa femme en renouvelant un de ses bonds inattendus, car alors elle ne pouvait s’empêcher de pousser un cri d’effroi, ce qui le faisait rire aux éclats.

 

« Mistress Quilp ! dit-il enfin.

 

– Oui, Quilp, » répondit-elle avec soumission.

 

Au lieu de poursuivre son idée, Quilp se leva, croisa de nouveau ses bras et fixa sur sa femme des yeux encore plus sévères, tandis qu’elle détournait les siens et les tenait attachés sur le parquet.

 

« Mistress Quilp !

 

– Oui, Quilp.

 

– S’il vous arrive encore d’écouter ces sorcières, je vous pincerai. »

 

Après cette menace laconique, accompagnée d’un grognement qui la fit paraître très-sérieuse, M. Quilp ordonna à Betzy d’enlever le plateau et de lui apporter le rhum. Ayant devant lui la liqueur dans un grand coffre qui avait l’air de provenir de quelque armoire de vaisseau, il demanda de l’eau fraîche avec sa boîte à cigares ; quand il n’eut plus rien à demander, il s’établit dans un fauteuil, appuyant en arrière sa grosse tête, et ses petites jambes plantées sur la table.

 

« Maintenant, dit-il, mistress Quilp, me voilà en disposition de fumer. Je passerai sans doute ainsi toute la nuit. Restez où vous êtes, s’il vous plaît, dans le cas où j’aurais besoin de vous. »

 

La jeune femme ne trouva pas autre chose à répondre que ses mots habituels : « Oui, Quilp. » Son seigneur et maître prit son premier cigare et apprêta son premier verre de grog. Le soleil se coucha, les étoiles parurent ; la Tour passa de sa teinte ordinaire au gris, puis au noir ; la chambre devint tout à fait sombre, tandis que le bout du cigare était flamboyant. M. Quilp demeurait cependant dans la même position, fumant et buvant tour à tour, regardant d’un air d’insouciance par la fenêtre, avec un sourire de dogue sur les lèvres, excepté quand mistress Quilp ne pouvait réprimer un mouvement d’impatience ou de fatigue ; car alors ce sourire se métamorphosait en une grimace de plaisir.

 

CHAPITRE V.

Soit que M. Quilp eût cligné de l’œil de temps en temps pour prendre par intervalles quelques moments de sommeil, soit que durant toute la nuit, il eût tenu ses yeux tout grands ouverts il est certain qu’il eut toujours son cigare allumé, et que le bout de celui qu’il venait de brûler servait chaque fois à allumer le nouveau qu’il prenait, sans avoir besoin de recourir à la chandelle. Le son des horloges, retentissant d’heure en heure, loin de lui apporter l’envie de dormir ou au moins le besoin d’aller se reposer, semblait, au contraire, augmenter son insomnie qu’il manifestait, à chaque signe indicateur des progrès de la nuit par un rire étouffé dans sa gorge et par le mouvement de ses épaules, comme un homme qui rit de bon cœur mais in petto, à la dérobée.

 

Enfin le jour parut ; la pauvre mistress Quilp, glacée par la fraîcheur du matin, toute grelottante et brisée par la fatigue et le manque de sommeil, était toujours là, assise patiemment sur sa chaise, invoquant, de temps en temps, par le muet appel du regard, la compassion et la clémence de son seigneur et maître ; lui rappelant doucement quelquefois, par une quinte de toux introduite à propos, qu’il ne lui avait pas encore accordé grâce et merci, et que le châtiment avait déjà duré bien longtemps. Mais le nain, son époux, continuait bravement de fumer son cigare et de boire son rhum, sans y faire seulement attention ; ce ne fut que lorsque le soleil fut tout à fait brillant, et que l’activité et le bruit qui caractérisent le jour dans la Cité se furent ranimés dans la rue, qu’il daigna, par un mot ou un geste, avoir l’air de s’apercevoir que sa femme était là. Peut-être encore n’eût-il pas eu cette générosité, si des coups redoublés appliqués à la porte avec impatience ne lui avaient annoncé qu’il y avait de l’autre côté de bonnes petites phalanges bien dures et bien sèches qui la travaillaient comme il faut.

 

« Hé ! ma chère, dit-il avec un sourire malicieux, voici le jour ! Ouvrez la porte, ma douce mistress Quilp !… »

 

L’obéissante Betzy tira les verrous ; sa mère entra.

 

Mistress Jiniwin s’élança impétueusement dans la chambre ; car, supposant que son gendre était encore au lit, elle voulait se soulager en admonestant vertement sa fille sur la conduite et le caractère de son mari. Mais quand elle le vit debout et habillé, et qu’elle s’aperçut que, depuis la veille au soir, la chambre semblait avoir été constamment occupée, elle s’arrêta tout court avec quelque embarras.

 

Rien n’échappait à l’œil de faucon du vilain petit homme ; il comprit parfaitement ce qui se passait dans l’esprit de sa belle-mère. Paraissant plus laid encore dans la plénitude de sa satisfaction, il lui souhaita le bonjour en lui lançant une œillade de triomphe.

 

« Eh quoi ! Betzy, dit la vieille dame, vous n’avez pas été vous… Ce n’est pas à dire, sans doute, que vous avez été…

 

– Debout toute la nuit ! dit Quilp achevant la phrase. Oui, elle est restée debout.

 

– Toute la nuit ! s’écria mistress Jiniwin.

 

– Oui, toute la nuit. Est-ce qu’elle est devenue sourde, la bonne femme ? demanda Quilp avec un sourire accompagné d’un froncement de sourcils. Qui oserait dire que l’homme et la femme s’ennuient dans leur compagnie réciproque ? Ah ! ah ! le temps a passé vite.

 

– Vous êtes une brute !

 

– Allons, allons, dit Quilp feignant de se méprendre, il ne faut pas adresser d’injures à votre fille. Elle est ma femme, vous le savez. Et parce qu’elle a fait si rapidement passer le temps que je n’ai point songé à m’aller mettre au lit, ce n’est pas une raison pour que votre tendresse envers moi vous anime contre elle. Dieu de Dieu, quelle maîtresse femme !… À votre santé !

 

– Je vous suis fort obligée, répliqua la vieille dame, témoignant par l’agitation de ses mains qu’elle éprouvait un vif désir de faire tomber sur le gendre son poing maternel. Oh ! je vous suis fort obligée.

 

– Âme reconnaissante !… Mistress Quilp !

 

– Oui, Quilp, murmura l’esclave soumise.

 

– Aidez votre mère à préparer le déjeuner, mistress Quilp Ce matin, je vais à mon quai. Le plus tôt sera le mieux ; ainsi hâtez-vous. »

 

Mistress Jiniwin fit mine de résistance en s’asseyant sur une chaise près de la porte et se croisant les bras comme si elle étais fermement résolue à ne rien faire du tout ; mais ces symptômes de rébellion disparurent devant quelques mots que Betzy dit tout bas à sa mère, et surtout devant l’amabilité de son gendre, qui lui demanda avec intérêt si elle se trouvait mal, lui rappelant qu’il y avait de l’eau froide en abondance dans la pièce voisine. La vieille femme se disposa donc, bien qu’à contrecœur, à s’occuper activement de ce qui lui avait été commandé.

 

Tandis que la mère et la fille vaquaient aux soins du déjeuner. M. Quilp passa dans l’autre chambre ; là, il rabattit le collet de son habit, procéda à sa toilette de propreté, et se mit à se débarbouiller avec une serviette mouillée qui était loin d’être blanche, car son visage n’en sortit que plus ténébreux. Mais, pendant cette occupation, sa méfiance et sa curiosité ne le quittèrent point pour cela ; au contraire, plus attentif et plus rusé que jamais, il s’interrompit dans sa courte opération pour aller écouter à la porte la conversation qui se tenait dans la chambre voisine, et dont il supposait devoir être le sujet.

 

« Ah ! ah ! se dit-il au bout de quelques moments, voilà donc pourquoi les oreilles me cornaient ; je savais bien que je ne me trompais pas. Je suis un petit vilain bossu, je suis un monstre, à ce qu’il paraît, mistress Jiniwin ! Ah ! »

 

La joie de cette découverte amena sur ses lèvres un rire qui s’y épanouit comme la grimace d’un dogue ; après quoi, ayant achevé sa toilette, il se secoua comme un caniche qui sort de l’eau et alla rejoindre ces dames.

 

M. Quilp s’était arrêté devant un miroir et il était en train de nouer sa cravate quand mistress Jiniwin, se trouvant par hasard derrière lui, ne put résister à l’envie qu’elle éprouva de montrer le poing à son tyran de gendre. Ce fut l’affaire d’un instant ; mais, au moment où elle joignait au geste un regard de menace, elle rencontra dans la glace l’œil de M. Quilp : elle était prise en flagrant délit. En même temps le miroir lui rendit par réflexion une longue langue sortant de l’horrible et grotesque figure du nain, et presque aussitôt celui-ci, se retournant vers elle avec une tranquillité et une douceur parfaites, lui demanda du ton le plus affectueux :

 

« Eh bien ! comment cela va-t-il, maintenant, ma vieille petite mignonne ? »

 

Si peu important que fût cet incident ridicule, il donna à M. Quilp un tel air de petit démon, de sorcier rusé et pénétrant, que la vieille dame eut trop peur de lui pour prononcer un seul mot, et se laissa conduire à table par son gendre, qui affectait une politesse extraordinaire. En déjeunant il n’atténua guère l’impression qu’il avait produite ; car il se mit à dévorer des œufs durs avec leur coquille, des crevettes monstrueuses avec la tête et la queue tout ensemble, mâchant à la fois avec la même avidité du tabac et du cresson, avalant sans sourciller du thé bouillant, mordillant sa fourchette et sa cuiller jusqu’à les tordre ; en un mot, il fit tant de tours de force effrayants et peu ordinaires, que les deux femmes faillirent se pâmer de terreur et commencèrent à douter que le nain fût vraiment une créature humaine. Enfin, après avoir commis tous ces actes révoltants, et beaucoup d’autres encore du même genre qui rentraient dans son système, M. Quilp laissa la mère et la fille parfaitement réduites à la soumission et se rendit au bord du fleuve, où il prit un bateau pour se faire transporter au débarcadère auquel il avait donné son nom.

 

C’était la marée montante quand Daniel Quilp se plaça dans le bateau pour passer de l’autre côté de la Tamise. Toute une flottille de barques voguait nonchalamment, les unes de biais, les autres proue en tête, d’autres la poupe en avant ; toutes emportées dans un mouvement violent et irrésistible contre de gros bâtiments où elles se heurtaient, passant sous les bossoirs des steam-boats, se fourrant dans toutes sortes d’endroits et de coins où elles n’avaient que faire, et craquant à tous les chocs comme autant de coquilles de noix. Chacune, avec sa paire de longs avirons, fendant la vague et faisant clapoter l’eau, avait l’air d’un poisson malade qui vient respirer à la surface de la vague. Sur quelques-uns des bâtiments à l’ancre, toutes les mains étaient activement occupées à rouer des cordages, à étendre des voiles pour les faire sécher, à recevoir ou à décharger les cargaisons ; sur d’autres, les seuls êtres vivants qu’on aperçût étaient deux ou trois enfants barbouillés de goudron, et peut-être un chien qui aboyait en courant çà et là sur le tillac ou qui cherchait à grimper sur les bastingages pour regarder par-dessus le pont et pour aboyer de plus belle. Un grand vaisseau à vapeur s’avançait lentement à travers la forêt des mâts, frappant l’eau dans une sorte de précipitation impatiente avec ses lourdes roues, comme s’il ne pouvait respirer dans ce petit espace, et cheminant avec sa masse énorme comme un monstre marin parmi les goujons de la Tamise. Sur l’une et l’autre rive étaient rangés en longues et noires files des bâtiments charbonniers entre lesquels se mouvaient avec lenteur des vaisseaux manœuvrant pour sortir du port et faisant briller leurs voiles au soleil ; les bruits et les craquements qui s’élevaient de leur bord étaient répercutés en échos dans cent endroits différents. L’eau et tout ce qu’elle portait se trouvait en mouvement ; tout dansait, flottait, bouillonnait, tandis que la vieille Tour grise et les maisons massives qui s’étendent le long du bord, surmontées de distance en distance par quelque flèche d’église, semblaient regarder avec un froid dédain leur voisine la Tamise, si ardente, si agitée.

 

Daniel Quilp, à qui il était parfaitement égal que la matinée fut belle, si ce n’est parce que cela lui épargnait la peine de porter un parapluie, se fit déposer tout près de son débarcadère, où le conduisit une étroite ruelle qui, participant de la nature amphibie de ceux qui y passaient, offrait dans la composition de son terrain autant d’eau que de boue, et le tout en abondance. En arrivant, ce qu’il vit d’abord ce fut une paire de pieds mal chaussés qui se dressaient en l’air montrant leurs semelles, attitude particulière du jeune gardien qui, doué d’une nature excentrique et ayant un goût naturel pour les culbutes, se tenait en ce moment renversé sur la tête, et, dans cette position peu ordinaire, contemplait l’aspect du fleuve. À la voix du maître, il se remit promptement sur ses pieds, et sa tête ne fut pas plutôt dans sa position naturelle, que, sauf meilleur terme, elle reçut un horion de la main de M. Quilp.

 

« Ah çà ! voulez-vous me laisser tranquille ! dit le jeune garçon parant tour à tour avec ses deux coudes les coups que lui assenait son maître ; vous attraperez quelque chose dont vous ne serez pas content, je vous le jure.

 

– Vous êtes un chien ! cria Quilp. Je vous frapperai avec une verge de fer ; je vous étrillerai avec une brosse de vieille ferraille ; je vous pocherai les yeux, si vous osez dire un mot. Soyez-en sûr ! »

 

Tout en proférant ces menaces, il ferma de nouveau le poing, qu’il glissa avec dextérité entre les coudes du jeune garçon, et l’attrapant par la tête tandis que celui-ci s’efforçait d’esquiver les coups, il le frappa rudement trois ou quatre fois. Satisfait dans sa colère et s’étant donné libre carrière, il laissa enfin aller sa victime.

 

« Ne recommencez pas, toujours ! dit le jeune garçon secouant la tête et battant en retraite avec ses coudes prêts à tout événement. Vous n’avez qu’à y venir !

 

– C’est bon, chien que vous êtes ! dit Quilp. En voilà assez, puisque j’ai fait ce qui me convenait. Allons, ici ! Prenez la clef.

 

– Pourquoi ne vous attaquez-vous pas à quelqu’un de votre taille ? demanda l’autre en s’approchant avec lenteur.

 

– Chien ! est-ce qu’il existe quelqu’un de ma taille ? Prenez la clef… sinon je vous en brise le crâne. »

 

Et de fait il lui appliqua vivement un coup avec le bout de la clef.

 

« Allons, ouvrez le comptoir, »

 

Le jeune garçon obéit en rechignant. Il murmurait d’abord, mais il se tut par prudence, en voyant Quilp le suivre de près et fixer sur lui un regard ferme. Il est bon de faire remarquer qu’entre ce garçon et le nain il y avait une étrange espèce de sympathie mutuelle. Comment cette sympathie était-elle née ? Comment continuait-elle d’exister, entre des menaces et de mauvais traitements d’un côté, et de l’autre des répliques aigres et des défis provoquants, c’est ce qui ne nous importe guère. Quilp assurément n’eût souffert de contradiction de la part d’aucune autre personne que ce jeune homme, et celui-ci ne se fût pas laissé battre par un autre que Quilp, lorsqu’il lui était si aisé de se sauver à son aise.

 

« Maintenant, dit Quilp entrant dans ce comptoir, veillez sur le débarcadère. Si vous vous avisez de marcher encore sur la tête, je vous couperai un pied. »

 

Le jeune homme ne répondit rien ; mais dès qu’il vit que son maître s’était enfermé, il se remit sur la tête devant la porte, et tantôt recula, tantôt avança en marchant sur les mains. Le comptoir offrait quatre faces ; mais notre garçon évita le côté de la fenêtre, pensant bien que Quilp le guetterait par là. C’était prudent, car le nain, connaissant le gaillard, s’était embusqué à peu de distance de cette fenêtre, avec un gros morceau de bois raboteux, ébréché et garni de clous, qui certainement ne lui eût pas fait de bien.

 

Le comptoir était une petite loge sale, où l’on ne voyait qu’un vieux pupitre, deux escabeaux, une patère à accrocher les chapeaux, un ancien almanach, une écritoire sans encre, un trognon de plume et une pendule hebdomadaire, qui depuis dix-huit ans au moins n’avait pas marché, et dont une aiguille avait été arrachée pour servir de cure-dent. Daniel Quilp enfonça son chapeau sur ses sourcils, grimpa sur le bureau qui offrait une surface plane, y étendit sa petite personne, et s’y établit pour dormir, en homme qui n’en était pas à son apprentissage, comptant bien réparer son insomnie de la veille par une sieste longue et solide.

 

Si le sommeil fut profond, il ne dura pas longtemps ; car au bout d’un quart d’heure à peine, le jeune homme ouvrit la porte et avança sa tête qui ressemblait à un paquet d’étoupe mal peignée. Quilp avait le sommeil léger ; il s’éveilla aussitôt.

 

« Il y a là quelqu’un pour vous, dit le jeune homme.

 

– Qui ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Demandez le nom, chien que vous êtes ! » dit Quilp saisissant le léger morceau de bois dont nous avons parlé et le lançant avec une telle dextérité, que le jeune homme n’eut que le temps de disparaître pour l’éviter.

 

Peu soucieux d’affronter de nouveau de pareils projectiles, le garçon envoya prudemment à sa place la personne même qui avait été la cause du réveil de Quilp. À sa vue, celui-ci s’écria :

 

« Quoi ! c’est vous, Nelly !

 

– Oui, » dit la jeune fille, ne sachant si elle devait entrer ou se retirer ; car le nain venait de se soulever, et avec ses cheveux pendant en désordre et le mouchoir jaune dont sa tête était couverte, il faisait peur à voir. « Ce n’est que moi, monsieur.

 

– Venez, dit Quilp sans quitter son lit de camp. Venez ; mettez-vous là ; veuillez regarder au dehors ; n’y a-t-il pas là un garçon qui marche sur la tête ?

 

– Non, monsieur. Il est sur ses pieds.

 

– Vous en êtes bien certaine ? C’est bien. À présent, venez et fermez la porte. Vous avez une commission pour moi, Nelly ? »

 

L’enfant lui présenta une lettre dont M. Quilp se disposa à prendre connaissance sans changer de position, si ce n’est pour se mettre un peu sur le côté et appuyer son menton sur sa main.

 

CHAPITRE VI.

La petite Nelly se tenait timidement à quelque distance du nain, étudiant du regard la physionomie de M. Quilp tandis qu’il lisait la lettre ; son regard témoignait de la crainte et du peu de confiance que lui inspirait le nain, mais en même temps d’une certaine envie de rire, en présence de cet extérieur bizarre et de ce grotesque maintien. Et cependant chez l’enfant il y avait une vive inquiétude : quelle réponse rapporterait-elle ? Il dépendait de cet homme de la rendre à son gré agréable ou désolant, cette considération étouffait toute envie de rire, et contribuait plus à la retenir que tous les efforts qu’eût pu faire Nelly par elle-même.

 

Le contenu de la lettre plongea M. Quilp dans une assez grande anxiété. À peine en avait-il lu deux ou trois lignes, qu’il commença à écarquiller les yeux et à froncer horriblement les sourcils ; aux deux ou trois lignes suivantes, il se mit à se gratter la tête d’une manière désordonnée, et, en arrivant à la fin, il poussa un sifflement long et aigu, en signe de surprise et de contrariété. Il plia la lettre, la déposa près de lui, mordit les ongles de ses dix doigts avec une sorte de voracité, reprit vivement la lettre et la relut. Cette seconde lecture ne fut pas selon toute apparence, plus satisfaisante que la première ; elle le jeta dans une rêverie nouvelle d’où il ne sortit que pour livrer encore un assaut à ses ongles et regarder l’enfant qui, les yeux baissés, attendait le bon plaisir de sa réponse.

 

« Hé ! cria-t-il soudain d’une voix qui la fit tressaillir, comme si un coup de feu avait été tiré à son oreille. Hé ! Nelly !

 

– Oui, monsieur.

 

– Nelly, connaissez-vous le contenu de cette lettre ?

 

– Non, monsieur.

 

– Est-ce certain, bien certain, sur votre âme ?

 

– Bien certain, monsieur.

 

– Bien sûr ? Mettriez-vous votre main au feu que vous n’en savez pas un seul mot ? demanda le nain.

 

– Je n’en sais pas un mot, répondit l’enfant.

 

– C’est bien, murmura Quilp, rassuré par le regard sincère de Nelly. Je vous crois. Tout est parti déjà ! parti en vingt-quatre heures ! Que diable en a-t-il donc fait ? C’est là le mystère ! »

 

Sur cette réflexion, il se mit de nouveau à gratter sa tête et à ronger ses ongles. Pendant cette opération, ses traits prirent insensiblement une expression qui pour lui était un sourire amical, mais qui chez tout autre eût été une grimace sinistre : l’enfant, en levant les yeux sur lui, s’aperçut qu’il la regardait avec un intérêt et une complaisance toute particulière.

 

– Vous êtes charmante aujourd’hui, Nelly, charmante. Vous sentez-vous fatiguée, Nelly ?

 

– Non, monsieur. J’ai hâte de m’en retourner ; car il sera inquiet jusqu’à mon retour.

 

– Rien ne presse, petite Nelly, rien ne presse. Nelly, vous plairait-il d’être mon numéro deux ?

 

– D’être quoi, monsieur ?

 

– Mon numéro deux, Nelly, ma « seconde mistress Quilp ?… » L’enfant frissonna, mais ne parut pas comprendre. Ce qu’observant, Quilp se hâta d’expliquer plus clairement sa pensée :

 

« D’être la seconde mistress Quilp quand la première mistress Quilp sera morte, ma douce Nell, dit Quilp dardant ses yeux sur elle et l’attirant à lui, et arrondissant son doigt pour lui faire signe de s’approcher ; oui, d’être ma femme, ma petite femme aux joues vermeilles, aux lèvres purpurines. Supposons que mistress Quilp vive cinq ans ou même quatre seulement, vous serez précisément d’âge à me convenir. Ha ! ha ! soyez bonne fille, Nelly, soyez bonne fille, et vous verrez si un de ces jours vous ne serez pas Mistress Quilp de Tower-Hill. »

 

Loin de se laisser séduire par cette délicieuse perspective, l’enfant recula à quelques pas loin du nain, toute agitée, toute tremblante. Pour lui, soit qu’il éprouvât par tempérament de la jouissance à causer de l’effroi à autrui, soit qu’il lui fût agréable de se figurer la mort de mistress Quilp numéro un et l’élévation de mistress Quilp numéro deux au même titre et au même poste, soit enfin qu’il pensât que la proposition de sa personne serait, au moment voulu, très-agréable et favorablement accueillie, il ne fit que rire de son alarme et feignit de n’y point prendre garde.

 

« Venez avec moi à Tower-Hill ; vous y verrez mistress Quilp Elle vous aime beaucoup, Nell, mais elle ne vous aime pas autant que moi. Venez à mon logis.

 

– Il faut que je m’en aille. Mon grand-père m’a dit de revenir aussitôt que j’aurais une réponse.

 

– Mais vous ne l’avez pas, Nelly, vous ne l’aurez pas, vous ne pouvez pas l’avoir avant que je sois de retour chez moi : ainsi, pour remplir tout à fait votre commission, il faut, comme vous voyez, que vous m’accompagniez. Donnez-moi mon chapeau que voilà, et nous partirons ensemble. »

 

En parlant ainsi, M. Quilp se laissa rouler du haut du bureau jusqu’à ce que ses petites jambes atteignissent le sol ; alors il se trouva debout et sortit pour aller au débarcadère. La première chose qu’il aperçut, ce fut le jeune homme qui se plaisait tant à marcher la tête en bas, et un autre garçon du même âge et de la même taille, se roulant tous deux dans la boue, enlacés étroitement et se battant avec une égale ardeur.

 

« C’est Kit !… s’écria Nelly joignant les mains ; le pauvre Kit qui est venu avec moi ! Oh ! je vous en prie, monsieur Quilp, séparez-les !

 

– Je vais les séparer ! dit vivement Quilp, rentrant dans son comptoir d’où il revint presque aussitôt armé d’un gros bâton. Je vais les séparer. À présent, battons-nous, mes enfants ; je vais me battre tout seul contre vous, contre vous deux, contre vous deux à la fois ! »

 

En même temps qu’il leur lança ce défi, le nain se mit à brandir son bâton ; et dansant autour des combattants, marchant et sautant sur eux, avec une sorte de frénésie, il frappa tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, comme un enragé, visant toujours à la tête et assenant des coups tels qu’un sauvage seul en pouvait porter. Cet assaut terrible, sur lequel ils n’avaient pas compté, refroidit sensiblement l’ardeur des deux parties, qui se remirent sur pied et demandèrent quartier.

 

« Chiens que vous êtes ! je vous mettrai en bouillie ! dit Quilp, s’efforçant encore, mais en vain, d’approcher l’un ou l’autre, pour leur administrer le coup d’adieu. Je vous meurtrirai jusqu’à ce que votre peau soit couleur de cuivre ! je vous casserai la face jusqu’à ce que vous n’ayez plus qu’un profil à vous deux ! Vous verrez ça !

 

« Ah çà ! laissez votre bâton, ou bien malheur à vous ! Laissez votre bâton ! » dit le commis, qui s’était jeté de côté et cherchait l’occasion de s’élancer sur le nain.

 

« Approchez-vous un peu, que je le laisse… tomber sur votre crâne ! Un peu plus près, un peu plus près !… »

 

Le nain avait les yeux étincelants. Le jeune homme déclina l’invitation ; mais, quand il crut voir que son maître était moins sur ses gardes, il s’élança, et, saisissant l’arme, il tâcha de l’arracher des mains de Quilp. Celui-ci, qui était fort comme un lion, tint bon tandis que l’autre tirait de toutes ses forces ; alors Quilp lâcha tout à coup le bâton, et son adversaire, privé de ce point d’appui, alla en vacillant tomber en arrière sur la tête. Le succès de cette manœuvre flatta M. Quilp au delà de toute expression : il se mit à rire et à trépigner des pieds avec une gaieté folle.

 

« C’est égal, dit le jeune garçon, secouant et frottant à la fois sa tête ; allez voir si jamais je me battrai contre ceux qui diront que vous êtes le nain le plus laid qu’on puisse montrer pour un penny !

 

– Comment ! chien, voulez-vous dire que je ne le suis pas ?

 

– Non !

 

– Alors pourquoi vous battiez-vous sur mon domaine, drôle que vous êtes ?

 

– Parce qu’il s’est permis de dire cela, mais ce n’est pas parce que ça n’est pas vrai.

 

– Pourquoi a-t-il prétendu, s’écria Kit, que miss Nelly est laide et qu’elle et mon maître sont obligés de faire tout ce qu’il vous plaît ?

 

– Il l’a dit parce qu’il est fou, et vous avez parlé en garçon sage et spirituel, trop spirituel pour vivre longtemps, à moins que vous n’ayez soin de votre santé, Kit. »

 

Quilp, en faisant cette réponse, avait pris un air doucereux, mais il y avait surtout un fond de malice qui couvait dans ses yeux et sur ses lèvres. Il ajouta :

 

« Kit, voici six pence pour vous. Dites toujours la vérité. En toute circonstance soyez sincère, Kit. Et vous, chien, fermez le comptoir et donnez-moi la clef. »

 

Le commis obéit à cet ordre ; le zèle qu’il avait déployé pour défendre son maître fut récompensé par un violent coup que celui-ci lui appliqua sur le nez avec la clef, et qui lui fit venir des larmes aux yeux. Ensuite M. Quilp s’en retourna chez lui dans son bateau avec Nelly et Kit ; tandis que, pour se venger, le commis du nain se mit à marcher sur les mains, la tête en bas, le long des limites du débarcadère, tout le temps que son maître mit à passer l’eau.

 

Mistress Quilp était seule au logis et, ne s’attendant pas au retour si prochain de son seigneur et maître, elle avait cherché du repos dans un sommeil bienfaisant, quand le bruit des pas du nain la réveilla en sursaut. À peine avait-elle eu le temps de paraître occupée à quelque travail d’aiguille, lorsqu’il entra, accompagné de la jeune fille. Il avait laissé Kit au bas de l’escalier.

 

« Voici Nelly Trent, ma chère mistress Quilp, dit le mari. Vite un verre de vin et un biscuit ; car elle a fait une longue course. Elle vous tiendra compagnie ma chère, pendant que je vais écrire une lettre. »

 

Betzy regarda le maître en tremblant, se demandant ce qu’il pouvait y avoir sous cette affabilité inaccoutumée. Sur l’ordre qu’il lui en donna par signe, elle le suivit dans la chambre voisine.

 

« Écoutez-moi attentivement, lui dit Quilp à voix basse. Il faut que vous tâchiez de tirer d’elle quelque confidence sur le compte de son grand-père, sur ce qu’ils font, comment ils vivent, sur ce qu’il lui dit. J’ai mes raisons pour savoir tout cela, s’il est possible. Vous autres femmes, vous êtes plus libres entre vous que vous ne le seriez avec nous. Vous particulièrement, ma chère, vous avez de petites manières douces qui réussiront auprès d’elle. Vous m’entendez ?

 

– Oui, Quilp.

 

– Allez. Eh bien, qu’est-ce ?

 

– Cher Quilp, balbutia la jeune femme, j’aime cette enfant ; je voudrais bien, s’il se pouvait, n’avoir pas à la tromper… »

 

Le nain, marmottant un juron terrible, regarda autour de lui comme s’il cherchait un bâton pour infliger un juste châtiment à l’insoumission de sa femme ; mais celle-ci, avec sa docilité habituelle, s’empressa de conjurer sa colère, et lui promit d’exécuter son ordre.

 

« Vous m’entendez ! reprit-il lui pinçant et lui serrant le bras. Insinuez-vous dans ses secrets ; vous le pouvez, je le sais. Et souvenez-vous bien que j’écoute. Si vous n’êtes pas assez pressante, je ferai craquer cette porte, et malheur à vous si j’ai besoin de la faire craquer trop souvent !… Allez ! »

 

Mistress Quilp sortit pour remplir la commission, et son aimable époux, se cachant derrière la porte à demi fermée et y appliquant son oreille, se mit à écouter avec une attention perfide.

 

Cependant la pauvre Betzy se demandait comment elle entrerait en matière et quelle sorte de questions elle pourrait faire : elle ne se décida à parler qu’au moment où la porte, en craquant avec force, l’avertit d’agir sans plus de retard.

 

« Depuis quelque temps vous avez fait bien des allées et venues ici, chère, pour voir M. Quilp.

 

– C’est ce que j’ai dit cent fois à mon grand-père, répliqua naïvement Nelly.

 

– Et qu’est-ce qu’il répond à cela ?

 

– Il se borne à soupirer, il baisse la tête et paraît si triste, si accablé, que si vous pouviez le voir en cet état, sûrement il vous ferait pitié ; mais je sais que vous n’y pourriez pas plus remédier que moi… Comme cette porte craque !

 

– C’est son habitude, dit mistress Quilp en dirigeant de ce côté un regard inquiet. Mais votre grand-père n’a pas toujours été sans doute aussi triste ?

 

– Oh ! non, dit vivement l’enfant. Quelle différence autrefois ! Nous étions si heureux, si gais, si contents ! Vous ne pouvez vous imaginer quel pénible changement nous avons subi depuis quelque temps.

 

– Que je regrette de vous entendre parler ainsi, ma chère ! » s’écria mistress Quilp.

 

Et elle disait vrai.

 

« Je vous remercie, dit l’enfant l’embrassant sur les joues. Vous avez toujours été bonne pour moi, et c’est un plaisir de causer avec vous. Je ne puis parler de lui à personne, si ce n’est au pauvre Kit. Pour moi, je suis encore heureuse ; je devrais peut-être me trouver plus heureuse que je ne le fais, mais vous ne pouvez concevoir combien cela m’afflige quelquefois de voir mon grand-père changer comme il fait.

 

– Peut-être, Nelly, changera-t-il encore, mais pour redevenir ce qu’il était autrefois.

 

– Oh ! si Dieu voulait seulement qu’il en fût ainsi !… dit l’enfant en versant un ruisseau de larmes. Mais il y a longtemps déjà qu’il a commencé… Il me semble que j’ai vu cette porte remuer.

 

– C’est le vent, dit mistress Quilp d’une voix faible. Vous disiez donc qu’il a commencé… ?

 

– Oui, à être si pensif, si abattu, à oublier la manière dont nous passions les longues soirées autrefois. J’avais l’habitude de lui faire la lecture au coin du feu ; il était assis et m’écoutait. Quand je m’arrêtais et que nous nous mettions à causer, il m’entretenait de ma mère et me disait que je parlais tout à fait comme elle, que j’avais la même figure qu’elle, lorsqu’elle était une enfant de mon âge. Ensuite il me prenait sur ses genoux, et il s’efforçait de me faire comprendre que ma mère n’était pas dans un tombeau, mais qu’elle était partie pour un beau pays au delà des nuages, un beau pays où la vieillesse et la mort sont inconnues… Oh ! nous étions bien heureux alors !

 

– Nelly ! Nelly ! s’écria la pauvre femme, je ne puis supporter de vous voir triste comme vous l’êtes à votre âge. De grâce, ne pleurez pas !…

 

– Cela m’arrive si rarement, dit Nelly ; mais j’ai retenu longtemps mes larmes, et je ne suis pas encore soulagée, car je sens ces larmes revenir dans mes yeux sans pouvoir les retenir encore. Je ne crains pas de vous confier ma peine ; je sais que vous n’en direz rien à personne. »

 

Mistress Quilp tourna la tête sans proférer un seul mot.

 

« Autrefois, reprit l’enfant, nous nous promenions souvent dans les champs et parmi les arbres verts ; et lorsque, le soir, nous rentrions au logis, la fatigue nous faisait mieux aimer encore notre maison et trouver qu’on y était bien. Elle était triste et sombre ; mais qu’importe ? disions-nous : cela ne nous rendait que plus agréable le souvenir de notre dernière promenade et le projet de notre promenade prochaine. Maintenant ces promenades sont finies ; et quoique notre maison soit la même, elle est plus triste et plus sombre qu’elle ne l’a jamais été. »

 

Nelly s’arrêta ; mais bien que la porte eût craqué plus fort que précédemment, mistress Quilp ne dit rien. Ce fut l’enfant qui ajouta avec chaleur :

 

« Ne supposez pas que mon grand-père m’aime moins qu’autrefois. Chaque jour il m’aime davantage et me témoigne plus de tendresse et de sollicitude que la veille. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m’aime.

 

– Je suis bien sûre qu’il vous aime tendrement, dit mistress Quilp.

 

– Oui, s’écria Nelly, oh oui ! aussi tendrement que je l’aime : Mais je ne vous ai pas encore confié son plus grand changement, et ayez soin de n’en jamais rien dire à personne. Il ne dort plus, si ce n’est le peu de sommeil qu’il prend le jour dans son fauteuil ; car chaque nuit il sort et reste dehors presque toute la nuit.

 

– Nelly !…

 

– Chut ! fit l’enfant, posant un doigt sur sa bouche et regardant autour d’elle. Quand il revient le matin, et c’est habituellement au point du jour, c’est moi qui lui ouvre. La nuit dernière, l’heure était très-avancée ; on voyait déjà clair. Mon grand-père était affreusement pâle ; ses yeux étaient rouges ; ses jambes tremblaient sous lui. Quand je retournai me mettre au lit, je l’entendis gémir. Je me levai et courus à lui ; avant qu’il sût que j’étais là, je l’entendis encore s’écrier qu’il ne pouvait plus supporter cette vie, et que, si ce n’était pour son enfant, il voudrait mourir. Que faire, mon Dieu ! que faire ? »

 

Les sources de son cœur étaient ouvertes ; la jeune fille, succombant au poids de ses peines et de ses tourments, et puissamment émue par la première confidence qu’elle eût jamais faite encore, ainsi que par la sympathie qui avait accueilli son petit récit, cacha son visage dans le sein de sa douce amie et fondit en larmes.

 

Au bout de quelques moments, M. Quilp reparut ; il exprima la plus grande surprise de trouver Nelly dans cet état. Il mit dans cette fausse surprise un naturel parfait, une habileté consommée ; la dissimulation était en effet chez lui un art qu’il avait acquis par une longue pratique, et dans lequel il excellait.

 

« Elle est fatiguée, comme vous voyez, mistress Quilp, dit le nain, louchant horriblement pour faire comprendre à sa femme qu’elle devrait dire comme lui. Il y a loin de chez elle au débarcadère ; elle a été effrayée de voir deux drôles qui se battaient, et, en outre, elle a eu peur de l’eau. C’était à la fois trop d’émotions pour elle. Pauvre Nelly ! »

 

Sans le vouloir, M. Quilp employa le meilleur moyen possible pour rendre sa jeune visiteuse à elle-même en lui posant doucement la main sur la tête. De la part de tout autre, ce contact n’eût produit sur Nelly aucun effet particulier ; mais, en se sentant touchée par le nain, l’enfant éprouva instinctivement une telle répugnance et un si vif désir d’échapper à cette caresse, qu’elle se leva aussitôt et déclara qu’elle était prête à partir.

 

« Attendez, dit le nain, vous dînerez avec mistress Quilp et moi.

 

– Mon absence n’a été déjà que trop longue, monsieur, répondit Nelly en essayant ses yeux.

 

– Eh bien ! si vous voulez partir, vous êtes libre. Nelly. Voici ma lettre. C’est seulement pour dire que je le verrai demain ou après-demain, et que je ne puis faire aujourd’hui pour lui cette petite affaire. Adieu, Nelly. Et vous, monsieur, veillez bien sur elle ; vous m’entendez ? »

 

Kit, qui avait apparu pour obéir à cet ordre, ne daigna pas répondre à une recommandation aussi inutile ; et, après avoir lancé à Quilp un regard menaçant, comme s’il attribuait au nain les pleurs que Nelly avait versés et se sentait disposé à les lui faire payer cher, il tourna le dos et suivit sa jeune maîtresse, qui avait pris congé de Betzy et était partie.

 

Dès que les deux époux furent seuls, le nain s’écria :

 

« Vous êtes habile à poser des questions, mistress Quilp !

 

Que pouvais-je faire de plus ? demanda-t-elle avec douceur.

 

– Ce que vous pouviez faire de plus ? dit Quilp en ricanant. C’est à moi à vous demander ce que vous pouviez faire de moins ! Ne pouviez-vous faire ce que je vous avais prescrit sans prendre vos airs favoris de pleurnicheuse, coquine !…

 

– Vraiment, je suis fort affligée pour cette enfant, Quilp. J’en ai fait bien assez. Je l’ai amenée à me confier son secret lorsqu’elle nous supposait seules… Et vous, vous étiez là !… Que Dieu me pardonne !

 

– Vous l’avez amenée là !… Le beau malheur ! Ah ! j’avais eu raison de vous dire que je ferais craquer la porte. Il est fort heureux pour vous que, grâce au peu de mots qu’elle a laissés échapper, j’aie saisi le fil dont j’avais besoin ; car, autrement, c’est à vous que je m’en serais pris, soyez-en sûre ! »

 

Mistress Quilp, qui était loin d’en douter, ne répliqua rien. Son mari ajouta avec une certaine chaleur :

 

« Mais rendez grâces à votre bonne étoile, cette même étoile qui a fait de vous la compagne de Quilp, rendez-lui grâces de ce que je suis enfin sur la trace du vieillard, de ce que j’ai attrapé un rayon de lumière. Plus un mot sur ce sujet, soit maintenant, soit à l’avenir. Vous n’avez pas besoin de faire un dîner trop confortable, car je n’y serai pas ce soir. »

 

En parlant ainsi, M. Quilp prit son chapeau et s’en alla. Betzy, désolée du rôle qu’elle avait été obligée de jouer, se retira dans sa chambre, où elle se jeta sur son lit ; et là, se cachant la tête dans ses draps, elle pleura sa faute avec plus d’amertume que de bien plus grandes pécheresses au cœur moins tendre ne le font pour des fautes plus graves ; car souvent la conscience n’est que trop élastique ; souvent sa flexibilité lui permet de s’élargir sans fin et de se prêter complaisamment à toutes les circonstances. Il y a des gens qui, dans leur prudence habile, la quittent petit à petit comme on se débarrasse d’un gilet de flanelle dans les chaleurs de l’été, et qui réussissent même, à la longue, à s’en passer tout à fait ; mais il en est d’autres qui savent franchement prendre ou quitter cet habit à volonté ! Comme cette façon d’agir est la plus large et la plus facile, c’est aussi la plus à la mode.

 

CHAPITRE VII.

« Fred, disait M. Swiveller, rappelez-vous la vieille ballade populaire : Loin de moi soucis fâcheux. Éventons, pour la rendre plus vive, la flamme de l’hilarité du bout de l’aile de l’amitié, et faisons circuler le vin rosé. »

 

Le logis de Richard Swiveller était situé dans le voisinage de Drury-Lane et, outre ce que cette position offrait d’agréable, il avait l’avantage de se trouver au-dessus d’un débit de tabac ; si bien que Richard pouvait en tout temps se procurer les douceurs rafraîchissantes de l’éternuement, rien qu’en allant sur son escalier, et jouir ainsi d’une tabatière permanente qui ne lui coûtait ni soins ni dépense. C’était dans ce logis que Swiveller avait cité de mémoire, pour consoler son ami et le relever de son abattement, un de ses souvenirs lyriques. Or, il n’est pas sans intérêt ni sans utilité de faire remarquer que ces quelques paroles tenaient doublement du langage figuré et du caractère poétique de Swiveller. Ainsi, le vin rosé n’était qu’un emblème, la réalité était un verre contenant du grog froid au gin, et qu’on remplissait, au fur et à mesure, avec une bouteille et une cruche posées sur la table. Faute d’autre verre, les deux amis se passaient tour à tour celui-là ce qu’on peut avouer sans honte, Swiveller étant logé en garçon. Par une fiction également plaisante, il mettait toujours au pluriel, dans la conversation, sa chambre unique. Lorsque cette chambre était vacante, le marchand de tabac l’avait annoncée sur son volet sous le titre pompeux « d’appartements pour une seule personne ; » et Swiveller, fidèle à cette idée, n’avait jamais manqué de dire : « Mes chambres, mes appartements, mes salons, » ouvrant un espace illimité à l’imagination de ses auditeurs et la faisant s’égarer à son gré dans une longue suite de vastes salons, pour peu que cela lui fît plaisir.

 

Dans ce débordement de son esprit inventif, Swiveller s’appuyait sur un meuble équivoque. C’était en apparence un corps de bibliothèque, en réalité une couchette qui occupait dans la chambre une place en évidence et semblait pouvoir défier tout soupçon et tromper tout examen. Bien certainement, pendant le jour, Swiveller aurait juré que c’était une bibliothèque et pas autre chose ; il oubliait volontiers qu’il y eût un lit là-dessous, niait catégoriquement l’existence des couvertures et chassait dédaigneusement les traversins de sa pensée. Pas un mot, même avec ses amis les plus intimes, sur l’usage réel de ce meuble, pas le moindre aveu sur son service de nuit, pas une allusion à ses propriétés particulières. Une foi implicite dans cette déception, tel était le premier article de son symbole. Pour être l’ami de Swiveller, il fallait rejeter toute preuve évidente, toute raison, toute observation, et croire aveuglément à son corps de bibliothèque. C’était son faible, sa manie, et il y tenait.

 

« Fred, reprit Swiveller, s’apercevant que sa citation poétique n’avait produit aucun effet ; passez-moi le vin rosé. »

 

Le jeune Trent poussa de son côté le verre avec un mouvement d’impatience, et retomba dans l’attitude chagrine d’où on l’avait tiré contre son gré.

 

« Mon cher Fred, dit son ami, tout en remuant le mélange liquide, je veux vous donner un petit avis approprié à la circonstance. Voici le mois de mai qui…

 

– Au diable ! interrompit l’autre, vous m’excédez, vous me tuez avec votre babil. Comment pouvez-vous être gai dans l’état où nous sommes ?

 

– Eh ! quoi, monsieur Trent ! répliqua Dick, il y a un proverbe qui dit que gaieté n’empêche pas sagesse. Il existe des gens qui peuvent être gais sans pouvoir être sages, d’autres qui peuvent être sages (ou pensent pouvoir l’être) et qui ne sauraient être gais. J’appartiens à la première classe. Si le proverbe est bon, je pense qu’il vaut mieux en prendre la moitié que de n’en prendre rien ; et, en tout cas, j’aime mieux être gai sans être sage, que de n’être, comme vous, ni l’un ni l’autre.

 

– Bah !… murmura Trent d’un air contrarié.

 

– À la bonne heure !… Chez les gens bien élevés je ne crois pas qu’un mot de cette sorte soit jamais adressé à un gentleman dans ses propres appartements ; mais cela m’est égal, faites comme chez vous, ne vous gênez pas. »

 

Il ajouta, entre ses dents, par manière d’observation, que son ami paraissait un peu de mauvaise humeur, termina le verre de vin rosé et se mit en devoir d’en apprêter un autre ; après l’avoir préalablement dégusté avec délices, il proposa un toast à une compagnie imaginaire, et dit d’un ton d’emphase :

 

« Messieurs, permettez-moi de souhaiter mille succès à l’ancienne famille des Swiveller, et bonne chance en particulier à M. Richard ; M. Richard, messieurs, continua Dick d’un ton pathétique, qui dépense tout son argent pour ses amis et qui en est récompensé par un bah ! pour la peine… (Applaudissements sur les bancs.)

 

– Dick, dit Trent, qui revint s’asseoir après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, voulez-vous consentir à causer sérieusement pendant quelques minutes, si je vous offre un moyen de vous enrichir sans peine ?

 

– Vous m’en avez offert souvent, et qu’en est-il advenu ? Mes poches sont toujours vides.

 

– Avant peu, reprit Trent en étendant son bras sur la table, je veux que vous me teniez un autre langage. Écoutez bien le nouveau plan. Vous avez vu ma sœur Nell ?

 

– Eh bien ?

 

– Elle est jolie, n’est-ce pas ?

 

– Oui certes, et je dois même dire qu’il n’y a pas un grand air de famille entre elle et vous.

 

– Est-elle jolie ? répéta Frédéric impatienté.

 

– Oui, jolie et très-jolie. Mais enfin ?…

 

– Je vais vous le dire. Il y a un fait certain : c’est que le vieux et moi nous sommes à couteaux tirés et resterons ainsi jusqu’à la fin de notre vie ; je n’ai rien à attendre de lui. Vous voyez bien cela, je suppose ?

 

– Une chauve-souris le verrait en plein midi, dit Swiveller.

 

– Il est un autre fait également certain : c’est que ma sœur seule aura l’argent que, d’après les premières promesses de ce vieux grippe-sou, que Dieu confonde ! je m’attendais à partager avec elle. N’est-il pas vrai ?

 

– C’est vrai, à moins que la manière dont je lui ai exposé les choses n’ait produit une impression profonde sur son esprit ; ce qui serait possible. J’y ai mis de l’éloquence : « Ici, disais-je, il y a un bon grand-père, » C’était fort, je crois, c’était tout à fait amical et naturel. En avez-vous été frappé ?

 

– Il n’en a toujours pas été frappé, lui ; par conséquent, inutile de discuter là-dessus. Voyons, continuons : Nelly a près de quatorze ans…

 

– Elle est charmante pour son âge, quoique petite, ajouta Swiveller entre parenthèse.

 

– Si vous voulez que je continue de parler, prêtez-moi une minute d’attention, dit Frédéric Trent, dépité du faible intérêt que son ami paraissait prendre à la conversation. J’arrive au fait.

 

– Arrivez.

 

– Cette enfant est capable d’éprouver des affections vives, et, élevée comme elle l’a été, elle peut facilement, à son âge, subir des influences. Si une fois je l’ai dans ma main, je parviendrai, avec quelque peu de séduction et de menaces, à la plier à ma volonté. Pour ne pas battre le buisson, autrement dit pour ne pas perdre le temps en paroles inutiles (et les avantages du plan que j’ai formé demanderaient pour être exposés toute une semaine), qui vous empêche d’épouser Nelly ? »

 

Tandis que son ami entamait ce discours avec autant d’énergie que d’ardeur, Richard Swiveller était resté tranquille, les yeux fixés sur le bord de son verre ; mais il n’eut pas plutôt entendu les derniers mots, qu’il témoigna une profonde consternation et ne put pousser que ce monosyllabe :

 

« Quoi ?

 

– Je dis : Qui vous empêche de l’épouser ? répéta l’autre avec une fermeté d’accent dont il avait depuis longtemps fait l’épreuve sur son compagnon.

 

– Mais vous m’avez dit aussi en même temps qu’elle n’a pas encore quatorze ans !

 

– Assurément je ne songe pas à la marier en ce moment, répliqua le frère d’un ton contrarié. Dans deux, trois ou quatre ans, à la bonne heure. Le vieux vous semble-t-il devoir vivre plus longtemps que cela ?

 

– Il ne me fait pas cet effet, répondit Richard en secouant la tête ; mais ces vieilles gens, il ne faut pas s’y fier, Fred. J’ai dans le Dorsetshire une vieille tante qui était, disait-elle, au moment de mourir quand je n’avais que huit ans, et elle n’a pas encore tenu parole. Ces vieux sont si endurcis, si immoraux, si malins ! Tenez, Fred, à moins qu’il n’y ait dans les familles des apoplexies héréditaires, et même, dans ce cas, les chances sont égales pour ou contre, je vous dis qu’il ne faut pas s’y fier.

 

– Mettons les choses au pis, reprit Trent avec la même fermeté et en fixant les yeux sur son ami ; je suppose que mon grand-père continue de vivre…

 

– Sans doute ; et voilà le hic !

 

– Je suppose qu’il continue de vivre. Eh bien ! je déterminerai, ou, si ce mot est plus explicite, je forcerai Nell à contracter un mariage secret avec vous. Que vous semble de ce moyen ?

 

– Il me semble que je vois là une famille et pas de revenu pour la nourrir, dit Richard après un moment de réflexion.

 

– Je vous dis, reprit Frédéric avec une chaleur croissante qui, soit réelle soit jouée, n’en agissait pas moins sur l’esprit de son ami ; je vous dis que le vieux ne vit que pour Nelly ; je vous dis que toute son énergie, toutes ses pensées sont pour elle ; qu’il ne la déshériterait pas plus si elle venait à lui désobéir qu’il ne me ferait son héritier si je m’abaissais à lui donner toutes les marques de soumission et de vertu. Pour voir cela, il suffit d’avoir des yeux, et de ne pas les fermer à l’évidence.

 

– Je ne suis pas éloigné de vous croire.

 

– Vous feriez mieux de dire que vous en êtes sûr comme moi. Mais écoutez. Afin de mieux amener le vieux à vous pardonner, il faudrait feindre une rupture complète entre nous, une haine à mort ; établissons ce faux semblant, et je gage que le vieux s’y laissera facilement prendre. Quant à Nelly, vous savez ce qu’on dit de la goutte d’eau qui, en tombant toujours à la même place, finit par user la pierre. Vous pouvez vous fier à moi en ce qui la concerne. Ainsi, que le vieux vive ou meure, qu’adviendra-t-il en tout cas ? Que vous serez l’unique héritier de toute la fortune de cet opulent Harpagon, d’une fortune que nous dépenserons ensemble, et que vous, vous y gagnerez par-dessus le marché une jeune et jolie femme.

 

– Mais est-il bien sûr qu’il soit riche ?

 

– Certainement. N’avez-vous pas recueilli les paroles qu’il a laissées tomber l’autre jour en notre présence ? Certainement ! Gardez-vous d’en douter. »

 

Il serait superflu et fatigant de suivre cette conversation dans tous ses détours pleins d’artifice, et de montrer comment peu à peu le cœur de Richard Swiveller fut gagné aux projets de Frédéric. Qu’il nous suffise de dire que la vanité, l’intérêt, la pauvreté et toutes les considérations qui agissent sur un prodigue se réunirent pour séduire Richard et l’entraîner vers la proposition faite en sa faveur ; quand bien même il n’y eût pas eu beaucoup de raisons pour cela, la faiblesse habituelle de son caractère eût été un motif déterminant pour emporter la balance. Depuis longtemps son ami avait pris sur lui un ascendant qui s’était exercé cruellement d’abord aux dépens de la bourse et de l’avenir du malheureux Dick, et qui avait continué de rester aussi complet, aussi absolu, quoique Dick eût à souffrir de l’influence des vices de son compagnon, et que neuf fois sur dix, il parût jouer le rôle d’un dangereux tentateur lorsqu’en réalité il n’était que son instrument, un esprit léger, une tête vide, un véritable étourdi.

 

Les motifs qui, dans cette occasion, dirigeaient Frédéric étaient un peu trop profonds pour que Richard Swiveller pût les deviner ou les comprendre ; mais nous les laisserons se développer eux-mêmes. Ce n’est pas le moment de les faire paraître au jour. La négociation se termina d’un accord parfait. Swiveller était en train de déclarer, avec son langage fleuri, qu’il n’avait pas d’objection insurmontable pour épouser une personne abondamment pourvue d’argent et de biens meubles, qui voudrait bien de lui, quand il fut interrompu par un coup frappé à la porte. Il dut s’écrier, selon l’usage :

 

« Entrez ! »

 

La porte s’ouvrit, mais ne laissa entrer qu’un bras couvert de mousse de savon, avec une forte odeur de tabac. L’odeur de tabac monta du débit par l’escalier ; et quant au bras savonneux, il appartenait à une servante qui, occupée en ce moment à laver l’escalier, venait de le tirer d’un seau d’eau chaude pour prendre une lettre qu’elle présenta de sa propre main, criant bien haut avec cette aptitude particulière qu’ont les gens de sa classe à métamorphoser les noms, que c’était pour « monsieur Swivelling. »

 

Dick pâlit et parut embarrassé à la vue de l’adresse, mais plus encore quand il eut lu le contenu.

 

« Voilà, dit-il, l’inconvénient de plaire aux femmes. Il est facile de parler comme nous l’avons fait tout à l’heure ; mais je ne songeais plus à elle.

 

Elle ? qui ça ? demanda Trent.

 

– Sophie Wackles.

 

– Quelle Sophie ?

 

– C’est le rêve de mon imagination, répondit Swiveller, humant une large gorgée du « vin rosé » et regardant gravement son ami : une personne ravissante, divine. Vous la connaissez.

 

– En effet, je me la rappelle, dit Frédéric avec insouciance. Que vous veut-elle ?

 

– Eh bien, monsieur, entre miss Sophie Wackles et l’humble individu qui a l’honneur d’être avec vous, il s’est établi un sentiment aussi ardent que tendre, sentiment de la nature la plus honorable et la plus poétique. La déesse Diane, monsieur, qui appelle ses nymphes à la chasse, n’est pas, j’ose le dire, plus scrupuleuse dans sa conduite que Sophie Wackles.

 

– Voulez-vous me faire croire qu’il y ait rien de réel dans vos paroles ? demanda son ami. Vous ne voulez sans doute pas dire que vous lui avez fait la cour ?

 

– La cour, si ; des promesses, non. Ce qui me rassure, c’est qu’on ne pourrait intenter contre moi aucune poursuite pour rétractation de promesse. Je ne me suis jamais compromis jusqu’à lui écrire.

 

– Que vous demande-t-elle dans cette lettre ?

 

– C’est pour me rappeler, Fred, une petite soirée qui a lieu aujourd’hui même ; une réunion de vingt personnes, c’est-à-dire de deux cents jolis orteils en tout qui vont se démener gentiment dans la danse, en supposant que les messieurs et les dames invités apportent leur contingent naturel. Il faut que j’y aille, ne fût-ce que pour entamer la rupture. Je m’y engage, n’ayez pas peur. Je ne serais pas fâché de savoir si c’est Sophie elle-même qui a remis cette lettre. Si c’est elle, elle-même, qui ne se doutait guère de cet obstacle à son bonheur, c’est une chose vraiment touchante. »

 

Pour résoudre la question, Swiveller appela la servante. Il apprit que miss Sophie Wackles avait en effet remis la lettre à cette fille de sa propre main, qu’elle était venue accompagnée, pour le décorum sans doute, de sa plus jeune sœur ; qu’on lui avait dit que M. Swiveller était chez lui, et qu’on l’avait engagée à monter ; mais que, choquée on ne peut plus par cette proposition inconvenante, elle avait déclaré qu’elle aimerait mieux mourir. Ce récit remplit Swiveller d’une admiration peu compatible avec les projets qu’il venait d’arrêter. Mais Frédéric n’attacha qu’une importance médiocre à l’attitude de son ami dans cette occasion, sachant bien que, grâce à l’influence qu’il exerçait sur Richard Swiveller, il pourrait mettre son projet à exécution, quand il jugerait le moment opportun.

 

CHAPITRE VIII.

L’affaire étant ainsi arrangée, Swiveller sentit, à des avertissements intérieurs, que l’heure de son dîner approchait, et, de peur de compromettre sa santé par une trop longue abstinence, il envoya au plus proche restaurant demander immédiatement un renfort de bœuf bouilli et de choux verts pour deux. Le restaurateur, édifié par expérience sur sa pratique, refusa net, en répondant, comme un grossier qu’il était, que si M. Swiveller voulait du bœuf, il eût la complaisance de venir à la maison le manger sur place, en ayant soin d’apporter, pour le remettre avant le bénédicité, le montant de certain petit compte que depuis longtemps il avait négligé de solder. Sans se laisser décourager par cette rebuffade, mais au contraire se sentant plus que jamais en verve d’appétit, Swiveller envoya de nouveau chez un autre restaurateur qui demeurait plus loin. Il eut soin de faire dire par son messager que, s’il s’adressait à un établissement aussi éloigné, c’était non-seulement à cause de la haute réputation, de la popularité que la qualité de son bœuf avait acquise à cette maison, mais encore parce que le précédent fournisseur du gentleman, le traiteur inflexible, donnait de la viande tellement dure qu’elle était indigne de servir de nourriture à des gens comme il faut, et même à toute créature humaine. L’excellent effet de cette démarche politique fut démontré par l’arrivée presque immédiate d’une petite pyramide culinaire en étain, dont l’architecture curieuse était composée de plats recouverts : le bœuf bouilli en formait la base, et un pot de bière écumante en était le couronnement. Lorsque l’on eut décomposé cet édifice, ses différentes parties constitutives présentaient tous les éléments désirés d’un repas appétissant, auquel Swiveller et son ami se mirent joyeusement en devoir de faire largement honneur.

 

« Puissions-nous, s’écria Richard en piquant sa fourchette dans les flancs d’une grosse pomme de terre rissolée, puissions-nous ne jamais connaître de pire moment que celui-ci ! J’aime cette manière d’envoyer les pommes de terre avec leur peau ; il y a quelque chose d’agréable à tirer ce tubercule de son élément natif, si je puis employer cette expression, et c’est un plaisir que ne connaissent pas les riches et les puissants de ce monde. Ah ! l’homme ici-bas a besoin de bien peu de chose, et il n’en a pas longtemps besoin ! Comme c’est vrai cela… après dîner !

 

– J’espère que le restaurateur a besoin de peu de chose, dit Frédéric ; et j’espère aussi pour lui que ce peu de chose, il n’en aura pas besoin longtemps. Je ne vous crois pas en état de payer la dépense.

 

– Je vais passer chez ce restaurateur et je réglerai avec lui, répondit Swiveller en clignant de l’œil d’une manière significative. Le garçon n’a aucun recours contre nous : voilà les provisions consommées, Fred ; tout est absorbé. »

 

De fait, le garçon parut s’accommoder de cette vérité ; car, lorsqu’il revint chercher les plats et les assiettes vides, et que Swiveller lui dit d’un ton d’insouciante dignité qu’il passerait bientôt chez son maître pour régler, le garçon montra d’abord quelque trouble et marmotta entre ses dents quelques mots, comme : « Payement au comptant, pas de crédit, » et autres balivernes ; mais, après tout, il se résigna facilement et demanda seulement à quelle heure il plairait à monsieur de venir payer, disant que, comme il était personnellement responsable pour le bœuf, les légumes, etc., il fallait qu’il se trouvât là. Swiveller, après s’être donné l’air de calculer mentalement ses nombreux engagements d’un bout à l’autre, répondit qu’il serait au restaurant entre six heures moins deux minutes et six heures sept. Le garçon dut sortir avec cette garantie peu rassurante ; alors Swiveller tira de sa poche un carnet tout graisseux et y traça une marque.

 

« C’est sans doute pour vous rappeler le traiteur, dit Trent en ricanant, dans le cas où vous pourriez l’oublier par mégarde ?

 

– Non, Fred, répondit gravement Richard en continuant d’écrire comme un homme très-affairé ; ce n’est pas tout à fait cela. Je note dans ce petit livre les noms des rues où il m’est interdit de passer, tant que les boutiques en sont ouvertes. Notre dîner d’aujourd’hui me ferme Long-Acre. La semaine dernière, j’ai acheté une paire de bottes dans Great-Queen-Street, et je ne puis plus aller par là. Maintenant, si je veux me rendre au Strand, il n’y a plus pour moi qu’un chemin, et encore faudra-t-il que je me le ferme en y achetant ce soir une paire de gants. Toutes les issues sont si bien bouchées que si, d’ici à un mois, ma tante ne m’envoie de l’argent, je serai forcé d’aller m’établir à trois ou quatre milles de Londres pour pouvoir circuler avec sécurité.

 

– Mais ne craignez-vous pas qu’à la longue elle ne se fatigue ?

 

– J’espère que non ; cependant le nombre de lettres que j’ai à lui écrire d’ordinaire pour l’attendrir est de six, et cette fois nous ne lui en avons pas envoyé moins de huit sans obtenir aucun effet. Demain matin, je lui écrirai de nouveau. Je compte faire beaucoup de pâtés et arroser ma lettre de larmes que je verserai du flacon à l’essence de poivre pour leur donner un air plus sombre et plus pénitent. « Ma chère tante, je suis dans un état d’esprit tel, que je sais à peine ce que j’écris. – Un pâté. – Si vous pouviez me voir en ce moment versant des pleurs amers sur les fautes de mon passé !… – Poivrière. – Quand j’y pense, ma main tremble… » – Encore un pâté. – Ma foi, si cela ne produit rien, tout est fini. »

 

En parlant ainsi, Swiveller avait achevé de tracer sa note ; il replaça le crayon dans son petit étui et ferma le carnet d’un air parfaitement calme et sérieux. Frédéric songea alors qu’il avait un engagement qui l’appelait dehors, et laissa Richard en compagnie du vin rosé et de ses méditations sur miss Sophie Wackles.

 

« C’est un peu subit, se dit Richard, secouant la tête avec un regard profond et jetant en désordre des lambeaux de poésies à travers ses réflexions, comme de la vile prose, habitude qu’on lui connaît : si le cœur de l’homme est accablé de crainte, ce brouillard se dissipe quand miss Wackles apparaît : miss Wackles, cette délicieuse créature !… C’est la rose vermeille qui éclôt sous les rayons de juin. On ne peut nier qu’elle ne soit aussi, comme une douce mélodie jouée sur un instrument harmonieux. C’est réellement un peu subit. Assurément, il n’est pas urgent de rompre immédiatement avec elle, à cause de la petite sœur de Fred ; mais il vaut mieux ne pas aller trop loin. Si je dois lui battre froid, il sera bon de le faire tout de suite. Il y aurait lieu à une action judiciaire pour rupture de promesse, premier point. Sophie pourra trouver un autre mari, second point. Il est probable que… Non, cela n’est pas probable ; mais, en tout cas, il vaut mieux se tenir sur ses gardes. »

 

Cette chance, qu’il n’avait pas développée et sur laquelle il s’était arrêté tout court, c’était la possibilité, qu’il ne cherchait pas à se dissimuler à lui-même, qu’il ne fût pas encore parfaitement à l’épreuve des charmes de miss Wackles et la crainte que, s’il venait à lier son sort à celui de cette jeune fille dans un moment d’abandon, il ne s’enlevât à lui-même le moyen de poursuivre le beau plan d’avenir qu’il avait accueilli avec tant de chaleur de la bouche de son ami. Toutes ces raisons réunies le décidèrent à chercher querelle à miss Wackles sans perdre de temps et à la planter là sous un prétexte en l’air de jalousie mal fondée. Fixé sur ce point important, il fit passer plusieurs fois le verre de sa droite à sa gauche, et de sa gauche à sa droite, avec une assez notable dextérité, pour se mettre en état de remplir son rôle en homme prudent ; puis, après avoir donné quelques soins à sa toilette, il sortit et se dirigea vers le lien poétisé par le charmant objet de ses méditations.

 

C’était à Chelsea. Miss Sophie Wackles y demeurait avec sa mère, qui était veuve, et deux sœurs ; elles tenaient ensemble un modeste externat pour les petites filles : ce qu’indiquait aux passants un cadre ovale placé au-dessus d’une fenêtre du premier étage et où on lisait au milieu de magnifiques parafes : Pensionnat de jeunes demoiselles. Le fait prenait chaque matin plus de certitude encore lorsque, de neuf heures et demie à dix, on voyait arriver quelque enfant d’âge encore tendre, élève isolée et solitaire qui, se posant sur le décrottoir et se levant sur la pointe de ses pieds, faisait de pénibles efforts pour atteindre le marteau avec son abécédaire. Voici comment étaient réparties dans cet établissement les diverses fonctions des institutrices : grammaire anglaise, composition, géographie, exercice gymnastique des haltères, par miss Mélissa Wackles ; écriture, arithmétique, danse, musique, arts d’agrément en général, par miss Sophie Wackles ; travaux d’aiguille, modèles sur le canevas pour apprendre à marquer, par miss Jane Wackles ; punitions corporelles, pain sec et autres châtiments et tortures composant le département de la terreur, par mistress Wackles. Miss Mélissa était la fille aînée ; miss Sophie, la cadette, et miss Jane la dernière. Miss Mélissa avait vu trente-cinq printemps, ou à peu près, et elle s’acheminait vers l’automne ; miss Sophie était une jeune fille de vingt ans, fraîche, avenante et gaie ; quant à miss Jane, à peine comptait-elle seize années. Mistress Wackles était une personne de soixante ans, excellente peut-être, mais d’humeur acariâtre.

 

C’est vers ce « pensionnat de jeunes demoiselles » que Richard Swiveller se dirigeait en toute hâte avec des projets hostiles au repos de la belle Sophie. Celle-ci, vêtue de blanc comme une vierge, et n’ayant pour tout ornement qu’une rose rouge, reçut le jeune homme à son arrivée, au milieu de dispositions fort élégantes, pour ne pas dire brillantes. Ainsi, le salon avait été décoré de ces petits pots de fleurs qui d’ordinaire étaient placés sur le bord extérieur de la croisée, à moins qu’on ne les mît dans la cour du sous-sol, quand il faisait trop de vent. Ainsi on avait invité à embellir la fête de leur présence quelques-unes des élèves de l’externat. Ainsi encore miss Jane Wackles, pour disposer en boucles ses cheveux qui n’y étaient point accoutumés, avait gardé sa tête, toute la journée précédente, étroitement serrée dans une grande affiche de théâtre, dont elle avait composé ses papillotes jaunes : joignez à tant de frais la politesse solennelle et le port majestueux de la vieille dame et de sa fille aînée. Swiveller s’aperçut bien qu’il y avait dans tout cela de l’extraordinaire, mais il ne fut pas impressionné.

 

Le fait est, et, comme on ne saurait disputer des goûts (un goût aussi étrange que celui-ci peut être cité sans qu’on nous accuse d’invention méchamment préméditée), le fait est que ni mistress Wackles, ni sa fille aînée, n’avaient jamais vu d’un œil favorable les assiduités de M. Swiveller ; elles avaient coutume de le traiter sans conséquence « comme un jeune homme léger, » et elles soupiraient et secouaient la tête en signe de fâcheux augure toutes les fois que son nom venait à être prononcé devant elles. Miss Sophie elle-même, qui jugeait que la conduite de M. Swiveller, vis-à-vis d’elle, avait ce caractère vague et dilatoire qui n’annonce point des intentions matrimoniales bien déterminées, avait fini par désirer fortement une conclusion dans un sens ou dans l’autre. Elle avait donc consenti enfin à opposer à Richard un jardinier pépiniériste qui se déclarerait sur le moindre encouragement ; et, comme cette occasion avait été choisie dans ce but, on concevra aisément que Sophie appelât de tous ses vœux la présence de Swiveller à la réunion, et que même elle lui eût écrit pour cela et porté la lettre dont nous avons parlé. « S’il a, disait mistress Wackles à sa fille aînée, quelques espérances ou quelque moyen d’entretenir convenablement une femme, il nous les fera connaître maintenant ou jamais. – S’il m’aime réellement, pensait de son côté Sophie, il faudra bien qu’il me le dise ce soir. »

 

Mais comme Swiveller ne savait absolument rien de ce qui se faisait, se disait, se pensait à la maison, il n’en était pas le moins du monde troublé. Il cherchait dans son esprit quelle était la meilleure manière de devenir jaloux ; et il aurait souhaité intérieurement que Sophie fût, pour cette occasion seulement, bien moins jolie que d’habitude, ou même qu’elle fût sa propre sœur, ce qui eût aussi bien servi ses projets. Les invités entrèrent en ce moment, et parmi eux se trouvait M. Cheggs, le jardinier. M. Cheggs avait eu soin de ne pas se présenter seul et sans appui ; mais, en homme prudent, il avait amené sa sœur miss Cheggs, qui prit chaleureusement les mains de Sophie, l’embrassa sur les deux joues et lui dit : « J’espère que nous n’arrivons pas trop tôt.

 

– Assurément non, répondit Sophie.

 

– Oh ! ma chère, ajouta miss Cheggs du même ton, j’ai été si tourmentée, si ennuyée ! C’est un miracle si nous n’avons pas été ici à quatre heures de l’après-midi. Alick était horriblement impatient de vous voir. Croiriez-vous qu’il était tout habillé avant le dîner, et que depuis il n’a cessé d’aller regarder à chaque instant la pendule pour m’ennuyer de ses instances !… Aussi tout cela c’est votre faute, méchante ! »

 

Cette confidence publique fit rougir miss Sophie. M. Cheggs, qui, de sa nature, était fort timide devant les dames, rougit également ; et la mère et les sœurs de miss Sophie, pour épargner à M. Cheggs l’embarras de rougir davantage, lui prodiguèrent les politesses et les attentions. Richard Swiveller se trouva abandonné à lui-même. C’était tout ce qu’il souhaitait, un bon motif pour paraître fondé en droit et en raison dans sa future colère ; mais, précisément au moment où il tenait ce motif fondé en droit et en raison, qu’il était venu chercher tout exprès, sans avoir l’espérance d’y réussir, Richard se sentit très-sérieusement en colère et s’étonna de l’impudence de ce diable de Cheggs.

 

Cependant M. Swiveller avait engagé miss Sophie pour le premier quadrille : notez qu’on avait proscrit rigoureusement les contredanses, comme n’étant pas d’assez bon genre. Ici c’était un premier avantage sur son rival qui, assis tristement dans un coin, contemplait la forme ravissante de la jeune fille passant avec grâce à travers les méandres de la danse. Mais ce ne fut pas là le seul triomphe que Swiveller remporta sur le jardinier ; car, pour montrer à la famille quel homme on avait négligé d’abord, et sans doute aussi sous l’influence de ses précédentes libations, il se livra à des hauts faits d’agilité si brillants, et accomplit tant de pirouettes et d’entrechats, qu’il remplit de surprise la société tout entière, et, qu’en particulier, un grand monsieur, qui dansait avec une toute petite écolière, resta comme pétrifié d’étonnement et d’admiration. Mistress Wackles elle-même oublia un moment de gourmander trois enfants qui se permettaient de s’amuser, et elle ne put s’empêcher de penser que ce serait un honneur pour la famille de posséder un semblable danseur.

 

Dans cet instant critique, miss Cheggs se montra pour son frère une alliée énergique et utile. Sans se borner à témoigner par des sourires méprisants le dédain qu’elle éprouvait pour les prouesses de M. Swiveller, elle trouva moyen de glisser à l’oreille de miss Sophie quelques mots de sympathique condoléance de lui voir un cavalier si ridicule ; déclarant qu’elle tremblait qu’il ne prît envie à Alick de tomber sur ce personnage et de passer sur lui sa colère : miss Sophie n’avait qu’à voir combien l’amour et la fureur brillaient dans les yeux dudit Alick ; et en effet ces passions, nous devons le dire, débordaient de ses yeux jusque sur son nez auquel elles donnaient un éclat rubicond.

 

« Il faut que vous dansiez maintenant avec miss Cheggs, » dit Sophie à Dick Swiveller après avoir dansé elle-même deux fois avec M. Cheggs, en ayant l’air d’encourager fortement ses galanteries. Elle ajouta : « C’est une aimable personne, et son frère est un homme charmant.

 

– Charmant ! murmura Dick. Vous pourriez dire aussi charmé, à en juger par la manière dont il regarde de ce côté. »

 

Ici miss Jane, à qui l’on avait fait sa leçon, intervint avec ses longues boucles de cheveux et glissa quelques mots à l’oreille de sa sœur pour lui faire remarquer l’air de jalousie de M. Cheggs.

 

« Lui, jaloux !… s’écria Swiveller. J’admire son impudence.

 

– Son impudence ?… répéta miss Jane en secouant la tête. Prenez garde qu’il ne vous entende ; car vous pourriez en avoir du regret.

 

– Oh ! Jane, je vous en prie…, dit miss Sophie.

 

– Allons donc ! reprit la sœur ; pourquoi M. Cheggs ne serait-il pas jaloux, si cela lui plaît ? J’aime bien cela vraiment ! M. Cheggs a autant le droit d’être jaloux que qui que ce soit ici, et peut-être bientôt en aura-t-il plus le droit encore qu’il ne l’a en ce moment. Vous, Sophie, vous en savez quelque chose ! »

 

Quoique ce plan, concerté entre Sophie et sa sœur, s’appuyât sur les meilleures intentions et eût pour objet de décider enfin M. Swiveller à se déclarer, il échoua complètement. Car miss Jane étant une de ces jeunes filles qui sont prématurément aigres et acariâtres, donna à son intervention une importance si déplacée que Richard se retira de mauvaise humeur, abandonnant sa maîtresse à M. Cheggs, et lançant à celui-ci un regard de défi auquel le jardinier répondit avec indignation.

 

« Est-ce que vous avez à me parler, monsieur ? lui demanda M. Cheggs le suivant dans un coin. Ayez la complaisance de sourire, monsieur, afin qu’on ne soupçonne rien… Est-ce que vous voulez me parler, monsieur ? »

 

Swiveller regarda avec un sourire dédaigneux les pieds de M. Cheggs ; puis ses chevilles, puis son tibia, puis son genou, et ainsi graduellement le long de la jambe droite, jusqu’à ce qu’il arrivât au gilet ; là il alla de bouton en bouton jusqu’à ce qu’il atteignît le menton ; puis, passant juste au milieu du nez, il s’arrêta aux yeux, et alors il dit brusquement :

 

« Non, monsieur.

 

– Hum ! fit M. Cheggs jetant un coup d’œil par-dessus son épaule ; ayez la bonté de sourire encore un peu, monsieur… Peut-être désirez-vous me parler, monsieur ?

 

– Non, monsieur ; du tout.

 

– Peut-être, monsieur, n’avez-vous rien à me dire en ce moment, » ajouta M. Cheggs en appuyant sur ces derniers mots.

 

Ici Richard Swiveller détacha ses yeux du visage de M. Cheggs et fit descendre son regard du nez, du gilet et de la jambe droite de son rival jusqu’à ses pieds, qu’il parut considérer avec soin ; après quoi il releva ses yeux, suivit en remontant la ligne de la jambe gauche, celle du gilet, et, revenu en plein visage de Cheggs, il répondit :

 

« Non, monsieur ; rien du tout.

 

– Vraiment, monsieur ? Je suis charmé d’apprendre cela. Je suppose, monsieur, que vous savez où me trouver dans le cas où vous auriez quelque chose à me dire ?

 

– Il ne me sera pas difficile de le demander quand j’aurai besoin de le savoir.

 

– C’est bien ; nous n’avons rien de plus à nous dire, je pense, monsieur.

 

– Rien de plus, monsieur. »

 

Ainsi se termina ce terrible dialogue d’où les deux interlocuteurs se retirèrent fronçant également le sourcil. M. Cheggs s’empressa d’offrir la main à miss Sophie, tandis que M. Swiveller s’asseyait tout morose dans un coin.

 

Tout près de là étaient assises mistress Wackles et miss Mélissa occupées à regarder la danse. Miss Cheggs s’avança vers elles pendant que son cavalier était engagé dans un pas, et jeta quelques remarques qui furent du fiel et de l’absinthe pour le cœur de Richard Swiveller. Sur une couple de mauvais tabourets se tenaient tant bien que mal deux des élèves de l’externat, cherchant un encouragement à leur gaieté dans les yeux de mistress et miss Wackles ; or, en voyant mistress Wackles sourire et miss Wackles sourire aussi, les deux fillettes crurent devoir, pour se mettre dans leurs bonnes grâces, sourire également : pour reconnaître cette attention, la vieille dame prit un air sévère et leur dit que, si elles osaient se permettre encore pareille impertinence, elles seraient immédiatement reconduites chez elles. L’une des deux élèves, qui était d’une nature timide et d’un tempérament nerveux, ne put réprimer ses larmes devant cette menace rigoureuse ; et pour cette offense toutes deux furent aussitôt renvoyées, ce qui porta la terreur dans l’âme de toutes les élèves.

 

Cependant miss Cheggs dit en s’approchant davantage : « J’ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. Vous savez ce qu’Alick a dit à Sophie ? Sur ma parole, la chose est sérieuse, c’est clair.

 

– Qu’est-ce qu’il a donc dit, ma chère ? demanda mistress Wackles.

 

– Toute sorte de choses ; vous ne sauriez vous imaginer comme il a parlé franchement. »

 

Richard jugea qu’il n’était pas nécessaire pour lui d’en entendre plus long. Il profita d’un temps d’arrêt dans la danse, et du moment où M. Cheggs était venu faire sa cour à la vieille dame, et se dirigea la tête haute vers la porte, en affectant soigneusement la plus extrême insouciance lorsqu’il passa près de miss Jane Wackles, qui, dans toute la gloire de ses boucles de cheveux, faisait des frais de coquetterie, utile manière d’employer le temps faute de mieux, avec un vieux gentleman galant, locataire du parloir du rez-de-chaussée. Miss Sophie était assise près de la porte, encore émue et toute confuse des attentions marquées de M. Cheggs ; Richard Swiveller s’arrêta un instant pour échanger quelques mots avec elle avant son départ.

 

« Mon navire est sur la côte et ma chaloupe est à la mer… Mais avant de franchir cette porte, il faut que je t’adresse mes adieux. »

 

Il accompagna ces paroles d’un regard mélancolique.

 

« Est-ce que vous partez ? demanda miss Sophie se sentant troublée jusqu’au fond du cœur par le succès de sa ruse, mais affectant les dehors de l’indifférence.

 

– Si je pars !… répéta Richard avec amertume. Oui, je pars. Eh bien ! après ?…

 

– Rien, sinon qu’il n’est pas tard. Mais vous êtes maître après tout de faire ce que vous voulez.

 

– Plût à Dieu que j’eusse été aussi ma maîtresse et que je n’eusse jamais pensé à vous ! Miss Wackles, je vous ai crue sincère, et j’étais heureux dans ma crédulité ; mais maintenant je gémis d’avoir connu une jeune fille si belle, il est vrai, mais si trompeuse !… »

 

Miss Sophie se mordit les lèvres et affecta de regarder avec un vif intérêt M. Cheggs qui, à quelque distance, absorbait à longs traits un verre de limonade.

 

« Je suis venu ici, dit Richard, oubliant un peu le dessein qui l’avait réellement amené, je suis venu avec le cœur épanoui, dilaté, avec des sentiments conformes à cette disposition. Je sors avec des pensées qui peuvent se concevoir, mais qui ne sauraient s’exprimer ; j’emporte la conviction désolante que mes plus chères affections ont reçu ce soir le coup de grâce.

 

– Assurément, je ne vous comprends pas, monsieur Swiveller, dit miss Sophie, les yeux baissés ; je regrette que…

 

– Des regrets, madame ! dit Richard ; des regrets, quand vous restez en possession d’un M. Cheggs ! Mais je vous souhaite une bonne nuit. En me retirant, je me bornerai à vous faire une petite confidence : il existe une toute jeune fille, qu’on élève à la brochette en ce moment pour moi ; elle possède non-seulement de grands charmes, mais encore une grande fortune ; elle a prié son plus proche parent de solliciter mon alliance ; et, par considération pour plusieurs membres de sa famille, j’y ai consenti. Je suis certain que vous apprendrez avec plaisir ce fait consolant, qu’une jeune et aimable personne n’attend que le moment d’être femme pour s’unir à moi, et se dépêche de grandir chaque jour pour hâter cet heureux moment. J’ai cru devoir vous en dire quelque chose. Il ne me reste plus qu’à m’excuser d’avoir abusé si longtemps de votre attention. Bonsoir. »

 

« Tout ceci aura d’excellentes conséquences, se dit Richard Swiveller quand il fut rentré chez lui, tout en posant l’éteignoir sur sa chandelle ; ainsi, je me lance de cœur et d’âme, tête baissée, avec Fred, dans son projet à l’endroit de la petite Nelly ; il sera charmé de me trouver si ardent à le seconder. Demain il saura tout ; en attendant, comme il est un peu tard, je vais tâcher de demander au sommeil le baume de mes peines. »

 

Le baume de ses peines ne se fit pas attendre. Au bout de quelques minutes, Swiveller était endormi, et il rêvait qu’il avait épousé Nelly Trent, qu’il était maître de sa fortune, et que, pour premier acte d’autorité, il avait dévasté et converti en un four à chaux la pépinière de M. Cheggs.

 

CHAPITRE IX.

Dans son entretien confidentiel avec mistress Quilp, Nelly avait à peine laissé entrevoir la profonde tristesse de ses pensées ; à peine avait-elle montré l’ombre pesante du nuage qui enveloppait sa maison, et couvrait d’obscurité le foyer domestique. Outre qu’il lui était bien difficile de donner à une personne qui n’était pas complètement instruite de la vie qu’elle menait, une idée exacte de la mélancolie et de la solitude de cette existence, sa crainte de compromettre ou de blesser en quoique ce fût le vieillard auquel elle était si tendrement attachée, l’avait arrêtée même au milieu de l’épanchement de son cœur ; aussi Nelly n’avait-elle fait qu’une allusion timide à la cause principale de son trouble et de ses tourments.

 

Ce qui avait provoqué les larmes de l’enfant, ce n’était pas la monotonie de ses journées privées de variété, et que n’égayait jamais aucune agréable compagnie ; ce n’était pas non plus la sombre horreur de ses soirées lugubres et de ses longues nuits solitaires ; ce n’était pas l’absence de ces plaisirs faciles et charmants qui font battre les jeunes cœurs ; ce n’était pas enfin parce qu’elle ne connaissait de son âge que sa faiblesse et sa sensibilité vive. Mais voir le vieillard accablé sous la pression d’un chagrin secret ; observer son état d’inquiétude et d’agitation continuelle ; avoir souvent à craindre que sa raison ne fût égarée ; lire dans ses paroles et ses regards le commencement d’une folie désespérante ; veiller, attendre, écouter jour par jour avec l’idée que ces symptômes devaient se réaliser ; se dire que son grand-père et elle ne pouvaient espérer ni un secours ni un conseil de personne, qu’ils étaient seuls sur la terre : telles étaient les causes d’accablement qui eussent certainement enlevé toute force et toute joie même à un être plus avancé en âge ; et combien devaient-elles peser plus lourdement sur le cœur d’une enfant qui les avait constamment autour d’elle, et qui était sans cesse entourée des objets d’où renaissaient à tout moment ces pensées !

 

Aux yeux du vieillard, cependant, Nell était toujours la même. Si, pour un moment, il débarrassait son esprit du fantôme qui l’obsédait sans relâche, il retrouvait aussitôt sa jeune compagne avec le même sourire pour lui, avec les mêmes paroles pleines d’empressement, la même vivacité folâtre, le même amour et la même sollicitude qui, pénétrant profondément dans son esprit, semblaient l’avoir illuminé durant toute sa vie. Le cœur de Nelly était pour le vieillard le livre unique dont il se plaisait à relire la première page, sans songer à la triste histoire qu’il eût trouvée plus loin, s’il avait seulement tourné le feuillet ; et, dans cet aveuglement volontaire, il aimait à croire qu’au moins l’enfant était heureuse.

 

Heureuse !… elle l’avait été autrefois. Elle avait couru en chantant à travers ces chambres obscures ; elle avait, d’un pas gai et léger, côtoyé leurs trésors couverts de poussière, les faisant paraître plus vieux par sa jeunesse, plus noirs et plus sinistres par sa figure brillante et ouverte. Mais maintenant les chambres étaient redevenues plus que jamais froides et ténébreuses ; et quand Nelly quittait son petit réduit, pour aller passer de longues et mortelles heures, assise dans l’une de ces tristes pièces, elle devenait elle-même silencieuse et immobile comme les objets inanimés qui l’entouraient, et elle n’avait plus le courage de réveiller avec sa voix les échos enroués par un long silence.

 

Dans l’une de ces chambres se trouvait une croisée donnant sur la rue. C’est là que l’enfant se tenait assise, seule et pensive, durant bien des soirées, souvent même assez avant dans la nuit. L’impatience n’est jamais plus grande que lorsqu’on veille pour attendre ; il n’est donc pas étonnant que, dans ces moments, les idées lugubres vinssent en foule assiéger l’esprit de Nelly.

 

Elle aimait à se placer en cet endroit à l’heure où tombe le crépuscule du soir, à suivre le mouvement de la foule passant et repassant dans la rue, à observer les gens qui se montraient aux fenêtres des maisons en face d’elle, se demandant si les êtres qu’elle voyait là se sentaient moins seuls à la regarder sur sa chaise, comme c’était pour elle une espèce de compagnie de les voir avancer et relever la tête par leurs croisées. Sur l’un des toits il y avait un amas confus de cheminées : souvent, en les considérant, il lui avait semblé que c’étaient autant de laides figures qui la menaçaient et qui essayaient de darder dans sa chambre leurs yeux curieux ; aussi se trouvait-elle satisfaite quand l’obscurité du soir les enveloppait, bien que, d’autre part, elle éprouvât de la tristesse lorsque l’homme du gaz venait allumer les réverbères dans la rue ; car alors il était bien tard, et il faisait bien noir. En ce moment, Nelly tournait la tête et parcourait des yeux la pièce où elle se trouvait pour voir si tout y était à la même place, si rien n’avait bougé ; puis ramenant son regard sur la rue, parfois elle apercevait un homme passant avec un cercueil sur son dos, et deux ou trois autres le suivant en silence jusqu’à une maison où il y avait quelqu’un de mort. Nelly frissonnait… car ce triste spectacle présentait de nouveau à son souvenir, avec une foule de pensées lugubres et de craintes, l’image des traits altérés et des manières étranges du vieillard. S’il allait mourir !… si un mal soudain était venu le frapper !… et qu’il ne dût pas revenir chez lui vivant !… si, une nuit, il rentrait, l’embrassait et la bénissait comme à l’ordinaire ; si, après qu’elle se serait mise au lit, qu’elle se serait endormie, et tandis qu’elle goûterait un sommeil bienfaisant et sourirait peut-être au sein de ses rêves, il se tuait ! et si le sang du grand-père coulait… coulait… jusqu’au seuil de la chambre à coucher de sa petite-fille !…

 

Ces pensées étaient trop terribles pour que Nelly s’y arrêtât. Afin de s’en distraire, elle avait de nouveau recours à la rue, maintenant animée par moins de pas, et de plus en plus sombre et silencieuse. Les boutiques se fermaient, les lumières commençaient à briller aux fenêtres des étages supérieurs, annonçant que les voisins allaient se coucher. Par degrés ces lumières diminuaient ou disparaissaient, remplacées par la veilleuse nocturne. À peu de distance, il y avait encore un magasin attardé qui jetait sur le trottoir une clarté resplendissante, brillante et gaie à voir ; mais, lorsqu’à son tour il était fermé et que le gaz y était éteint, l’ombre et le silence régnaient partout, excepté quand retentissait sur le pavé quelque pas égaré, ou bien quand un voisin, en retard sur son heure habituelle, frappait vigoureusement à la porte de sa maison pour éveiller sa famille endormie.

 

C’est à cette heure de la nuit, et rarement avant, que l’enfant fermait la fenêtre et descendait doucement l’escalier, se figurant la peur dont elle serait frappée si quelqu’une des visions infernales qui souvent passaient à travers ses rêves, prenait un corps lumineux et diaphane pour lui apparaître sur son chemin. Mais toutes ses craintes s’évanouissaient devant une bonne lampe éclairant de sa lumière rassurante l’aspect calme de sa petite chambre à coucher. Après une prière fervente et mêlée de larmes pour le vieillard, pour le retour du repos, de la paix et du bonheur dont ils avaient joui autrefois ensemble, elle posait sa tête sur l’oreiller et se berçait de ses sanglots ; souvent, cependant, elle se réveillait en sursaut, bien avant que le jour revînt, pour écouter le bruit de la sonnette, et répondre à l’appel imaginaire qui l’avait tirée de son sommeil.

 

Une nuit… c’était la troisième depuis la conversation de Nelly avec mistress Quilp, le vieillard, qui, durant toute la journée avait été souffrant et abattu, annonça qu’il ne sortirait pas. À cette nouvelle, les yeux de l’enfant étincelèrent ; mais la joie qui les animait s’effaça quand Nelly reporta son regard sur le visage triste et fatigué de son grand-père.

 

« Deux jours, murmura-t-il, deux jours tout entiers se sont écoulés, et pas de réponse ! Nell, que t’a-t-il donc dit ?

 

– Exactement ce que je vous ai rapporté, mon cher grand-papa.

 

– C’est vrai, dit faiblement le vieillard. Oui… Mais n’importe, répète-le-moi, Nell. Ma tête s’affaiblit. Que t’avait-il donc dit ? Qu’il viendrait me voir le lendemain ou le jour suivant… Rien de plus, n’est-ce pas ? C’était dans sa lettre.

 

– Rien de plus. Si vous le vouliez, ne pourrais-je pas y retourner demain matin, grand-père, de très-grand matin ? J’irais et serais de retour ici avant le déjeuner. »

 

Le vieillard secoua la tête, soupira tristement, et, attirant vers lui sa petite-fille :

 

« Cela serait inutile, ma chérie, complètement inutile. Mais s’il m’abandonne en ce moment… s’il m’abandonne aujourd’hui, quand je pourrais encore, avec son aide, réparer tout le temps et l’argent que j’ai perdus, oublier toute l’agonie d’esprit que j’ai supportée, et qui m’a réduit à l’état où tu me vois… s’il en est ainsi, je suis ruiné, et bien pis que cela !… je t’aurai ruinée, toi pour qui j’avais tenté cette œuvre !… Ah ! si nous étions réduits à la mendicité !…

 

– Si nous y étions réduits ?… dit l’enfant hardiment ; soyons mendiants, s’il le faut, pourvu que nous soyons heureux.

 

– Mendiants… et heureux ! dit le vieillard. Pauvre petite !

 

– Mon cher grand-papa, s’écria Nelly avec une énergie qui brilla sur son visage empourpré, dans sa voix émue et son attitude pleine d’ardeur, non, ce que je dis là n’est pas un enfantillage ; mais dussé-je vous paraître plus enfant encore, laissez-moi vous prier d’aller avec moi mendier, ou travailler sur les grandes routes, ou gagner dans la campagne notre chétive existence à la sueur de notre front, plutôt que de continuer la vie que nous menons.

 

– Nelly !…

 

– Oui, oui, plutôt que de continuer la vie que nous menons ! répéta l’enfant avec un redoublement d’énergie. Si vous avez des chagrins, laissez-moi les connaître et les partager. Si vous dépérissez à vue d’œil, si chaque jour vous devenez plus pâle et plus faible, laissez-moi vous soigner et vous servir de garde-malade. Si vous êtes pauvre, soyons pauvres ensemble, mais que je reste avec vous ! Que je n’aie pas à voir en vous un tel changement sans en pouvoir deviner la cause ; sinon, mon cœur se brisera et je mourrai. Mon cher grand-papa, quittons ce lieu si triste, et allons demander notre pain de porte en porte, le long de notre route ! »

 

Le vieillard couvrit son visage de ses mains, et le cacha contre le coussin du fauteuil où il était couché.

 

« Soyons mendiants, dit la jeune fille en passant un de ses bras autour du cou du vieillard ; je n’ai pas peur que nous manquions du nécessaire, je suis sûre qu’il ne nous manquera pas. Allons de campagne en campagne ; nous dormirons dans les champs, sous les arbres ; ne songeons plus à l’argent ni à rien qui puisse nous attrister, mais reposons la nuit ; le jour, ayons au visage le soleil et le grand air, et remercions Dieu ensemble. Ne mettons plus le pied dans des chambres sombres, n’habitons plus une maison mélancolique, errons plutôt çà et là partout où il nous plaira. Quand vous serez fatigué, vous vous arrêterez pour vous délasser dans le lieu le plus agréable que nous pourrons trouver, et moi, pendant ce temps, j’irai demander l’aumône pour nous deux. »

 

La voix de l’enfant s’éteignit dans les sanglots, en même temps que Nelly laissa tomber sa tête sur le cou du vieillard. Elle ne pleurait pas seule.

 

Ces paroles ne devaient pas être entendues par d’autres oreilles, cette scène n’était pas faite pour d’autres yeux. Et cependant il y avait là des yeux et des oreilles qui prenaient un intérêt avide à tout ce qui se passait : ce n’était rien moins que les oreilles et les yeux de M. Daniel Quilp, qui, étant entré sans être aperçu, au moment où l’enfant s’était mise à côté du vieillard, se donna bien de garde, sans doute par des motifs de la plus pure délicatesse, d’interrompre la conversation, et se tint immobile avec son regard fixe et son ricanement habituel. Cependant, comme il est assez fatigant de rester debout pour un gentleman qui a beaucoup marché, le nain, d’ailleurs, étant de ces gens qui se mettent à l’aise partout comme chez eux, il ne tarda pas à jeter les yeux sur un fauteuil où il grimpa avec une rare agilité, se perchant sur le dossier et les pieds posés sur le coussin. Dans cette attitude il se trouvait parfaitement à l’aise pour voir et entendre, et, en même temps, il avait le plaisir de satisfaire cette espèce d’instinct animal qu’il possédait en toute occasion, et qui lui faisait exécuter des exercices fantasques, de véritables tours de singe. Il s’assit donc de la sorte, une jambe retroussée négligemment par-dessus l’autre, son menton appuyé sur la paume de sa main, la tête tournée légèrement, et sa laide figure empreinte d’une grimace de plaisir. Voilà comment il était quand le vieillard, ayant par hasard regardé de ce côté, l’aperçut, à son grand étonnement.

 

À l’aspect de cette agréable figure, l’enfant ne put retenir un cri inarticulé. Elle et le vieillard, ne sachant que dire et doutant à demi de la réalité de cette apparition, la contemplaient avec embarras. Sans être le moins du monde déconcerté par cette réception, Daniel Quilp garda la même attitude, se bornant à faire avec la tête deux ou trois signes de condescendance. Enfin le vieillard prononça le nom de Quilp, à qui il demanda par où il était venu.

 

« Par la porte, répondit le nain élevant son pouce au-dessus le son épaule ; je ne suis pas encore tout à fait assez petit pour passer à travers le trou de la serrure. Ma foi, je voudrais l’être. Voisin, j’ai besoin de causer avec vous, en particulier, tous deux seuls et sans témoins. Au revoir, petite Nelly. »

 

Nelly consulta du regard son grand-père, qui lui fit signe de se retirer, et l’embrassa sur la joue.

 

« Ah ! dit le nain faisant claquer ses lèvres, quel bon baiser… juste sur la pommette vermeille de la joue ! Quel baiser excellent ! »

 

La jeune fille, en entendant une pareille remarque, n’en fut que plus empressée de sortir. Quilp la suivit d’un regard d’admiration ; et dès qu’elle eut fermé la porte, il complimenta le vieillard sur les charmes de Nelly.

 

« Quel petit bouton de rose, frais, fleuri et modeste !… hein, voisin ? s’écria Quilp caressant une de ses courtes jambes et clignant des yeux ; que votre petite Nelly est avenante, rosée et faite pour plaire !… »

 

Le vieillard ne répondit que par un sourire contraint ; intérieurement il ressentait le plus vif, le plus insupportable déplaisir. Cette disposition n’échappa point à Quilp, qui trouvait sa jouissance à torturer soit le vieillard, soit toute autre victime.

 

« Oui, elle est charmante, reprit-il, parlant d’une voix lente comme s’il était absorbé par son sujet, si petite, si rondelette, si bien modelée, si jolie, avec des veines si bleues et une peau si transparente, des pieds si mignons et des manières si engageantes !… Mais, Dieu me pardonne ! vous avez mal aux nerfs ? Qu’y a-t-il donc, voisin ? Je vous jure, continua le nain en descendant du dossier et s’asseyant sur le fauteuil avec une gravité de mouvements bien différente de la rapidité qu’il avait mise à escalader ce meuble, je vous jure que je ne me doutais pas qu’un vieux sang pût être si prompt et si inflammable. Je le croyais inerte dans son cours et froid ; certainement c’est là la règle, mais il faut que le vôtre, voisin, soit en révolution.

 

– Je le pense, » dit le vieillard en gémissant.

 

Il pressa sa tête de ses deux mains et ajouta :

 

« Je sens là une fièvre brûlante… Je sens de temps à autre quelque chose que je crains de nommer. »

 

Le nain ne prononça pas une parole, mais il suivait de l’œil son interlocuteur qui parcourait la chambre dans tous les sens, et finit par aller se rasseoir. Là le vieillard resta d’abord la tête baissée sur sa poitrine ; puis, se levant tout à coup, il dit :

 

« Une bonne fois, une fois pour toutes, m’avez-vous apporté de l’argent ?

 

– Non ! répondit Quilp.

 

– Eh bien ! dit le vieillard crispant ses mains avec désespoir et levant les yeux au ciel, l’enfant et moi nous sommes perdus !

 

– Voisin, lui dit Quilp le regardant froidement et frappant à plusieurs reprises sur la table pour fixer son attention vagabonde, je serai sincère avec vous ; je jouerai plus franchement que vous n’avez joué quand vous teniez les cartes et ne m’en montriez que le revers. Vous n’avez plus de secret pour moi. »

 

Le vieillard le considéra tout tremblant.

 

« Vous êtes surpris !… dit le nain, cela peut se concevoir. Non, vous n’avez plus de secret pour moi. Je sais maintenant que tous les prêts, toutes les avances et ces suppléments de fonds que vous m’avez tirés passaient à… Dirai-je le mot ?

 

– Dites-le, s’il vous convient.

 

– À la table de jeu où vous alliez chaque nuit ! Voilà le moyen précieux imaginé par vous pour faire fortune ; le voilà ! Voilà cette source secrète, mais certaine, de richesse, où tout mon argent se fût engouffré, si j’avais été aussi fou que vous le pensiez ; voilà votre inépuisable mine d’or, votre Eldorado ! hein ?

 

– Oui, s’écria le vieillard avec des yeux étincelants, c’était et c’est la vérité ; je le soutiendrai jusqu’à la mort.

 

– Se peut-il que j’aie été la dupe d’un stupide coureur de brelans ! dit Quilp en abaissant sur lui un regard de mépris.

 

– Je ne suis pas un coureur de brelans !… cria le vieillard avec énergie. Je prends le ciel à témoin que jamais je n’ai joué pour gagner dans mon propre intérêt ; que jamais je n’ai joué par passion pour le jeu. À chaque coup que je risquais, je me répétais tout bas le nom de l’orpheline et j’invoquais la bénédiction de Dieu sur le coup de dé qui allait décider de notre sort… Mais Dieu ne m’a jamais béni ! Qui donc fait-il prospérer ? Les gens contre lesquels je jouais : des hommes adonnés à la dissipation, au plaisir, à la débauche, prodiguant l’or à mal faire, encourageant le vice et les excès. Voilà les hommes qu’auraient dépouillés nos gains, ces gains que, jusqu’au dernier liard, je destinais à une jeune fille innocente dont ils auraient adouci l’existence et assuré le bonheur. Et eux, au contraire, que cherchaient-ils ? Des moyens de corruption et de désordre misérable. Dites-moi qui, dans une cause telle que la mienne, n’eût pas espéré. Qui n’eût pas espéré comme moi ?

 

– Quand avez-vous commencé cette carrière de folie ? demanda Quilp, dont l’humeur railleuse fut dominée un moment par le chagrin farouche du vieillard.

 

– Quand j’ai commencé ?… répondit ce dernier passant sa main le long de ses sourcils. Quand j’ai commencé ?… Cela ne fut, cela ne pouvait être qu’au jour où je m’aperçus combien peu j’avais amassé, combien il fallait de temps pour amasser quelque chose, et, comme à mon âge, le cercle de mes derniers jours était circonscrit ; au jour où je songeai qu’il me faudrait abandonner l’enfant à la dure pitié du monde avec des ressources à peine suffisantes pour lui épargner les angoisses extrêmes de la pauvreté. Ah ! c’est alors que j’ai commencé !

 

– Est-ce après que vous m’eûtes chargé de faire passer la mer à votre délicieux petit-fils ?

 

– Ce fut peu de temps après. J’y avais pensé longtemps ; durant des mois entiers mon sommeil fut tout plein de cette idée. Alors je commençai. Je ne trouvais pas de plaisir à jouer, je n’en attendais aucun. Qu’est-ce que j’y ai gagné, sinon des jours d’anxiété, des nuits d’insomnie, sinon la perte de la santé et de la tranquillité d’âme ? Qu’y ai-je gagné ? la langueur et le chagrin.

 

– Oui, d’abord vous avez perdu vos ressources, puis vous êtes venu à moi. Tandis que je vous croyais en train de faire fortune, comme vous vous en vantiez, vous travailliez à vous transformer en un vil mendiant !… Et c’est comme cela que je me trouve avoir dans mon portefeuille toutes les reconnaissances successives que vous m’avez griffonnées, avec un droit d’expropriation de votre fortune et de vos biens, dit Quilp debout, regardant tout autour de lui comme pour s’assurer qu’on n’avait distrait aucune valeur.

 

« Mais, ajouta-t-il, est-ce que vous n’avez jamais gagné ?

 

– Jamais. Non, jamais je n’ai couvert mes pertes.

 

– Je croyais, dit le nain d’un air moqueur, que si un homme jouait assez longtemps, il était sûr de finir par gagner ; ou, en mettant les choses au pis, de sortir du jeu sans perte.

 

– Et c’est la vérité, s’écria le vieillard échappant tout à coup à son état d’accablement pour passer au plus violent paroxysme ; c’est la vérité ; je l’ai éprouvé dès le premier jour ; je l’ai constamment reconnu ; j’ai vu cela ; je ne l’ai jamais mieux ressenti qu’en ce moment. Quilp, ces trois dernières nuits j’ai rêvé que je gagnais une somme considérable… Ce rêve, je n’avais jamais pu le faire, malgré tout mon désir et tous mes efforts. Ne m’abandonnez pas au moment où cette chance s’offre à moi. Je n’ai de ressource qu’en vous ; accordez-moi quelque assistance ; que par vous je puisse tenter ce dernier moyen d’espérance. »

 

Le nain haussa les épaules et secoua la tête.

 

« Voyez, Quilp, mon bon et généreux Quilp, dit encore le vieillard tirant d’une main tremblante quelques morceaux de papier de sa poche et pressant le bras du nain, voyez seulement. Regardez, je vous prie, ces chiffres… C’est le fruit de longs calculs et d’une pénible expérience. Je dois absolument gagner ; il ne me faut plus qu’un petit secours… quelques livres, quarante livres, mon cher Quilp !…

 

– Le dernier prêt a été de soixante-dix, et il est parti en une nuit.

 

– Je le reconnais, répondit le vieillard ; mais la chance m’était tout à fait contraire et mon heure n’était pas encore venue. Voyez, Quilp, voyez !… s’écria-t-il, tremblant tellement que les papiers dans sa main étaient agités comme par le vent. Ayez pitié de cette orpheline. Si j’étais seul, je pourrais mourir satisfait. Peut-être même eussé-je prévenu les coups du sort qui est si injuste, favorisant dans leur splendeur les orgueilleux et les heureux de ce monde, et abandonnant les pauvres et les affligés qui l’invoquent dans leur désespoir. Mais tout ce que j’ai fait je l’ai fait pour elle. C’est de vous seul que j’attends notre salut… Assistez-moi… Je vous implore pour elle et non pour moi !

 

– Je regrette qu’un rendez-vous d’affaires m’appelle dans la Cité, dit Quilp interrogeant sa montre avec un sang-froid parfait ; sinon, j’eusse aimé à vous consacrer une demi-heure pour vous voir tout à fait remis.

 

– Non, Quilp, bon Quilp, dit le vieillard d’un ton convulsif en le saisissant par ses habits ; que de fois vous et moi nous avons parlé de sa pauvre mère ! C’est cela peut-être qui m’a tant inspiré la crainte de voir ma Nelly livrée à la misère. Ne soyez pas insensible pour moi, prenez tout ceci en considération. Vous gagnerez beaucoup avec moi. Oh ! de grâce, accordez-moi l’argent dont j’ai besoin pour réaliser cette dernière espérance !

 

– En vérité je ne le puis, répondit Quilp d’un accent de politesse inaccoutumée chez lui. Je vous dirai, et ce fait est remarquable, car il prouve que les plus fins peuvent être parfois attrapés, que vous avez tellement abusé de ma confiance par le genre de vie parcimonieuse que vous meniez seul avec Nelly…

 

– Oui, je gardais tout pour tenter la fortune, pour assurer un avenir plus éclatant à mon enfant.

 

– Fort bien, fort bien, je comprends, mais, je le répète, vous m’avez tellement abusé par vos dehors sordides, par la réputation de richesse dont vous jouissiez, par vos assurances réitérées, que vous me donneriez pour mes avances un intérêt triple, quadruple même, que j’eusse continué, même aujourd’hui, à faire des sacrifices en me contentant de votre simple billet, si je n’avais eu tout à coup une révélation inattendue sur le mystère de votre vie secrète.

 

– Qui vous a instruit ? s’écria le vieillard désespéré. Qui, malgré mes précautions, a pu me trahir ? Le nom ! le nom de cette personne ! »

 

Le rusé nain, pensant à part lui que s’il nommait l’enfant ce serait mettre le vieillard sur la trace de l’artifice dont il s’était servi, et qu’il valait mieux n’en rien dire puisqu’il n’avait rien à y gagner, réfléchit un moment, puis demanda :

 

« Qui soupçonnez-vous ?

 

– C’est Kit, sans doute ; ce ne peut être que Kit !… il m’aura espionné, et vous, vous l’aurez gagné !

 

– Comment avez-vous pu vous en douter ? dit le nain en affectant la commisération. Eh bien ! oui, c’est Kit. Pauvre Kit ! »

 

En disant ces mots, il inclina la tête d’une manière tout amicale et prit congé du vieillard. Quand il fut dehors, à quelques pas de la boutique, il s’arrêta, et ricanant avec un plaisir indicible :

 

« Pauvre Kit ! murmura-t-il. J’y songe, c’est lui qui a dit que j’étais le nain le plus laid qu’on pût montrer pour un penny Ha ! ha ! ha ! pauvre Kit ! »

 

Et, en parlant ainsi, il s’en alla comme il était venu, le visage épanoui de joie.

 

CHAPITRE X.

Si Daniel Quilp s’était glissé comme une ombre dans la maison du vieillard, s’il en était sorti de même, il n’avait pourtant pas échappé à tous les yeux. En face, sous une voûte ténébreuse menant à l’un des passages qui partaient de la rue, se tenait en observation un individu aposté en ce lieu depuis le commencement de la soirée et qui y était resté sans perdre patience, le dos appuyé contre le mur, comme un homme qui a longtemps à attendre, et qui en a l’habitude. Résigné à ce rôle patient, il se bornait à changer de pose d’heure en heure.

 

Ce flâneur intrépide ne prenait pas garde le moins du monde aux gens qui passaient et n’attirait pas davantage leur attention. Constamment ses yeux étaient fixés sur un seul et même objet (la fenêtre auprès de laquelle l’enfant venait ordinairement s’asseoir). Si un moment il détournait son regard, c’était pour consulter le cadran d’une boutique voisine, et ensuite il le ramenait avec plus de fixité encore sur la vieille maison du marchand d’antiquités.

 

Nous devons faire remarquer que ce mystérieux personnage ne paraissait ressentir aucune fatigue et n’en montra nullement tant qu’il resta à attendre comme une sentinelle vigilante. Mais à mesure que l’heure s’avançait, il donna des signes de surprise et d’inquiétude, interrogeant tour à tour plus fréquemment le cadran et avec moins d’espoir la fenêtre. Enfin d’envieux volets vinrent lui cacher le cadran, quand on ferma la boutique ; mais en même temps onze heures du soir sonnèrent à l’horloge d’une église, et puis le quart. Alors il parut convaincu qu’il était inutile de demeurer davantage en ce lieu. Cependant, cette certitude paraissait lui être pénible, et il ne pouvait se décider à s’éloigner, il semblait hésiter à partir. Et non-seulement il s’en allait lentement, mais encore il se retournait souvent pour regarder la fenêtre, s’arrêtant tout à coup avec un mouvement brusque, lorsqu’un bruit imaginaire, ou une lueur changeante dans la lumière de la chambre pouvait lui faire supposer que le châssis s’était soulevé. Enfin, il dut abandonner toute espérance pour cette nuit, et, pour être plus sûr d’y renoncer, il prit rapidement sa course, ne se hasardant plus à jeter les yeux en arrière, de peur d’être ramené irrésistiblement vers l’objet de ses désirs.

 

Sans ralentir le pas, sans prendre le temps de respirer, notre mystérieux personnage se lança à travers un grand nombre de ruelles et de rues étroites, jusqu’à ce qu’enfin il parvînt à un petit square : là il marcha plus lentement et, arrivé à une modeste maison où l’on voyait de la lumière à une fenêtre, il souleva le loquet de la porte et entra.

 

« Bonté du ciel ! qui est là ?… s’écria une femme qui se retourna vivement. Ah ! c’est vous, Kit ?

 

– Oui, mère, c’est moi.

 

– Mon Dieu ! comme vous semblez fatigué !

 

– Mon vieux maître n’est pas sorti cette nuit, et alors elle ne s’est pas mise à sa fenêtre. »

 

Après cette courte réponse, il s’assit près du feu, l’air triste et contrarié.

 

La chambre où cette scène avait lieu offrait le tableau d’un intérieur extrêmement modeste, pauvre même, mais dont la pauvreté était rachetée par ce confort que la propreté et l’ordre peuvent entretenir dans le logis le plus misérable. Bien qu’il fût tard, comme l’indiquait le coucou qui marquait les heures, la pauvre femme était encore activement occupée à repasser du linge. Non loin du foyer, un jeune enfant dormait dans son berceau ; un autre gros enfant, âgé à peine de deux ou trois ans, très-éveillé, ayant un étroit serre-tête, une robe de nuit trop courte pour son corps, était assis dans un panier à linge, et, se tenant droit comme un I, il promenait par-dessus le bord ses yeux tout grands ouverts, ayant bien l’air de s’être promis de ne plus jamais dormir : et, comme il avait déjà refusé de se coucher et qu’il avait fallu le transporter de son lit naturel dans ce panier, son humeur volontaire ne laissait pas que de promettre de l’agrément à ses parents et à ses amis. C’était une drôle de petite famille, Kit, la mère et les enfants, tous taillés sur le même patron.

 

Kit se sentait disposé à la mauvaise humeur, ainsi qu’il peut arriver au meilleur d’entre nous. Mais il contempla tour à tour le jeune enfant qui dormait profondément, puis l’autre petit frère dans son panier à linge, et enfin la mère qui, depuis le matin, avait été à la besogne sans se plaindre ; il se dit alors qu’il serait bien mieux, bien plus filial, de se montrer doux et pacifique. Ainsi il se mit à balancer le berceau avec son pied et adressa une grimace au petit rebelle dans son panier à linge. Il eut bientôt repris toute sa bonne humeur, et se sentit redevenir causeur et communicatif.

 

« Ah ! ma mère, dit-il en ouvrant son couteau et se jetant sur un gros morceau de pain et de viande qu’elle lui avait apprêté il y avait longtemps ; que vous êtes bonne ! Il n’y en a pas beaucoup comme vous, allez !

 

– J’espère, Kit, qu’il y en a beaucoup d’autres meilleures que moi, répondit mistress Nubbles ; et que s’il n’y en a pas, il doit y en avoir, comme dit notre pasteur, à la chapelle.

 

– Avec ça qu’il s’y connaît ! s’écria dédaigneusement Kit. Attendez donc qu’il soit veuf, qu’il travaille comme vous, qu’il gagne aussi peu à la sueur de son front, et soit cependant aussi résigné, et alors j’irai lui demander quelle heure il est, à une demi-seconde près.

 

– Allons, dit mistress Nubiles glissant sur ce sujet, votre bière est là, par terre, près du garde-feu.

 

– Je la vois, dit le fils, prenant le pot de porter ; merci, ma mère chérie. À la santé du pasteur, si cela vous plaît. Je ne lui veux pas de mal, à ce cher homme !

 

– Ne me disiez-vous pas que votre maître n’était point sorti cette nuit ? demanda mistress Nubbles.

 

– Oui, malheureusement.

 

– Heureusement plutôt, puisque miss Nelly ne sera pas restée seule.

 

– Ah ! oui, je l’avais oublié. Je disais « malheureusement, » parce que j’ai attendu depuis huit heures sans apercevoir miss Nelly.

 

– Que dirait-elle, s’écria la mère interrompant son travail et promenant son regard autour d’elle, si elle savait que chaque nuit, lorsque, la pauvrette, elle se tient seule, assise à cette fenêtre, vous êtes là, veillant au milieu de la rue, de peur que rien de fâcheux ne lui arrive, et que jamais vous ne quittez votre poste et ne revenez vous coucher, quelle que soit votre fatigue, avant le moment où vous pensez qu’elle peut reposer tranquillement ?

 

– Que m’importe ce qu’elle dirait ? répliqua le jeune homme, dont le visage se couvrit de rougeur ; jamais elle n’en saura rien : par conséquent, jamais elle n’en pourra rien dire. »

 

Mistress Nubbles se remit à repasser durant quelques minutes, puis, en allant prendre au feu un autre fer, elle regarda son fils à la dérobée, tandis qu’elle frottait ce fer sur une planchette et l’essuyait avec un torchon ; mais elle se tut jusqu’à ce qu’elle fût revenue à sa table. Là, levant le fer et l’approchant plus près de sa joue que je n’aurais voulu m’y hasarder, pour en éprouver la chaleur, elle adressa à son fils ces paroles accompagnées d’un sourire :

 

« Je sais bien, moi, ce que les autres en pourraient dire, Kit !

 

– Des absurdités !… interrompit celui-ci, pressentant ce qui allait suivre.

 

– Pas tout à fait. On pourrait dire que vous êtes devenu amoureux d’elle. Ma foi ! on ne s’en gênerait pas. »

 

Kit ne put que répondre assez gauchement en haussant les épaules et en formant avec ses bras et ses jambes diverses figures étranges auxquelles s’associèrent les contractions nerveuses de son visage. Ne trouvant pas, cependant, dans cette pantomime le secours qu’il en attendait, il mordit dans le pain et la viande une énorme bouchée, but un grand coup de porter, s’étouffant volontairement par ce moyen artificiel et tâchant de faire ainsi une diversion.

 

Au bout de quelques instants de silence, la mère revint en ces termes à la question :

 

« Parlons sérieusement, Kit. J’avais d’abord voulu plaisanter. Oui, je crois comme vous que ce que vous faites est bon et utile, et je crois aussi que personne ne doit en rien savoir, quoiqu’un jour, je l’espère, Nelly doive l’apprendre, et je suis sûre qu’elle vous en serait bien reconnaissante. C’est une chose cruelle d’enfermer ainsi cette enfant. Je ne m’étonne pas si votre vieux maître se cache de vous pour agir de la sorte.

 

– Oh ! par exemple ! il ne croit pas agir cruellement… sinon, il ne le ferait pas pour tout l’or et l’argent du monde. Non, non !… Je le connais bien !

 

– Alors, pourquoi le fait-il, et d’où vient qu’il se cache de vous ?

 

– Je l’ignore. Mais s’il ne s’était pas tant efforcé de me dérober sa conduite, je ne m’en serais pas douté ; car si la curiosité m’a pris de savoir ce qu’il y avait là-dessous, c’est qu’il me faisait partir dès la nuit venue et me renvoyait beaucoup plus tôt qu’autrefois. Écoutez !… écoutez !… qu’est-ce que c’est ?

 

– Un passant.

 

– Non, c’est quelqu’un qui vient ici… dit le jeune homme prêtant l’oreille ; on marche à pas précipités. S’il était sorti depuis que je me suis éloigné !… et que le feu eût pris à la maison !… »

 

Kit voulut s’élancer ; mais les idées sinistres qu’il avait conçues l’avaient comme paralysé. Le bruit des pas se rapprocha ; la porte fut vivement ouverte : l’enfant elle-même, pâle, essoufflée, couverte à peine de quelques vêtements en désordre, se précipita dans la chambre.

 

« Miss Nelly !… Qu’y a-t-il ? s’écrièrent à la fois la mère et le fils.

 

– Je ne puis rester ici qu’un seul moment, dit-elle ; mon grand-père est très-malade… Je l’ai trouvé évanoui sur le carreau.

 

– Je cours chercher un médecin !… s’écria Kit saisissant son chapeau sans bords ; j’y vais ! j’y vais !

 

– Non, non ! c’est inutile… Il y a déjà un médecin auprès de lui. D’ailleurs, on ne veut plus de vous. Ne venez plus jamais à la maison !…

 

– Comment ?… cria Kit.

 

– Jamais, jamais !… Ne m’interrogez pas là-dessus, car je ne sais rien. Je vous en prie, ne me demandez pas pourquoi ; je vous en prie, ne soyez pas fâché contre moi, je n’y suis pour rien. Soyez-en sûr. »

 

Kit la contempla avec de grands yeux ; il ouvrit et ferma la bouche bien des fois, mais sans réussir à articuler une seule parole.

 

« Il est dans le délire… À tout instant il se plaint de vous. J’ignore ce que vous lui avez fait, mais j’espère que ce n’est pas quelque chose de mal.

 

– Ce que je lui ai fait !… moi !

 

– Il répète sans cesse que vous êtes la cause de tout son malheur, continua l’enfant les larmes aux yeux ; il prononce votre nom avec des imprécations. Le médecin a dit que si vous veniez, votre vue le ferait mourir. Ne revenez donc plus à la maison. Je me suis hâtée de vous en donner avis. J’ai pensé qu’il valait mieux que vous apprissiez cela par moi que par un étranger. Ah ! Kit, qu’avez-vous donc fait ? vous en qui j’avais tant de confiance, vous qui étiez presque mon seul ami ! »

 

Le malheureux Kit attachait sur sa jeune maîtresse un regard de plus en plus hébété ; ses yeux s’étaient démesurément ouverts ; mais ses lèvres ne pouvaient former aucun son…

 

– J’ai apporté ce qui vous est dû pour votre semaine, reprit l’enfant en posant quelque argent sur la table ; et… et quelque chose de plus… »

 

S’adressant alors à la mère :

 

« Kit a toujours été bien bon pour moi, bien obligeant. J’espère qu’il regrettera ce qui s’est passé, qu’il se conduira ailleurs comme il faut et qu’il n’aura pas trop de chagrin. C’est pour moi quelque chose de bien pénible de me séparer ainsi de lui, mais il n’y a pas de remède. Il faut que cela soit. Adieu ! »

 

Les yeux baignés de larmes, le visage tout bouleversé par suite de la triste scène qu’elle avait laissée chez elle, du coup terrible qu’elle avait reçu, de la commission qu’elle avait dû accomplir, enfin de mille peines, de mille sentiments affectueux qui se croisaient dans son cœur, l’enfant se précipita vers la porte, et disparut aussi rapidement qu’elle était venue.

 

La pauvre femme, qui n’avait aucun motif pour douter de son fils, et qui n’avait au contraire que des raisons de croire à son honneur et à sa sincérité, était cependant restée interdite en voyant qu’il n’avait pas trouvé un mot pour se défendre. Des idées de folie amoureuse, d’inconduite, d’indélicatesse, traversèrent son esprit et lui enlevèrent le courage d’interroger son fils ; elle se rappela ces absences nocturnes qu’il avait expliquées si étrangement et leur attribua quelque motif illicite. Épouvantée, elle se jeta sur un siège en joignant convulsivement les mains et pleurant avec amertume. Kit ne fit pourtant aucun effort pour la consoler, et il resta comme égaré. En ce moment, le petit enfant qui était dans le berceau s’éveilla et se mit à crier ; celui qui était dans le panier à linge tomba sur le dos avec le panier par-dessus lui et disparut ; la mère n’en pleura encore que plus fort et n’en berça que plus vite le petit réveillé, tandis que Kit, insensible à tout ce tumulte, à tout ce mouvement, restait plongé dans son état de complète stupéfaction.

CHAPITRE XI.

Le calme et la solitude ne devaient plus régner sous le toit qui abritait l’enfant. Dès le lendemain matin, le vieillard était en proie à une fièvre furieuse, accompagnée de délire ; sous le coup de ce désordre de ses facultés, il resta plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il y avait bonne garde autour de lui ; mais les gardiens étaient des étrangers, de ces gens pour qui les soins de ce genre sont un commerce, qui en font le but de leur avidité, et qui, dans les moments d’intervalle que leur laissait la surveillance du vieillard, se réjouissant de compagnie, comme une horrible troupe de spectres, mangeaient, buvaient, faisaient bombance : car la maladie et la mort sont leurs dieux domestiques.

 

Au milieu de ce bruit, de cette affluence produite par un malheur, Nelly était plus seule qu’elle ne l’avait jamais été ; seule avec sa pensée, seule dans son dévouement envers celui qui se consumait sur son lit de douleur, seule avec son chagrin sincère, avec sa tendresse sans calcul. Jour et nuit, elle se tenait au chevet de ce malade qui ne connaissait pas son état ; elle allait au-devant de tous ses besoins, elle l’entendait l’appeler sans cesse par son nom, et sans cesse exprimer l’anxiété qu’elle lui inspirait et qui dominait les divagations de la fièvre.

 

La maison ne devait pas leur appartenir plus longtemps. Il semblait dépendre du bon plaisir de M. Quilp que le malade restât ou non dans sa chambre même. À peine le vieillard s’était-il alité, que le nain prit possession en règle du local et de tout ce qui s’y trouvait, en vertu de pouvoirs légaux que l’on n’avait pas prévus, mais que personne ne songea à mettre en doute. Ayant assuré ce point important, avec l’aide d’un homme de loi qu’il avait amené à cet effet, M. Quilp procéda à son installation dans la maison, où il garda près de lui son affidé, pour défendre ses droits contre tout venant. Il prit donc en ce lieu ses quartiers à son aise, aussi largement qu’il lui plut.

 

Ainsi il s’établit dans l’arrière-magasin, après avoir eu soin d’abord de couper court à toute affaire de négoce en fermant la boutique. Parmi les vieux meubles, il choisit pour son usage particulier le fauteuil le plus beau et le plus confortable, et pour son ami un autre fauteuil aussi affreux qu’incommode ; il les fit porter dans la pièce qu’il s’était réservée, et se plaça fièrement dans son siège de parade. Cette partie de la maison était fort éloignée de la chambre du vieillard : cependant M. Quilp jugea qu’il serait prudent, comme précaution hygiénique contre la contagion de la fièvre et comme moyen salutaire de fumigation, non-seulement de fumer lui-même sans relâche, mais de forcer son ami légal à en faire autant. En outre, il envoya par exprès, au débarcadère, chercher le jeune homme aux culbutes : celui-ci, qui accourut en toute hâte, reçut l’ordre de s’asseoir sur un troisième siège auprès de la porte, de fumer continuellement dans une grosse pipe que le nain avait préparée à son intention, et défense expresse lui fut faite de la retirer de ses lèvres, fût-ce une seule minute, sous quelque prétexte que ce fût. Ces dispositions terminées, M. Quilp promena autour de lui en riant un regard d’ironique satisfaction, s’applaudissant d’avoir introduit ce qu’il appelait du confort dans la maison.

 

Le coadjuteur, qui portait l’harmonieux nom de Brass, avait deux raisons puissantes pour ne pas juger aussi favorablement ces dispositions : la première, c’est qu’il ne pouvait réussir à se poser convenablement dans son fauteuil à la fois dur, anguleux, glissant et renversé ; la seconde, c’est que la fumée de tabac lui avait toujours causé des étourdissements et des nausées. Mais, comme il était dans la dépendance de M. Quilp, et qu’il lui importait énormément de conserver la protection du nain, il s’efforçait de sourire, pour témoigner de sa docilité, avec la meilleure grâce possible.

 

Ce Brass était un procureur de Bevis-Marks, à Londres. Sa réputation était assez équivoque. Grand et maigre, il avait le nez fait en forme de loupe, le front bombé, les yeux enfoncés et les cheveux d’un roux fortement accusé. Il portait un long surtout noir, tombant presque jusqu’à ses chevilles, une culotte courte noire, des souliers très-hauts et des bas de coton d’un gris bleu. Ses manières étaient rampantes, mais sa voix rude ; et ses plus gracieux sourires étaient si rebutants, qu’on eût souhaité plutôt de le voir grondeur et refrogné pour qu’il fût moins désagréable.

 

De temps en temps, Quilp examinait son compagnon, et remarquant avec quelle répugnance ce dernier regardait sa pipe, qu’il tressaillait quand, par hasard, il avalait de la fumée, et qu’il avait soin de chasser le nuage avec dégoût, notre nain ne se sentait pas de joie, et se frottait les mains en signe d’allégresse.

 

Puis, se tournant vers le jeune commis :

 

« Chien que vous êtes ! fumez donc ; bourrez votre pipe et fumez vite, jusqu’à la dernière bouffée ; sinon, je mettrai au feu le bout du tuyau et je vous en appliquerai la cire fondue toute rouge sur la langue ! »

 

Heureusement pour lui, le jeune garçon était rompu à cet exercice, et il eût fumé au besoin un four à chaux si on lui en avait fait la politesse. Aussi se borna-t-il à marmotter quelque défi entre les dents contre son maître, mais il n’en fit pas moins ce que celui-ci lui avait ordonné.

 

« N’est-ce pas, Brass, dit Quilp, n’est-ce pas que c’est bon, que c’est doux, que c’est embaumé, et que vous êtes heureux comme le Grand Turc ? »

 

M. Brass pensa qu’à cet égard le bonheur du Grand Turc n’était guère digne d’envie ; mais il eut soin de répondre que c’était une chose excellente, et que, pour sa part, il pensait comme ce potentat.

 

« C’est le bon moyen de chasser la fièvre, dit Quilp ; c’est le moyen de conjurer tous les maux de la vie : ne cessons donc pas de fumer tout le temps que nous resterons ici. Vous, chien que vous êtes ! fumez vite, ou je vous ferai avaler votre pipe !

 

– Est-ce que nous resterons longtemps ici, monsieur Quilp ? demanda le procureur après que le nain eut donné à son commis cette gracieuse admonestation.

 

– Nous y resterons, je suppose, jusqu’à ce que le vieux malade qui est là-haut soit mort.

 

– Hé !  !  ! fit M. Brass. Oh ! très-bien ! très-bien !

 

– Fumez donc ! cria Quilp. Pas de repos ! Vous pouvez bien parler en fumant. Il ne faut pas perdre de temps.

 

– Hé !  !  ! fit de nouveau M. Brass, mais mollement, en portant de nouveau à ses lèvres l’odieuse pipe. Mais s’il arrivait que le malade allât mieux, monsieur Quilp ?

 

– Nous attendrons jusque-là, pas davantage.

 

– Quelle bonté à vous, monsieur, d’attendre jusque-là !… Il y a des gens, monsieur, qui auraient tout vendu, tout déménagé, oui ! au jour même où la loi le leur permettait. Il y a des gens qui eussent eu la dureté du caillou et l’insensibilité du marbre. Il y a des gens qui…

 

– Il y a des gens qui s’épargneraient la peine de jaboter comme un perroquet, ainsi que vous le faites.

 

– Hé !  !  ! dit Brass. Toujours fin et spirituel !… »

 

La sentinelle, qui fumait à la porte, intervint en ce moment, et hurla, sans déposer la pipe :

 

« V’là la fille qui vient !

 

– Qui ça, chien ? dit Quilp.

 

– La fille donc !… Êtes-vous sourd ?

 

– Oh ! dit Quilp respirant avec délices comme s’il humait son potage, nous avons, vous et moi, un compte à régler ensemble ; j’ai pour vous, mon jeune ami, bonne provision de horions et d’égratignures. Eh bien ! Nelly, ma poulette, mon diamant, comment va-t-il ?

 

– Très-mal, répondit l’enfant en pleurant.

 

– La gentille petite Nell !… s’écria Quilp.

 

– Charmante, monsieur, charmante, dit Brass, tout à fait charmante !

 

– Vient-elle se mettre sur les genoux de Quilp ? dit le nain d’un ton qu’il croyait rendre agréable, ou bien va-t-elle se coucher dans sa petite chambre ? Qu’est-ce qu’elle préfère, cette pauvre Nelly ?

 

– Comme il sait prendre les enfants !… murmura Brass échangeant une sorte de confidence avec le plafond. Ma parole d’honneur, c’est plaisir que de l’entendre !

 

– Je ne viens pas du tout ici pour y rester, répondit timidement Nelly. J’ai besoin seulement d’emporter quelques objets de cette chambre ; et puis… et puis je n’y reviendrai plus.

 

– C’est pourtant une jolie petite chambre !… dit le nain en y jetant les yeux au moment où Nelly y pénétrait. Un vrai bosquet !… Est-il bien sûr que vous ne vous en servirez plus ? Est-il bien sûr que vous n’y reviendrez plus, Nelly ?

 

– Non, répliqua l’enfant s’enfuyant avec les menus objets de toilette qu’elle était venue chercher ; jamais ! jamais !

 

– C’est une vraie sensitive, dit Quilp la suivant du regard. Cela fait peine… tiens ! Voilà un lit qui va à ma taille. Je crois bien que je m’accommoderai de la petite chambre. »

 

Encouragé dans son idée par M. Brass, qui ne pouvait manquer d’applaudir à tout ce que disait le nain, maître Quilp se mit en devoir d’exécuter son dessein en s’étendant de son long sur le lit avec sa pipe à la bouche, agitant ses jambes en tout sens et fumant avec énergie. Comme M. Brass admirait ce tableau, et que le lit était doux et confortable, M. Quilp se détermina à s’en servir la nuit pour y reposer, le jour pour s’en faire un divan, et, sans perdre de temps, il y resta en fumant sa pipe. Quant au procureur, qui se sentait tout étourdi et troublé dans ses idées, – c’était l’effet du tabac sur son système nerveux, – il saisit ce moment pour aller prendre, au dehors, une provision d’air qui lui permît de revenir en meilleur état. Pressé par le nain malicieux de fumer derechef, il tomba engourdi sur le canapé, où il dormit jusqu’au lendemain matin.

 

Tels furent les premiers actes de M. Quilp en prenant possession de sa nouvelle propriété. Durant quelques jours, le soin de ses affaires ne lui permit pas de se livrer à ses méchancetés favorites, car tout son temps se trouva rempli par le minutieux inventaire qu’il fit, de concert avec M. Brass, de ce que la maison contenait, et par la nécessité d’aller vaquer au dehors à ses autres occupations, ce qui heureusement lui demandait plusieurs heures par jour. Mais comme sa cupidité et sa méfiance étaient en jeu, notre nain ne passait jamais une nuit hors de la maison ; et comme, à mesure que le temps s’écoulait, Quilp éprouvait une plus vive impatience de voir la maladie du vieillard arriver à un résultat, soit bon, soit mauvais, il commença à faire entendre des murmures et des exclamations assez vives.

 

Nell ne cherchait qu’à se soustraire aux avances que lui faisait Quilp pour entrer en conversation avec elle ; le son de sa voix suffisait pour la mettre en fuite, et elle ne redoutait pas moins les sourires du procureur que les grimaces de Quilp. Elle vivait dans une continuelle appréhension de rencontrer sur l’escalier l’un ou l’autre, si elle avait à sortir de la chambre de son grand-père : aussi ne la quittait-elle guère avant la nuit, quand le silence l’encourageait à s’aventurer au dehors pour aller respirer un peu d’air plus pur dans quelque chambre vide.

 

Une nuit, elle s’était glissée jusqu’à sa fenêtre favorite et s’y était assise, pleine de chagrin, car la journée avait été mauvaise pour le vieillard. Elle crut entendre une voix dans la rue prononcer son nom ; et, s’avançant pour regarder, elle reconnut Kit, dont les efforts, pour fixer son attention, avaient réussi à la tirer de ses réflexions pénibles.

 

« Miss Nell !… dit le jeune homme à voix basse.

 

– Eh bien ! répondit l’enfant, se demandant si elle devait avoir désormais rien de commun avec le coupable supposé, mais entraînée pourtant vers son ancien favori ; que désirez-vous ?

 

– Voilà longtemps que je veux vous dire un mot ; mais les gens qui sont en bas m’ont repoussé sans me permettre de vous voir. Vous ne croyez pas, je l’espère, miss, que j’aie mérité d’être chassé comme je l’ai été ?…

 

– Je dois le croire, au contraire ; autrement, pourquoi mon grand-père serait-il si fort en colère contre vous ?

 

– J’ignore pourquoi. Je suis certain de n’avoir jamais rien fait pour vous mécontenter ni l’un ni l’autre. Je puis le dire hardiment, la tête haute et le cœur tranquille. Et penser qu’on me ferme la porte au nez quand je viens seulement demander comment va mon vieux maître !…

 

– On ne m’avait pas dit cela !… s’écria l’enfant. En vérité, je ne le savais pas. Je suis bien fâchée qu’on vous ait traité de la sorte.

 

– Je vous remercie, miss. Ça me fait du bien d’entendre ce que vous me dites. Je le disais bien que ce n’était pas vous qui commandiez ça.

 

– Oh ! oui, vous aviez raison, dit vivement l’enfant.

 

– Miss Nell, continua le jeune homme se rapprochant de la fenêtre et baissant la voix, il y a de nouveaux maîtres en bas. C’est un changement pour vous.

 

– C’est bien vrai !

 

– Et pour lui aussi… quand il se portera mieux ! ajouta Kit en dirigeant son regard vers la chambre du malade.

 

– S’il guérit !… murmura Nelly, qui ne put retenir ses larmes.

 

– Oh ! il guérira, il guérira ! Je suis sûr qu’il guérira ! Il ne faut pas vous laisser abattre, miss Nell. Je vous en prie, ne vous laissez pas abattre. »

 

Ces quelques mots d’encouragement et de consolation étaient jetés naïvement et n’avaient pas grande autorité, mais ils n’en émurent pas moins profondément Nelly, dont les larmes redoublèrent.

 

« Sûrement il guérira, dit le jeune homme, qui ajouta d’un ton triste : Si vous ne vous abattez pas, si vous ne tombez pas malade à votre tour, ce qui l’accablerait et le tuerait au moment où il serait pour se rétablir. S’il guérit, dites-lui une bonne parole, une parole d’amitié pour moi, miss Nell.

 

– On m’a recommandé de ne pas même prononcer votre nom devant lui, d’ici à longtemps ; je n’ose le faire. Et quand je le pourrais, à quoi vous servirait une bonne parole, Kit ?… À peine aurons-nous du pain à manger.

 

– Je n’espère pas rentrer chez vous, je ne demande pas de faveur. Ce n’est pas pour un intérêt de salaire et de nourriture que j’ai tant épié l’occasion de vous voir. Ne me faites pas l’injure de croire que je viendrais dans un moment si triste vous parler de ces choses-là. »

 

L’enfant le regarda d’un air de reconnaissance et d’amitié, mais elle attendit qu’il s’expliquât.

 

« Non, ce n’est pas cela, dit Kit avec hésitation, c’est quelque chose de bien différent. Je n’ai pas inventé la poudre, je le sais ; mais si je pouvais lui faire voir que j’ai été un fidèle serviteur, faisant de mon mieux et ne songeant à rien de mal, peut-être… »

 

Ici Kit fit une telle pause, que l’enfant dut l’engager à parler et à se hâter, car l’heure était très-avancée, et il était temps de fermer la fenêtre. Il continua donc ainsi :

 

« Peut-être ne trouverait-il pas trop téméraire de ma part de dire… Eh bien ! oui, de dire, ajouta-t-il, s’armant soudain d’audace : Cette maison a cessé de vous appartenir à vous et à lui ; ma mère et moi, nous en avons une bien pauvre, mais elle vaut mieux pour vous que celle où vous êtes avec de méchantes gens… Pourquoi n’y viendriez-vous pas jusqu’à ce que vous puissiez chercher et trouver mieux ? »

 

L’enfant se taisait. Kit, soulagé du poids de sa proposition, maintenant qu’il avait la langue déliée, donna libre cours à son éloquence :

 

« Peut-être me direz-vous que notre maison est petite et incommode ; c’est vrai, mais elle est très-propre. Peut-être me direz-vous qu’elle est bruyante ; mais il n’y a pas, dans tout Londres, une cour plus tranquille que la nôtre. Que les enfants ne vous effrayent pas ; le plus petit ne crie presque jamais, et l’autre est très-paisible ; d’ailleurs, je réponds d’eux. Ils ne vous ennuieront pas beaucoup, j’en suis sûr. Essayez, miss Nell, essayez. La petite chambre qui fait face à l’escalier est très-agréable. De là, vous pourrez voir en partie l’horloge de l’église à travers les cheminées, et savoir presque l’heure qu’il est ; ma mère dit que cette chambre vous conviendrait bien. Voilà. Vous auriez ma mère pour vous soigner, et moi pour faire vos commissions. Nous ne vous demandons pas d’argent, par exemple ! j’espère que vous n’en avez pas l’idée : miss Nell, vous y déciderez votre grand-père, n’est-ce pas ? Dites-moi seulement que vous essayerez. Essayez de nous amener mon vieux maître… Et d’abord, demandez-lui donc ce que j’ai pu lui faire… Voulez-vous me le promettre, miss Nell ? »

 

Avant que l’enfant eût pu répondre à cette offre pressante, la porte extérieure s’ouvrit. M. Brass, avançant sa tête coiffée d’un bonnet de nuit, cria d’un ton de mauvaise humeur : « Qui est là ? » Aussitôt Kit s’échappa furtivement, et Nell, ayant fermé doucement la fenêtre, rentra dans l’intérieur de la chambre…

 

Tandis que M. Brass répétait à plusieurs reprises sa question, M. Quilp, également paré d’un bonnet de nuit, sortit à son tour et regarda soigneusement la rue du haut en bas, puis examina les croisées de la maison située en face. N’apercevant personne, il dut rentrer avec son acolyte, jurant, et l’enfant l’entendit du haut de l’escalier, qu’il y avait un complot formé contre lui, qu’il courait le danger d’être volé et dépouillé par une bande de malfaiteurs qui rôdaient en tout temps autour de sa maison, qu’il n’attendrait pas davantage, mais prendrait immédiatement ses mesures pour vendre l’immeuble et regagner ensuite son toit paisible. Ayant proféré à son aise ces menaces et mille autres imprécations, il se jeta de nouveau sur le petit lit de l’enfant, tandis que Nelly remontait l’escalier d’un pas léger.

 

Naturellement, la conversation courte et interrompue qu’elle avait eue avec Kit devait produire une profonde impression sur son esprit, remplir ses rêves de la nuit et lui laisser de durables souvenirs. Entourée comme elle l’était par des créanciers insensibles, par les gens mercenaires qui gardaient le malade, parvenue au comble de l’anxiété et du chagrin sans rencontrer d’égards ou de sympathie, même chez les femmes qui l’approchaient, il n’y a pas lieu de s’étonner que ce cœur plein de tendresse eût été vivement touché par les sentiments d’un autre cœur bon et généreux, quelque grossier que fût le temple qu’il habitait. Grâce à Dieu, les temples où habitent ces nobles cœurs ne sont pas l’œuvre de la main des hommes, et souvent ils sont plus dignement parés de leurs pauvres haillons que s’ils étaient décorés de pourpre et de dentelles.

 

CHAPITRE XII.

Enfin tout danger avait cessé dans l’état du malade ; il entra en convalescence. L’intelligence lui revint lentement, par degrés presque insensibles ; mais son esprit demeurait faible et s’acquittait péniblement de ses fonctions. Le vieillard paraissait avoir recouvré le calme, la paix intérieure ; souvent il restait longtemps assis, dans l’attitude d’une méditation qui n’avait plus rien de sombre, de désespéré. Un rien suffisait pour l’amuser ; par exemple, un rayon de soleil se jouant sur le mur ou le plancher. Il ne se plaignait plus, ni de la longueur des jours, ni de l’ennui pesant des nuits : il semblait plutôt avoir perdu le sentiment de la durée du temps et être devenu étranger à tout souci, à toute inquiétude. Il passait des heures entières assis et tenant dans sa main la petite main de Nell, jouant avec les doigts de l’enfant ; puis, il s’interrompait pour caresser les cheveux et embrasser le front de sa jeune compagne ; et, quand parfois il voyait briller des larmes dans les yeux de sa Nelly, tout étonné, il regardait autour de lui pour découvrir la cause de ce chagrin, puis oubliait son propre étonnement au moment même où il cherchait à se l’expliquer.

 

L’enfant et le vieillard firent quelques sorties en voiture : le vieillard, appuyé sur des oreillers, et l’enfant à côté de lui, tous deux se tenant par la main, comme d’habitude. D’abord, le bruit et le mouvement des rues causèrent un peu de fatigue au convalescent ; mais il n’y avait en lui ni surprise ni curiosité, ni plaisir ni impatience. Et comme Nelly lui demandait s’il se rappelait ceci ou cela : « Oh oui ! disait-il ; très-bien ! Comment donc ! » Parfois il tournait la tête, regardait vivement avec surprise et tendait le cou en désignant une personne dans la foule jusqu’à ce que ce passant eût disparu. Interrogé ensuite sur le motif de ce mouvement, il ne trouvait pas un mot à répondre.

 

Un jour, il était assis dans son fauteuil, ayant Nell auprès de lui sur un tabouret, lorsqu’à travers la porte quelqu’un demanda : « Puis-je entrer ?

 

– Oui, » répondit le vieillard sans la moindre émotion. C’était Quilp ; le vieillard avait reconnu sa voix.

 

Quilp était devenu le maître de céans. Il avait le droit d’entrer, il entra.

 

« Je suis satisfait de vous voir enfin guéri, voisin, dit le nain allant s’asseoir en face du vieillard. Vous voilà fort, maintenant.

 

– Oui, répondit le vieillard d’une voix faible, oui.

 

– Je ne veux pas vous presser, voisin… Vous savez ? dit le nain élevant la voix, car les sens chez le vieillard étaient plus émoussés qu’autrefois. Mais le plus tôt que vous pourrez faire vos petites dispositions de départ sera le mieux.

 

– Sans doute…, dit le vieillard ; ce sera le mieux pour tout le monde.

 

– Vous voyez, poursuivit Quilp après un moment de silence, les meubles une fois enlevés, la maison sera incommode, et, de fait, inhabitable.

 

– C’est vrai. Et la pauvre Nelly, donc, qu’est-ce qu’elle deviendrait ?

 

– Justement ! cria le nain en secouant la tête ; on ne pouvait mieux dire. Alors, voisin, vous y réfléchirez, n’est-ce pas ?

 

– Certainement oui. Nous ne pouvons pas rester ici.

 

– C’est ce que je supposais, répliqua le nain. J’ai vendu les meubles. Ils n’ont pas tout à fait rendu autant qu’il l’eût fallu, mais enfin, pas mal, pas mal. C’est aujourd’hui mardi. Quand ferons-nous enlever ces meubles ?

 

– Rien ne presse…

 

– Voulez-vous que ce soit cette après-midi ?

 

– Vendredi matin, plutôt.

 

– Très-bien, dit le nain ; c’est convenu ; mais qu’il soit entendu, voisin, que je ne puis, sous aucun prétexte, dépasser cette limite.

 

– Bien, répondit le vieillard. Je m’en souviendrai. »

 

M. Quilp parut abasourdi de la résignation étrange avec laquelle le vieillard avait parlé ; mais comme celui-ci inclinait la tête en répétant : « Vendredi matin. Je m’en souviendrai, » le nain, comprenant qu’il n’avait plus aucun prétexte plausible pour prolonger l’entretien, prit amicalement congé avec force protestations de bon vouloir, et force compliments à son vieil ami sur son retour merveilleux à la santé. Puis il descendit conter à M. Brass comment il avait su arranger l’affaire.

 

Toute cette journée et tout le lendemain, le vieillard demeura dans le même état moral. Il parcourait de haut en bas la maison, visitant tour à tour les diverses chambres, comme s’il éprouvait un vague désir de leur dire adieu ; mais il ne fit aucune allusion directe ou indirecte à la visite qu’il avait reçue le matin, ainsi qu’à la nécessité où il était de chercher un autre logis. Il avait bien une idée confuse que son enfant était affligée et menacée d’être réduite au dénûment : car plusieurs fois il la pressa contre son sein et l’invita à se rassurer, en lui disant qu’ils ne seraient point séparés l’un de l’autre. Mais il semblait incapable de juger clairement de leur position réelle : c’était toujours cette créature insouciante, presque insensible, chez qui la souffrance du corps et de l’âme n’avait plus laissé de ressort On appelle cet état l’état d’enfance. Mais il est à l’enfance ce que la mort est au sommeil, une contrefaçon grossière, une abominable moquerie. Trouvez-vous dans les yeux ternes de l’homme qui radote ce vif éclat et cette vie de l’enfance, cette gaieté qui n’a pas subi de frein, cette franchise que rien n’a refroidie, cette espérance que la réalité n’a point flétrie, ces joies qui passent en fleurissant ? De même aussi, dans les lignes rigides de la mort, aux yeux caves et ternes, trouvez-vous la beauté calme du sommeil, qui exprime le repos pour les heures écoulées, et la douce et tendre espérance pour celles qui vont suivre ? Placez la mort et le sommeil l’un à côté de l’autre, et voyez si vous pourrez leur trouver quelque affinité. Mettez ensemble l’enfant et l’homme tombé en enfance, et vous rougirez de la sotte folie qui diffame notre premier état de bonheur en osant donner son nom à une image si laide et si difforme.

 

Le mercredi arriva. Pas de changement chez le vieillard. Cependant le soir même, tandis qu’il était assis en silence auprès de son enfant, il se passa en lui quelque chose de nouveau.

 

Dans une petite cour sombre, au-dessous de la fenêtre, il y avait un arbre, assez vert et assez touffu pour le lieu où il avait grandi. L’air passait à travers ses feuilles qui jetaient une ombre mouvante sur la blanche muraille. Le vieillard resta à contempler l’ombre qui se jouait ainsi sur ce point lumineux ; il demeura à la même place jusqu’au coucher du soleil, et même après que la nuit fut venue et que la lune eut commencé à se lever doucement.

 

Pour un homme qui avait été si longtemps cloué sur un lit de souffrances, ces quelques feuilles vertes et cette lumière paisible, bien que gâtées par le voisinage des cheminées et des toits, étaient encore agréables à contempler, elles pouvaient faire rêver à des campagnes lointaines, asile du repos et de la paix. L’enfant vit bien plus d’une fois, sans rien dire, que son grand-père était ému. Mais à la fin, le vieillard se mit à verser des larmes, et la vue de ces larmes soulagea le cœur malade de Nelly ; puis, il parut vouloir se jeter aux pieds de sa petite-fille et la supplia de lui pardonner.

 

« Vous pardonner quoi ?… dit Nelly qui le retint vivement Oh ! grand-papa, qu’ai-je à vous pardonner, moi ?

 

– Tout ce qui a eu lieu, tout ce qui t’est arrivé à toi, Nell tout ce qui s’est accompli pendant ce malheureux rêve !

 

– Ne dites pas cela, je vous en prie. Parlons d’autre chose.

 

– Oui, oui, dit-il, parlons d’autre chose… Parlons de ce dont nous parlions il y a longtemps, il y a des mois… Étaient-ce des mois, des semaines ou des jours, dis-moi, Nell ?

 

– Je ne vous comprends pas.

 

– Cela m’est revenu aujourd’hui… Cela m’est revenu depuis que nous sommes assis à cette place Je te remercie, ma Nell !…

 

– De quoi, mon cher grand-papa ?

 

– De ce que tu as dit d’abord que nous deviendrions mendiants. Parlons bas. Attention ! car si les gens d’en bas connaissaient notre projet, ils crieraient que je suis fou et ils te sépareraient de moi. Ne restons pas ici un jour de plus. Allons loin d’ici, loin d’ici !

 

– Oui, allons ! dit l’enfant avec chaleur. Quittons cette maison, pour n’y plus revenir et pour n’y plus penser. Errons nu-pieds à travers le monde plutôt que de demeurer ici.

 

– Mon enfant, dit le vieillard, nous irons à pied à travers champs et bois, le long des rivières, nous confiant à la garde de Dieu dans les lieux où il règne. Il vaut mieux, la nuit, coucher sur la terre, en face du ciel ouvert, que là où nous sommes, et contempler l’immensité radieuse de l’horizon, que de vivre dans des chambres étroites, toujours pleines de soucis et de tristes rêves. O ma Nell ! nous serons unis et heureux encore, et nous apprendrons à oublier le passé comme s’il n’avait jamais existé.

 

– Nous serons heureux ! s’écria l’enfant. Nous ne serons plus ici !

 

– Non, nous n’y serons plus jamais, jamais ; c’est la vérité. Partons furtivement demain matin, de bonne heure, et bien doucement, afin de n’être ni vus ni entendus ; qu’aucun indice ne puisse les mettre sur notre trace. Pauvre Nell ! ta joue est pâle, tes yeux sont humides de larmes et gros de sommeil, car tu veilles et tu pleures pour moi, je le sais, pour moi. Mais tu seras heureuse encore, joyeuse encore, quand nous serons loin d’ici. Demain matin, ma chérie nous nous détournerons de ce lieu de chagrins, et nous serons heureux et libres comme l’oiseau ! »

 

Le vieillard alors appuya ses mains sur la tête de l’enfant, et en quelques mots saccadés, il dit qu’à partir de ce jour ils erreraient tous deux, çà et là, et ne se quitteraient jamais, jusqu’à ce que la mort, en prenant l’un ou l’autre, eût rompu leur alliance.

 

Le cœur de l’enfant battait fortement d’espoir et de confiance. Elle ne songeait ni à la faim ni à la soif, ni au froid ni à aucune autre souffrance. Dans ce qui lui arrivait, elle ne voyait qu’un moyen de revenir aux plaisirs simples dont ils avaient joui autrefois, d’échapper aux méchantes gens qui l’avaient entourée dans les derniers temps d’épreuve ; enfin, que le retour du vieillard à la santé, à la paix, à une vie paisible et heureuse. Le soleil, les flots, les prés et les belles journées d’été brillaient à ses yeux, et il n’y avait pas une ombre dans ce tableau éclatant.

 

Tandis que le vieillard goûtait dans son lit un bon sommeil de quelques heures, Nelly s’occupait activement des préparatifs de leur fuite. Elle n’avait à emporter pour elle et pour son grand-père qu’un petit nombre d’objets d’habillement délabrés, comme l’était leur fortune ; et de plus, elle mit de côté un bâton sur lequel le vieillard devait appuyer ses faibles pas. Mais sa tâche n’était pas finie ; il lui restait à visiter les pauvres chambres pour la dernière fois.

 

Qu’il y avait loin de cette séparation à ce qu’elle avait pu prévoir, à tout ce qu’elle avait pu jamais se figurer ! Aurait-elle pensé qu’elle dirait une sorte d’adieu triomphant à cette maison, quand le souvenir de tant d’heures qu’elle y avait passées s’élevait dans son cœur ému et lui représentait son désir comme une espèce d’impiété, quelque solitaires et tristes qu’eussent été pour elle la plupart de ces heures !

 

Elle s’assit près de la fenêtre où elle était venue si souvent à la fin du jour, par des soirées bien autrement sombres que celle-ci. Là, toutes les pensées d’espérance et d’amour, qui, en ce lieu même, l’avaient occupée, se représentèrent avec force à son esprit, et effacèrent en un moment ses idées pénibles et lugubres.

 

Sa petite chambre, où si souvent elle s’était agenouillée et avait prié la nuit, prié pour obtenir le jour dont maintenant elle entrevoyait l’aurore, sa petite chambre où elle avait reposé si paisiblement et fait de si doux rêves, il lui était bien dur de ne pouvoir la contempler une dernière fois, d’être forcée de la quitter sans lui donner un regard de tendresse, une larme de reconnaissance. Il s’y trouvait quelques bagatelles sans prix qu’elle eût aimé à emporter ; mais c’était impossible.

 

Elle fut amenée ainsi à penser à son oiseau, pauvre oiseau ! dont la cage était accrochée dans cette chambre. Elle pleura amèrement la perte de cette petite créature. Mais tout à coup elle songea, sans savoir comment et d’où lui vint cette idée, qu’il pourrait bien se faire que l’oiseau tombât dans les mains de Kit, qui en prendrait soin pour l’amour d’elle, croyant peut-être qu’elle l’avait laissé avec l’espérance qu’il s’en occuperait et comme pour lui demander un dernier service. Cette inspiration la calma ; et Nelly alla se mettre au lit avec le cœur soulagé.

 

Ses rêves, pendant son sommeil, promenèrent son esprit au sein d’espaces lumineux, à la poursuite d’un but vague et insaisissable qui reparaissait toujours. Quand Nelly s’éveilla, elle trouva la nuit déjà avancée ; les étoiles brillaient sur la voûte du ciel. Enfin, le jour commença à luire, et les étoiles pâlirent peu à peu. Aussitôt l’enfant se leva et s’apprêta pour le départ.

 

Le vieillard dormait encore : ne voulant pas le troubler, Nelly le laissa sommeiller jusqu’au moment où le soleil parut. Comme il désirait vivement quitter la maison sans perdre une minute, il eut bientôt fait de s’habiller.

 

Alors, l’enfant le prit par la main, et ils se mirent à descendre l’escalier d’un pied léger et prudent, tremblant quand une marche craquait, et s’arrêtant souvent pour prêter l’oreille. Le vieillard avait oublié une sorte de havre-sac contenant le petit bagage qu’il avait à emporter ; et le peu de temps qu’il fallut pour revenir sur ses pas et gravir quelques marches leur sembla un siècle.

 

Enfin, ils atteignirent le rez-de-chaussée, où le ronflement de M. Quilp et du procureur retentit à leurs oreilles d’une manière plus terrible que le rugissement des lions. Les verrous de la porte étaient rouillés, et il était difficile de les tirer sans bruit. Les verrous une fois tirés, il se trouva que la serrure était fermée à double tour, et, pour comble de malheur, que la clef n’y était pas. L’enfant alors se souvint d’avoir entendu dire par une des garde-malades que Quilp avait l’habitude de fermer, la nuit, les portes de la maison et de mettre les clefs dans sa chambre à coucher.

 

Ce ne fut pas sans un grand effroi que la petite Nell, ayant ôté ses souliers et s’étant glissée à travers le magasin d’antiquités, où M. Brass, le plus vilain magot de toute la boutique, donnait sur un matelas, arriva jusqu’à sa chambrette d’autrefois.

 

Elle s’arrêta quelques instants sur le seuil, comme pétrifiée de terreur à la vue de M. Quilp, qui pendait tellement hors du lit, qu’il avait l’air de se tenir sur la tête, et qui, soit à raison de cette position incommode, soit par l’effet d’une de ses jolies habitudes, respirait à longs traits et grondait, la bouche toute grande ouverte ; le blanc des yeux, ou plutôt le jaune (car il avait le blanc des yeux d’un jaune sale), distinctement visible. Ce n’était certes pas le moment de lui demander s’il était indisposé. Aussi, Nelly s’étant emparée de la clef, jeta sur sa chambre un regard rapide ; puis, après avoir passé de nouveau à côté de M. Brass, toujours étendu et endormi, elle rejoignit, saine et sauve, le vieillard. Ils ouvrirent sans bruit la porte, mirent doucement le pied dans la rue et s’arrêtèrent.

 

« Quel chemin suivrons-nous ? » dit l’enfant.

 

Le vieillard promena son regard faible et irrésolu, d’abord sur Nelly, puis à droite et à gauche, puis encore sur l’enfant, et il secoua la tête. Il était évident que Nelly serait désormais son guide. L’enfant comprit son rôle ; elle l’accepta sans hésitation et sans crainte ; et mettant sa main dans celle de son grand-père, elle l’entraîna vivement.

 

Un beau jour de juin venait de commencer ; l’azur du ciel n’était obscurci par aucun nuage, et la lumière en jaillissait de toute part. Les rues étaient encore presque désertes, les maisons et les magasins fermés ; et l’air bienfaisant du matin tombait sur la ville endormie comme le souffle des anges.

 

Remplis d’espérance et de joie, le vieillard et l’enfant traversèrent ce silence paisible, le cœur plein d’espérance et de plaisir. Ils se retrouvaient seuls ensemble ; tout leur semblait brillant et neuf ; rien ne leur rappelait, autrement que par un contraste agréable, la monotonie et la contrainte qu’ils laissaient derrière eux. Les tours et les clochers des églises, naguère sombres et noirs, brillaient maintenant et reflétaient les rayons du soleil ; il n’était pas un angle, pas un coin qui ne fit fête à sa lumière, et l’azur, dans sa profondeur sans limites, versait sa clarté souriante sur tous les objets répandus à la surface de la terre.

 

Ce fut ainsi que nos deux pauvres coureurs d’aventures sortirent de la ville endormie, marchant au hasard, sans savoir où ils allaient.

 

CHAPITRE XIII.

Daniel Quilp, de Tower-Hill, et Sampson Brass, de Bewis-Marks, à Londres, gentleman, l’un des procureurs de Sa Majesté en la cour du King’s Bench et en celle des Common Pleas à Westminster, et en outre solliciteur près la haute cour de Chancellerie, dormaient tranquillement, sans craindre le moindre désagrément, lorsqu’on heurta à la porte de la rue. Ce ne fut d’abord qu’un modeste coup, qui bientôt se reproduisit fréquemment et arriva graduellement au tapage d’une batterie de canon tirant à courts intervalles ses décharges retentissantes. À ce bruit, ledit Quilp se remit à grand’peine dans la position horizontale et leva avec indifférence au plafond un regard assoupi, témoignant qu’il entendait ce fracas avec quelque étonnement, mais sans vouloir seulement se donner la peine d’en chercher l’explication.

 

Cependant le bruit du marteau, au lieu de se régler sur l’état somnolent de Quilp, devenait de plus en plus fort et de plus en plus importun, comme si l’on eût voulu reprocher vivement au nain la peine qu’il avait à s’éveiller tout à fait, après avoir ouvert déjà les yeux. Alors Daniel Quilp commença à comprendre qu’il pouvait bien y avoir quelqu’un à la porte, et il en vint ainsi à se rappeler que c’était le vendredi matin, et qu’il avait ordonné à mistress Quilp, de venir le trouver de bonne heure.

 

M. Brass, après bien des contorsions pour prendre successivement diverses attitudes étranges, après avoir plusieurs fois tortillé sa bouche et ses yeux avec l’expression qu’on peut avoir quant on vient de manger dans leur primeur des groseilles à maquereau encore vertes ; M. Brass, disons-nous, fut éveillé aussi en ce moment. Voyant M. Quilp en train de s’habiller, il se hâta d’en faire autant, mettant ses souliers avant ses bas, fourrant ses jambes dans les manches de son habit, commettant, en un mot, une foule de petites erreurs dans sa toilette, comme cela arrive tous les jours aux gens qui s’habillent en toute hâte et sont encore sous l’empire du sommeil auquel ils ont été arrachés en sursaut.

 

Tandis que le procureur se donnait toute cette peine, le nain cherchait à tâtons sur la table, proférant entre ses dents des imprécations furieuses contre lui-même, contre le genre humain, et par-dessus le marché contre les objets inanimés ; ce qui amena M. Brass à lui demander :

 

« Qu’y a-t-il ?

 

– La clef ! dit le nain le regardant de travers, la clef de la porte du magasin !… Voilà ce qu’il y a !… Savez-vous où elle est ?

 

– Comment pourrais-je le savoir, monsieur ?

 

– Comment vous pourriez le savoir !… répéta Quilp en ricanant. Le bel homme de loi !… Fi, l’idiot ! »

 

Sans se permettre de représenter au nain, vu sa mauvaise humeur, que si une autre personne avait égaré la clef, son savoir légal, à lui Brass, n’avait rien à voir là dedans ; ce dernier représenta humblement que l’on avait sans doute oublié la veille de retirer la clef, et qu’elle se trouvait probablement encore dans la serrure. M. Quilp, bien qu’il fût persuadé du contraire, car il se rappelait l’avoir soigneusement emportée, voulut bien admettre que le fait fût possible, et, en conséquence, il se dirigea en grommelant vers la porte où il pensait retrouver la clef.

 

Précisément, à l’instant même où M. Quilp étendait la main sur la serrure et remarquait avec stupéfaction que les verrous avaient été tirés, le marteau retentit plus bruyamment que jamais, et le rayon lumineux qui brillait à travers le trou de la serrure fut intercepté du dehors par un œil humain. Le nain, exaspéré au plus haut degré et désireux de décharger sur quelqu’un sa mauvaise humeur, se détermina à s’élancer tout à coup dans la rue et à se ruer sur Mme Quilp pour reconnaître à sa manière l’empressement qu’elle avait mis à venir.

 

Dans ce dessein, il tourna doucement la clef, et, ouvrant en même temps la porte, il fondit comme un oiseau de proie sur la personne qui attendait et venait justement de lever le marteau pour frapper de nouveau. Quilp se jeta sur cette personne, la tête en avant, jouant à la fois des poings et des pieds, et grinçant des dents avec rage.

 

Mais, bien loin de s’attaquer à une victime inoffensive qui implorât sa pitié, le nain ne fut pas plutôt à portée de l’individu qu’il avait pris pour sa femme, qu’il fut salué de deux solides coups de poing sur la tête, de deux autres d’égale qualité dans la poitrine, et que, dans la lutte corps à corps, il reçut une telle pluie de horions, qu’il dut reconnaître que, cette fois, il avait affaire à un adversaire habile et expérimenté. Sans se laisser intimider par cette réception, il se cramponna étroitement à son ennemi, et se mit à mordre et à frapper avec tant d’ardeur et d’opiniâtreté, qu’il se passa au moins deux minutes avant que l’autre pût se dégager. Alors, mais seulement alors, Daniel Quilp se trouva, tout rouge et les cheveux en désordre, au beau milieu de la rue, tandis que M. Richard Swiveller exécutait autour de lui une sorte de danse, tout en lui demandant s’il en voulait encore un peu.

 

« Il y en a encore au magasin, dit M. Swiveller prenant tour à tour les diverses attitudes menaçantes du boxeur ; j’ai toujours soin d’en tenir un assortiment complet à la disposition des pratiques ; j’exécute la commission avec soin et promptitude. En voulez-vous encore un peu, monsieur ? Ne vous gênez pas si vous n’êtes pas content.

 

– Je croyais que c’était une autre personne, dit Quilp en frottant ses épaules. Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas que c’était vous ?

 

– Et vous, pourquoi ne disiez-vous pas que c’était vous, au lieu de vous ruer hors de la maison comme un échappé de Bedlam ?

 

– C’était donc vous qui frappiez ? demanda le nain se remettant sur ses jambes avec un grognement. C’était vous, hein ?

 

– Moi-même en personne. La dame que voici avait commencé quand je suis arrivé, mais elle frappait trop doucement ; je lui suis venu en aide. »

 

En parlant ainsi, il indiqua Mme Quilp, qui se tenait toute tremblante à quelque distance.

 

« Hum ! grommela le nain, jetant sur sa femme un regard de colère, je savais bien que c’était votre faute. Quant à vous, monsieur, est-ce que vous ne saviez pas qu’il y avait là dedans un malade, pour frapper ainsi à enfoncer la porte ?

 

– Dieu me damne ! répondit Richard ; c’est justement pour ça. Je croyais que tout le monde était mort dans la maison.

 

– Je suppose que vous venez pour quelque chose ? Qu’est-ce qui vous amène ?

 

– Je viens savoir comment va le vieux brave homme et l’apprendre de Nelly elle-même, avec qui je désire avoir un petit moment d’entretien. Je suis un ami de la famille, monsieur, du moins, je suis ami de quelqu’un de la famille, ce qui revient au même.

 

– En ce cas, entrez, dit le nain. Passez, monsieur, passez. Maintenant, à Mme Quilp. Après vous, m’dame. »

 

Mistress Quilp hésitait, mais M. Quilp insista. Ce n’était pas là un assaut de politesses ou une simple affaire de forme ; car Betzy savait trop bien que son cher mari ne désirait entrer le dernier dans la maison que pour saisir le moment de lui pincer les bras, qui étaient rarement sans porter les marques noires ou bleues des doigts du nain. M. Swiveller, qui n’était pas dans la confidence, fut quelque peu surpris d’entendre un cri étouffé, et, s’étant retourné, de voir Mme Quilp qui faisait un bond douloureux derrière lui ; mais il ne fit pas de remarque à ce sujet, et bientôt il n’y pensa plus.

 

« Allons, madame Quilp, dit le nain lorsqu’ils eurent pénétré dans la boutique, montez, s’il vous plaît, à la chambre de Nelly, et prévenez la petite qu’on la demande.

 

– Vous avez l’air de faire comme chez vous, dit Richard qui ignorait les prérogatives de Quilp.

 

– Je suis chez moi, jeune homme, » répondit Quilp.

 

Dick en était à chercher le sens de ces paroles, et, bien plus encore, celui de la présence de M. Brass, quand Mme Quilp descendit l’escalier quatre à quatre en annonçant que les chambres étaient vides.

 

« Vides !… Sotte que vous êtes ! dit le nain.

 

– Je vous assure, mon cher Quilp, répliqua sa femme en tremblant, que je suis entrée dans chaque chambre et n’y ai trouvé âme qui vive.

 

– Ceci, dit M. Brass avec vivacité et en frappant des mains, ceci m’explique le mystère de la clef. »

 

Quilp regarda successivement d’un air refrogné le procureur, Betzy et Richard Swiveller ; mais ne recevant d’aucun d’eux les éclaircissements qu’il lui fallait, il monta l’escalier en toute hâte, et bientôt le redescendit non moins précipitamment, en confirmant lui-même le rapport qu’il venait d’entendre.

 

« Singulière manière de partir, dit-il en regardant Swiveller ; partir sans m’en prévenir, moi un ami si discret, si intime !… Ah ! sans doute il a mieux aimé m’écrire, ou me faire écrire par Nelly… Oui, oui, c’est cela, Nelly a tant d’amitié pour moi… cette gentille Nelly ! »

 

M. Swiveller paraissait, et il était réellement confondu de surprise. Après avoir jeté sur lui un coup d’œil à la dérobée, Quilp se tourna vers M. Brass et lui dit, avec un ton d’autorité et d’insouciance, qu’il ne fallait pas que cette circonstance les empêchât de procéder à l’enlèvement des meubles, et il ajouta :

 

« Nous savions bien que le vieux et la petite devaient partir aujourd’hui, mais non qu’ils partiraient de si bonne heure ni si tranquillement. Enfin, ils avaient leurs raisons, ils avaient leurs raisons.

 

– Où diable sont-ils allés ?… » dit Richard toujours stupéfait.

 

Quilp branla la tête et se pinça les lèvres de façon à faire croire qu’il savait très-bien le fond des choses, mais qu’il n’était pas libre de le dire.

 

« Et, demanda Dick, remarquant le désordre qui régnait autour de lui, qu’entendez-vous par cet enlèvement des meubles ?

 

– Cela signifie que je les ai achetés, mon cher monsieur. Eh bien, après ?

 

– Est-ce que par hasard ce vieux sournois-là aurait fait fortune, et serait allé vivre dans une villa paisible, en quelque site pittoresque, à peu de distance de la mer agitée ?… » dit Richard de plus en plus confondu d’étonnement.

 

À quoi le nain répliqua en frottant ses mains avec force :

 

« Peut-être bien, et il aura eu soin de cacher le lieu de sa retraite pour ne pas recevoir trop souvent la visite de son cher petit-fils et de ses amis dévoués !… Je l’ignore, moi, mais vous, qu’en dites-vous ? »

 

Richard Swiveller était atterré par ce revirement inattendu qui menaçait d’une ruine complète le plan auquel il s’était si fortement associé, et semblait détruire dans leur germe même ses projets de fortune. N’ayant appris de Frédéric Trent que le soir précédent la maladie du vieillard, il s’était hâté de faire, auprès de Nelly, sa visite de condoléance et de curiosité, en apportant un premier à-compte de cette éloquence fascinante sur laquelle il comptait pour enflammer un jour le cœur de la jeune fille. Et lorsqu’il avait examiné en lui-même toutes les manières d’être gracieux et persuasif ; lorsqu’il avait médité sur la terrible revanche qu’il comptait prendre de la coquetterie de Sophie Wackles ; voilà que Nell, le vieillard et l’argent, tout était parti, fondu, décampé Dieu sait où, comme si son plan avait été deviné et que l’on eût voulu le renverser dès le début, sans plus attendre.

 

Au fond du cœur, Daniel Quilp se sentit à la fois surpris et troublé par cette fuite. Il n’échappait pas à son esprit pénétrant que les fugitifs devaient avoir emporté quelques vêtements indispensables ; et, connaissant l’état de faiblesse où était tombée l’intelligence du vieillard, il s’étonnait que celui-ci eût pu avec le concours de l’enfant aller si vite en besogne. On ne saurait supposer, sans faire injure à M. Quilp, qu’il fût tourmenté par l’intérêt charitable que lui inspiraient le vieillard et Nelly. Ce qui le troublait, c’était la crainte que son débiteur n’eût eu quelque magot caché ; or, la seule idée que lui, Quilp, n’eût pas flairé cet argent et l’eût laissé échapper de ses griffes, cette idée le remplissait de honte et de remords.

 

Dans son état d’anxiété, c’était cependant une consolation pour lui que Richard Swiveller fût, pour des motifs différents, non moins irrité, non moins désappointé que lui dans cette affaire. Bien certainement, pensait le nain, il était venu ici dans l’intérêt de son ami, afin d’arracher au vieillard, soit par la flatterie, soit par la crainte, quelque parcelle du bien dont ils le croyaient abondamment pourvu. Quilp trouva donc du plaisir à vexer Swiveller, en lui traçant le tableau des richesses que le vieillard avait dû entasser, et à s’étendre longuement sur l’art avec lequel celui-ci avait su se mettre à l’abri des importuns.

 

« C’est bien, dit Richard d’un air découragé ; il n’est pas nécessaire, je suppose, que je reste ici.

 

– Pas le moins du monde, répondit le nain.

 

– Vous leur direz que je suis venu… n’est-ce pas ?

 

– Certainement… la première fois que je les verrai.

 

– Et dites-leur bien, monsieur, que j’ai été porté ici sur les ailes de la concorde, que j’étais venu pour écarter, avec le râteau de l’amitié, les semences de la violence mutuelle et de l’aigreur, et pour semer, à leur place, les germes de l’harmonie sociale. Voulez-vous avoir la bonté de vous charger de cette commission, monsieur ?

 

– Très-volontiers, répondit Quilp.

 

– Voulez-vous, monsieur, être assez bon pour ajouter, dit encore M. Swiveller en exhibant une toute petite carte chiffonnée, que voilà mon adresse, et qu’on me trouve chez moi tous les matins. Deux coups bien distincts suffiront en tout temps pour faire paraître la gouvernante. Mes amis particuliers, monsieur, ont coutume d’éternuer quand la porte est ouverte, afin d’avertir cette fille qu’ils sont mes amis et qu’il n’ont point de motifs intéressés pour s’informer si j’y suis. Ah ! pardon… Voulez-vous me permettre de jeter encore un regard sur cette carte ?

 

– Comme il vous plaira, dit Quilp.

 

– Par une petite erreur qui n’a rien que de très-naturel, dit Richard, substituant une autre carte à la première, je vous avais remis mon laisser-passer du cercle choisi que j’appelle les glorieux Apollinistes, cercle dînatoire, dont j’ai l’honneur d’être président perpétuel. Voici le document officiel que j’ai à vous laisser, monsieur. Bonjour. »

 

Quilp lui souhaita le bonjour ; le grand maître perpétuel des glorieux Apollinistes leva son chapeau en l’honneur de Mme Quilp, le replaça négligemment sur le côté de sa tête, pirouetta et disparut.

 

Sur ces entrefaites, des charrettes étaient arrivées pour emporter les meubles ; de solides gaillards, coiffés de morceaux de tapis, balançaient sur leur tête des caisses à déménagement et autres bagatelles du même genre, et accomplissaient des exploits musculaires qui rehaussaient singulièrement l’éclat de leur teint. Pour ne pas rester en arrière dans le mouvement, M. Quilp se mit à l’œuvre avec une vigueur extraordinaire, poussant et gourmandant tout le monde comme un vrai démon ; imposant à Mme Quilp une quantité de travaux rudes et impraticables portant lui-même du haut en bas, sans effort apparent, les plus lourds fardeaux ; lançant des coups de pied à son commis du débarcadère toutes les fois qu’il pouvait l’attraper ; et, faisant exprès d’administrer avec sa charge des bosses à la tête ou des renfoncements dans la poitrine de M. Brass, qui se tenait debout dans l’escalier sur son passage pour satisfaire la curiosité des voisins, selon les devoirs de son rôle. Sa présence et son exemple inspirèrent tant d’ardeur aux gens employés par lui, qu’au bout d’un petit nombre d’heures, la maison fut complètement débarrassée et qu’il n’y resta rien que des débris de paillassons, des pots à bière vides et des brins de paille éparpillée.

 

Assis dans le parloir sur un de ces morceaux de nattes, comme un chef africain, le nain se régalait de pain, de fromage et de bière, quand il remarqua, sans en avoir l’air, qu’il y avait un jeune homme qui du dehors jetait un regard curieux dans l’intérieur de la maison. Certain que c’était Kit, bien qu’il eût vu tout au plus le bout de son nez, M. Quilp l’appela par son nom. Kit entra aussitôt et demanda ce qu’on lui voulait.

 

« Venez ici, monsieur, dit le nain. Eh bien, voilà donc, votre vieux maître et votre jeune maîtresse partis !

 

– Comment ? s’écria Kit, regardant tout autour de lui.

 

– Prétendez-vous n’en rien savoir ? dit aigrement Quilp. Où sont-ils allés ?

 

– Je l’ignore.

 

– C’est bon, c’est bon. Osez-vous bien affirmer que vous ignoriez qu’ils fussent partis secrètement ce matin au point du jour ?

 

– Je n’en savais rien, dit le jeune homme plein de surprise.

 

– Vous n’en saviez rien !… Je sais bien, moi, que la nuit dernière vous avez rôdé autour de la maison comme un voleur !… Ne vous a-t-on pas alors conté la chose en confidence ?

 

– Non.

 

– Non ?… Alors, qu’est-ce qu’on vous a dit ? de quoi parliez-vous ? »

 

Kit ne voyant pas de raison pour garder le secret sur sa conduite, exposa le motif qui l’avait amené et la proposition qu’il avait faite.

 

« Oh ! dit le nain après un moment de réflexion, nul doute qu’ils ne viennent chez vous.

 

– Vous pensez qu’ils y viendront !… s’écria vivement Kit.

 

– Je le pense. Maintenant, quand vous les verrez, faites-le moi savoir ; vous m’entendez ? Faites-le-moi savoir, et je vous donnerai quelque chose. Je désire leur rendre service, et je ne puis leur rendre service, à moins de connaître où ils sont allés. Vous m’entendez ? »

 

Le jeune homme se sentait disposé à répondre au nain d’une manière qui eût enflammé la bile de cet irritable questionneur, quand le commis du débarcadère, qui avait visité successivement les chambres pour voir si l’on n’y avait rien oublié, reparut en criant : « V’là un oiseau. Qu’est-ce qu’il faut en faire ?

 

– Tordez-lui le cou, répondit Quilp.

 

– Non, non !… dit Kit en s’avançant. Donnez-le-moi.

 

– Oh ! oui, dit l’autre garçon ! Venez-y donc ! Voulez-vous laisser la cage tranquille… Voulez-vous me laisser tordre le cou à l’oiseau ? Le maître m’a dit de le faire. Voulez-vous laisser la cage tranquille ?

 

– Donnez-la-moi, donnez, chiens que vous êtes !… hurla Quilp. Battez-vous à qui l’aura, chiens que vous êtes ! ou bien c’est moi-même qui tordrai le cou à l’oiseau. »

 

Sans qu’il fût nécessaire de les y pousser davantage, les deux jeunes garçons tombèrent l’un sur l’autre, s’escrimant des dents et des ongles, tandis que Quilp, tenant la cage d’une main et, de l’autre, labourant avec ardeur le sol de son couteau, excitait les combattants à redoubler leurs coups par ses cris féroces et les sarcasmes qu’il leur lançait. Tous deux étaient d’égale taille ; ils se roulaient en échangeant des horions qui n’étaient pas une plaisanterie. Kit, enfin, assena un coup de poing bien dirigé dans la poitrine de son adversaire, se dégagea et se releva prestement ; puis, arrachant la cage des mains de Quilp, il s’enfuit avec son butin.

 

Il ne s’arrêta dans sa course qu’en arrivant chez lui. La vue de sa figure ensanglantée causa une profonde épouvante à la mère, et fit jeter des cris d’effroi au plus âgé des deux enfants.

 

« Bonté du ciel ! Kit, dit vivement mistress Nubbles, qu’y a-t-il donc ? que venez~vous de faire ?

 

– Ce n’est rien, mère, répondit-il en s’essuyant le visage avec la serviette accrochée derrière la porte. Je n’ai point de mal, n’ayez pas peur. Je me suis battu pour un oiseau, et je l’ai gagné, voilà tout. Taisez-vous, petit Jacob. Je n’ai jamais vu un enfant aussi méchant.

 

– Comment ! vous vous êtes battu pour un oiseau ! s’écria la mère.

 

– Oui, je me suis battu pour un oiseau… et le voici ! C’est l’oiseau de miss Nelly, ma mère ; on allait lui tordre le cou. Je l’ai empêché ; moi !… Ah ! ah ! ah !… Ils voulaient lui tordre le cou, et devant moi encore !… plus souvent, ma mère ! Ah ! ah ! ah ! »

 

Kit, en riant de tout son cœur, avec sa face enflée et meurtrie, qui sortait de la serviette, communiqua sa gaieté au petit Jacob ; la mère se mit à rire à son tour ; le poupon, à chanter et à gigoter avec joie ; et tous rirent de compagnie, un peu en l’honneur du triomphe de Kit, mais surtout parce qu’ils s’aimaient beaucoup les uns les autres. Après cet accès d’hilarité, Kit montra l’oiseau aux deux enfants comme une grande et précieuse rareté (ce n’était qu’une pauvre linotte) ; puis, cherchant à la muraille un vieux clou, il se fit avec une table et une chaise un échafaudage sur lequel il grimpa lestement pour arracher le clou avec ardeur.

 

« Voyons, dit-il ; il faut que j’accroche la cage près de la fenêtre… Ce sera plus agréable pour l’oiseau… De là, il apercevra le ciel tout à son aise, si ça lui plaît. Il chante bien, allez, je puis vous le garantir. »

 

Kit recommença de ce côté son échafaudage, et armé du tisonnier en guise de marteau, il enfonça son clou et y suspendit la cage, à la grande satisfaction de toute la famille. Tout étant bien arrangé et consolidé, il se retira près de la cheminée pour admirer de là son œuvre à laquelle on déclara tout d’une voix qu’il ne manquait plus rien.

 

« Et maintenant, mère, dit-il, je veux, sans perdre un moment, sortir pour aller voir si je trouverai un cheval à tenir ; et alors, avec mon gain, je pourrai acheter du millet pour l’oiseau et pour vous un morceau de quelque chose de bon par-dessus le marché. »

 

CHAPITRE XIV.

Comme Kit pouvait aisément s’imaginer que la maison du vieillard se trouvait sur son chemin, vu que son chemin était partout et nulle part, il se sentit entraîné à la contempler une fois encore en passant, et il se fit une nécessité rigoureuse et comme un devoir pénible de ce qui n’était qu’un désir qu’il ne pouvait s’empêcher de satisfaire. Il n’est pas rare de voir des hommes, bien au-dessus de Christophe Nubbles par la naissance et l’éducation, transformer leurs goûts en obligations rigoureuses, dans des questions moins innocentes, et se faire un grand mérite de l’abnégation avec laquelle ils se sont satisfaits. Cette fois, Kit n’avait aucune précaution à prendre ; il n’avait, pas non plus à craindre d’être arrêté par un nouveau combat contre le commis de Daniel Quilp. La maison était complètement déserte, la poussière et l’ombre semblaient l’avoir envahie comme si elle était restée inhabitée depuis plusieurs mois. Un gros cadenas fermait la porte ; des lambeaux d’étoffes fanées et de rideaux pendaient tristement aux fenêtres supérieures à demi fermées, et les ouvertures pratiquées dans les volets des fenêtres d’en bas ne laissaient voir que les ténèbres qui régnaient à l’intérieur. Quelques-uns des carreaux de la croisée, près de laquelle Kit avait si souvent fait le guet, avaient été brisés dans le déménagement précipité de la matinée, et cette chambre où Nelly venait rêver autrefois paraissait plus qu’aucune autre abandonnée et mélancolique. Une troupe de polissons avait pris possession des marches de la porte : les uns jouaient avec le marteau et écoutaient avec un plaisir mêlé d’effroi le bruit sourd qu’il produisait dans la maison dévastée ; les autres, groupés autour du trou de la serrure, guettaient, moitié en riant et moitié sérieusement le revenant que déjà l’imagination évoquait du sein de cette obscurité récente, grâce au mystère qui avait couvert les derniers habitants de la maison. Cette maison, la seule qui fût fermée et sans vie au milieu de l’agitation et du bruit de la rue, offrait un tableau de désolation ; et Kit, se rappelant l’excellent feu qui, jadis, y brillait en hiver, et le rire franc qui alors faisait retentir la petite chambre, s’éloigna à la hâte, rempli de chagrin.

 

Rendons au pauvre Kit la justice de déclarer que son esprit n’avait nullement le tour sentimental, et qu’il n’avait peut-être pas de toute sa vie entendu prononcer cet adjectif. C’était seulement un bon garçon reconnaissant, qui n’avait ni grâces ni belles manières ; par conséquent, au lieu de retourner chez lui dans son chagrin pour battre les enfants et dire des injures à sa mère, comme le feraient nos gens bien éduqués qui, lorsqu’ils sont mécontents, voudraient voir aussi tout le monde malheureux, Kit se contenta de penser à donner le plus possible de bien-être à sa famille.

 

Bon Dieu ! qu’il y avait donc de beaux messieurs chevauchant de tous côtés, mais qu’il y en avait peu qui eussent besoin de donner leurs chevaux à garder ! Un brave spéculateur de la Cité, ou bien un membre de quelque commission de statistique du parlement aurait pu calculer, à une fraction près, d’après tous les cavaliers qui galopaient, quelle somme produiraient en un an, dans la ville de Londres, les chevaux qu’on donnerait à garder. Et, sans nul doute, cette somme n’eût pas été méprisable, si la vingtième partie seulement des gentlemen qui n’avaient pas de grooms eût voulu mettre pied à terre ; mais ils n’en faisaient rien ; et souvent il ne faut qu’une misérable bagatelle comme celle-là pour détruire dans leur base les calculs les plus ingénieux.

 

Kit marchait droit devant lui, tantôt vite, tantôt tout doucement, ralentissant son pas s’il voyait un cavalier modérer l’allure de son cheval et tourner la tête ; ou bien embrassant toute la rue de son regard pénétrant, comme s’il saisissait au loin l’apparition lumineuse d’un cavalier cheminant bien tranquillement à l’ombre, de l’air d’un homme qui à chaque porte promettait de s’arrêter. Mais ils passaient tous l’un après l’autre, sans laisser un penny à gagner après eux. « Je voudrais bien savoir, pensait le jeune homme, si un de ces messieurs, venant à apprendre que nous n’avons rien dans le buffet, ne ferait pas halte tout exprès, et s’il ne feindrait pas d’avoir besoin d’entrer dans une maison, afin de me faire gagner quelque chose. »

 

Fatigué d’avoir arpenté tant de rues, sans parler de ses désappointements multipliés, il s’était assis sur une marche de porte afin de se reposer un peu, lorsqu’il vit arriver de son côté une petite chaise à quatre roues, aux ressorts grinçants et criards, tirée par un petit poney d’un poil bourru et d’un caractère évidemment indocile, et conduite par un petit vieillard gros et gras, de mine pacifique. Auprès du petit vieillard était assise une petite vieille dame grosse et grasse et pacifique comme lui ; le poney allait à sa fantaisie, ne faisant que ce qui lui passait par la tête. Si le vieux monsieur le gourmandait en secouant les rênes, le poney répliquait en secouant sa tête. Il était aisé de comprendre que tout ce qu’on pourrait obtenir du poney, ce serait qu’il voulût bien suivre une rue que son maître avait des raisons particulières de vouloir enfiler ; mais il paraissait bien entendu entre eux qu’on laisserait le poney s’y prendre pour cela comme il voudrait, ou qu’on n’en obtiendrait rien.

 

Comme la voiture passait près de l’endroit où il était assis, Kit regarda si attentivement ce petit équipage, que le vieux monsieur remarqua notre jeune garçon ; et Kit s’étant levé avec empressement, chapeau bas, le vieux monsieur ordonna au poney de s’arrêter, ordre auquel le poney se conforma gracieusement, cette partie des devoirs de sa charge lui étant rarement désagréable.

 

« Je vous demande pardon, monsieur, dit Kit. Je suis fâché que vous vous arrêtiez pour moi. Je voulais seulement vous demander si votre intention était de faire garder votre cheval.

 

– Je vais dans la rue voisine. Si vous voulez nous y suivre, vous aurez le pourboire. »

 

Kit le remercia et le suivit tout joyeux. Le poney prit son élan en décrivant un angle aigu pour examiner de près un lampadaire de l’autre côté de la rue, puis il revint par la tangente, de l’autre côté, vers un autre lampadaire qu’il voulait sans doute comparer avec le premier. Ayant satisfait sa curiosité et observé que les deux réverbères étaient de même modèle et de même matière, il fit un temps d’arrêt, sans doute pour se livrer à la méditation qui l’absorbait.

 

« Voulez-vous bien marcher, monsieur, dit le petit vieillard, ou votre intention est-elle de nous faire rester ici pour manquer notre rendez-vous ? »

 

Le poney resta immobile.

 

« Oh ! méchant Whisker ! dit la vieille dame. Fi ! fi donc !… Je suis honteuse de votre conduite !…»

 

Le poney parut touché de cet appel fait à ses sentiments : car il se remit à trotter, bien qu’avec une certaine humeur boudeuse, et ne s’arrêta plus qu’en arrivant à une porte où se trouvait une plaque de cuivre avec ces mots : WITHERDEN, NOTAIRE. Le vieux monsieur descendit, aida la vieille dame à descendre et tira du coffre, sous le siège, un immense bouquet ressemblant, pour la forme et la dimension, à une large bassinoire, moins le manche. La dame entra dans la maison, d’un air grave et majestueux, suivie de près par le vieux gentleman qui était pied bot.

 

Ils furent introduits, à ce qu’on put croire au son assourdi de leur voix, dans un parloir donnant sur le devant et qui paraissait être une espèce de bureau. Comme il faisait très-chaud et que la rue était fort tranquille, on avait laissé les fenêtres toutes grandes ouvertes, et il était très-facile d’entendre, à travers les stores vénitiens, ce qui se passait à l’intérieur.

 

D’abord ce furent de grandes poignées de main, un grand bruit de pieds que suivit apparemment l’offre du bouquet ; car une voix, probablement celle de M. Witherden, le notaire, s’écria à plusieurs reprises : « Délicieux !… Il embaume !… » et un nez, qui devait appartenir au dit personnage, respira l’odeur du bouquet avec un reniflement qui témoignait de son plaisir infini.

 

« Je l’ai apporté en l’honneur de cette occasion, monsieur, dit la vieille dame.

 

– Une occasion, certes, madame ; une occasion qui m’honore, madame, oui, qui m’honore, répondit M. Witherden. J’ai eu chez moi plus d’un jeune homme, madame, plus d’un jeune homme. Il en est plusieurs qui sont arrivés à la fortune et ont oublié leurs anciens compagnons et amis, madame ; il en est d’autres qui, en ce jour, ont l’habitude de venir me voir et me dire : « Monsieur Witherden, les plus heureuses heures que j’ai connues dans ma vie sont celles que j’ai passées dans votre étude, assis sur ce tabouret ! » Mais parmi mes clercs, madame, quel qu’ait été mon attachement pour eux, il n’en est aucun dont j’aie jamais auguré aussi bien que de votre fils.

 

– Oh ! cher monsieur, s’écria la vieille dame, vous ne savez pas toute la joie que vous nous faites en nous parlant de la sorte.

 

– Je dis, madame, ce que je pense d’un honnête homme. Et l’honnête homme est, comme dit le poète, le plus noble ouvrage sorti des mains de Dieu. Je suis complètement de l’avis du poète, madame. Mettez d’un côté les chaînes des Alpes, de l’autre un colibri, il n’est rien, comme chef-d’œuvre de la création, à comparer à l’honnête homme, ou à l’honnête femme, bien entendu qui dit l’homme dit la femme.

 

– Tout ce que M. Witherden veut bien dire de moi, reprit alors une petite voix douce, je puis le dire bien mieux encore de lui, assurément.

 

– C’est une circonstance heureuse, très-heureuse, reprit le notaire, que ce soit aujourd’hui le vingt-huitième anniversaire du jour de sa naissance, et j’espère savoir l’apprécier. J’ai la confiance, mon cher monsieur Garland, que nous aurons lieu de nous féliciter ensemble de cette heureuse rencontre. »

 

Le vieux monsieur répondit que c’était son plus cher désir. En conséquence, les poignées de main recommencèrent de plus belle ; puis le vieillard ajouta :

 

« Quoi qu’on en puisse dire, j’affirme que jamais fils n’a donné plus de satisfaction à ses parents que notre Abel Garland. Sa mère et moi, nous nous sommes mariés tard, ayant attendu un assez grand nombre d’années, jusqu’à ce que nous fussions dans une bonne position. Quand je pense que le ciel nous a fait la grâce de bénir notre union tardive en nous donnant un fils qui s’est montré toujours soumis et affectueux, c’est pour nous deux, monsieur, une source de bonheur inappréciable.

 

– Oh ! vous avez raison, je n’en doute pas, répliqua le notaire d’un accent sympathique. À la vue d’une telle félicité, je déplore encore plus d’être resté célibataire. Il y avait autrefois une jeune personne, monsieur, la fille d’un armateur des plus honorables… Mais c’est une faiblesse de parler de cela. Chukster, apportez ici le contrat d’apprentissage de M. Abel.

 

– Vous voyez, monsieur Witherden, dit la vieille dame, qu’Abel n’a pas été élevé comme la plupart des jeunes gens. Il a toujours trouvé son plaisir dans notre société, toujours il a été avec nous. Jamais Abel ne nous a quittés, même pour une seule journée. N’est-il pas vrai, mon ami ?

 

– Jamais, ma chère, excepté quand il alla à Margate, un samedi, avec M. Tomkinley, qui avait été professeur dans cet établissement. Il en revint le lundi ; mais, vous vous en souvenez, il fut ensuite très-malade ; c’était vraiment un excès de dissipation dont nous avons été punis.

 

– Il n’en avait pas l’habitude, vous le savez, dit la vieille dame, et il n’était pas de force à le supporter, c’est certain. En outre, il ne trouvait pas de plaisir à se trouver sans nous, et il n’avait personne pour causer avec lui et le distraire.

 

– C’est la vérité, dit la même petite voix tranquille qu’on avait entendue déjà. J’étais loin de maman, j’étais désolé en songeant que j’avais laissé la mer entre nous !… Oh ! jamais je n’oublierai mon impression quand je pensai que la mer était entre nous !

 

– C’était bien légitime en pareille circonstance, dit le notaire. Les sentiments de M. Abel faisaient honneur à son caractère, ils font honneur à votre caractère, madame, au caractère de son père, et à la nature humaine. Il ne s’est pas démenti chez moi ; c’est le même sentiment qui inspire toujours sa conduite honnête et régulière. Je vais signer le contrat d’apprentissage au bas des articles que M. Chukster certifiera conformes ; et, plaçant mon doigt sur ce cachet bleu en losange, je dois faire remarquer à intelligible voix – ne vous effrayez pas, madame, c’est une pure formalité légale, – que je délivre ceci comme mon acte et sous-seing. M. Abel va écrire son nom vis-à-vis de l’autre cachet, en répétant les mêmes paroles cabalistiques, et l’affaire sera faite et parfaite. Ah ! ah ! ah ! Vous voyez ! ce n’est pas plus difficile que ça. »

 

Il y eut quelques moments de silence, sans doute pendant que M. Abel accomplissait les formalités voulues ; puis on recommença à se presser les mains et à piétiner ; après cela, le bruit des verres se fit entendre, et tout le monde se mit à parler à la fois. Au bout d’un quart d’heure environ, M. Chukster, une plume, sur l’oreille et la face illuminée par le vin, parut au seuil de la porte, et daignant condescendre à appeler Kit, en forme de plaisanterie, « petit coquin, » il lui annonça que les visiteurs allaient sortir.

 

La compagnie sortit aussitôt. M. Witherden, homme de petite taille, joufflu, rubicond, preste dans son allure et pompeux dans son langage, parut, conduisant la vieille dame avec beaucoup de cérémonie ; le père et le fils venaient ensuite, se donnant le bras. M. Abel, qui avait un petit air vieillot, semblait être du même âge que son père ; il y avait entre eux une similitude extraordinaire de traits et de physionomie, bien qu’à la vérité M. Abel ne possédât pas encore l’aplomb et la rondeur joviale de M. Garland et qu’il eût au contraire une certaine réserve timide. Mais pour tout le reste, pour le costume tiré à quatre épingles, et même pour le pied bot, le jeune homme et son père étaient taillés sur le même patron.

 

Lorsqu’il vit sa mère bien installée à sa place et qu’il l’eut aidée à reprendre et mettre en ordre son mantelet et un petit panier qui formait un accessoire indispensable de son équipage, M. Abel s’établit dans un petit siège placé à l’arrière-train et qu’on lui avait évidemment destiné. Là il se mit à sourire tour à tour à tous les assistants, en commençant par mistress Garland et finissant par le poney. Ce ne fut pas chose aisée de faire comprendre au poney qu’il fallait lui repasser les guides par-dessus la tête ; enfin l’on y parvint ; et le vieux gentleman, s’étant juché sur son siège et ayant pris les rênes en main, chercha dans sa poche une pièce de douze sous pour Kit.

 

Mais personne ne possédait de pièce de douze sous, ni M. Garland, ni sa femme, ni M. Abel, ni le notaire, ni M. Chukster. Un schelling[5], c’était beaucoup trop ; mais il n’y avait pas dans cette rue de boutique où l’on pût changer, et M. Garland donna le schelling au jeune homme.

 

« Tenez, dit-il en plaisantant ; je dois revenir ici, à la même heure, lundi prochain ; trouvez-vous-y, mon garçon, pour achever de gagner cette pièce.

 

– Je vous remercie, monsieur, dit Kit ; soyez sûr que je n’y manquerai pas. »

 

Il parlait sérieusement ; mais en l’entendant, tout le monde partit d’un éclat de rire, et particulièrement M. Chukster qui, par un véritable hurlement, témoigna du plaisir extraordinaire que lui causait cette plaisanterie. Or, comme le poney, par un pressentiment qu’il retournait au logis ou par détermination particulière de ne pas aller ailleurs – ce qui revenait au même, – était parti d’un pas très-vif, Kit n’eut point le temps de s’expliquer ; il dut donc s’en aller de son côté. Après avoir dépensé son petit trésor en achats qu’il jugea utiles à sa famille, sans oublier le millet pour l’oiseau chéri, il précipita sa marche, d’autant plus joyeux de son succès, de sa bonne fortune, qu’il espérait bien que Nell et le vieillard l’auraient devancé à la maison.

 

CHAPITRE XV.

Souvent, tandis que l’orpheline et son grand-père suivaient les rues silencieuses, dans la matinée de leur départ, l’enfant éprouvait un mélange d’espérance et de crainte, lorsque, dans une figure éloignée et que la distance rendait à peine visible, son imagination lui retraçait quelque ressemblance avec le brave Kit. Assurément, elle se fût empressée de lui donner la main et l’eût remercié de ce qu’il lui avait dit dans leur dernière rencontre : et cependant, c’était pour elle une satisfaction de trouver, quand la personne entrevue était plus proche, que ce n’était point lui, mais un étranger. Car, lors même qu’elle n’eût pas eu à redouter l’effet qu’eût produit sur le vieillard l’apparition de Kit, elle sentait qu’un adieu adressé à quelqu’un, et surtout à l’être qui avait été pour elle si bon et si dévoué, était plus qu’elle n’en pouvait supporter. C’était bien assez de laisser derrière elle tant d’objets muets, également insensibles à son affection et à son chagrin ! Mais si, dès le début de ce triste voyage, il lui eût fallu prendre congé de son unique ami, son cœur se fût brisé.

 

D’où vient que nous supportons mieux les douleurs morales d’une séparation que l’émotion physique d’un adieu ? D’où vient que nous ne nous sentons pas le courage de prononcer le mot, quand nous avons la force de vivre à distance de ceux que nous aimons ? À la veille de longs voyages ou d’une absence de plusieurs années, des amis tendrement unis se sépareront en échangeant le regard accoutumé, la poignée de main habituelle, en convenant d’une dernière entrevue pour le lendemain, tandis que chacun sait bien que ce n’est là qu’un subterfuge, un moyen factice de s’épargner mutuellement la peine de prononcer le mot d’adieu, et que l’entrevue n’aura pas lieu. La possibilité serait-elle donc plus pénible à supporter que la certitude ? Car enfin, nous n’évitons pas nos amis mourants ; et si nous n’avions pas dit formellement adieu à quelqu’un d’entre eux, de toutes les forces de notre plus tendre affection, ce serait souvent pour nous un sujet d’amertume aussi durable que la vie.

 

La lumière du matin répandait l’animation sur la ville. Là, où durant la nuit il n’y avait eu qu’ombre sinistre, il y avait maintenant comme un sourire. Les rayons du soleil étincelaient en se jouant sur les croisées de chaque chambre ; pénétrant à travers les rideaux et les draperies jusqu’aux yeux des dormeurs, ils éclairaient même les rêves, et donnaient la chasse aux ténèbres de la nuit. Dans leurs volières échauffées, mais encore fermées, encore sombres en partie, les oiseaux sentaient l’aube venir ; et, au sein de leurs petites cellules, ils s’agitaient et battaient des ailes. Les souris aux yeux brillants regagnaient leurs étroites retraites, où elles se blottissaient timidement. La chatte du logis, au beau poil lustré, oubliant de poursuivre sa proie, suivait de son œil clignotant les rayons qui passaient par le trou de la serrure et les fentes de la porte, près de laquelle elle se tenait assise, attendant impatiemment l’instant où elle pourrait se glisser à la dérobée et aller se mettre en espalier au soleil. De plus nobles animaux, confinés dans leurs loges, se tenaient immobiles contre les barreaux, et regardaient, d’un œil où brillait le souvenir des vieilles forêts, les branches qui s’agitaient et le rayon solaire qui pénétrait par quelque petite croisée ; puis ils reprenaient, dans leur course monotone, le chemin dont leur pied captif avait déjà marqué la trace sur le plancher de leur cage, usé par leurs pas impatients ; puis, ils s’arrêtaient encore et se mettaient à regarder de nouveau à travers leur grille. Les prisonniers, dans leurs cachots, étendaient leurs membres resserrés par le froid, et maudissaient la pierre humide que le soleil ne venait jamais échauffer. Les fleurs, après leur sommeil de la nuit, ouvraient leurs belles corolles et les tournaient vers le jour. La lumière, âme de la création, était répandue partout, et tout reconnaissait sa loi.

 

Les deux pèlerins, se pressant souvent la main ou échangeant, soit un sourire, soit un regard amical, poursuivaient leur chemin en silence. Par cette matinée, si éclatante et si belle, il y avait quelque chose de solennel à voir les rues, longues et désertes, véritables corps sans âmes, n’offrant plus que l’image d’un néant uniforme qui les rendait toutes semblables les unes aux autres. À cette heure matinale, tout était si calme et si tranquille, que le peu de pauvres gens qui se croisaient dans les rues semblaient perdus dans ce cadre brillant comme les lampes mourantes qu’on avait laissées brûler, çà et là, noyaient leur lueur impuissante dans les rayons glorieux du soleil.

 

Nelly et le vieillard n’avaient pas pénétré bien avant dans le labyrinthe de rues qui s’étendaient entre eux et les faubourgs, quand la scène commença à se transformer et le bruit à revenir avec le mouvement. Quelques charrettes isolées, quelques fiacres rompirent le charme ; d’autres suivirent ; il en vint un plus grand nombre, et enfin ce fut à l’infini. D’abord, c’était une nouveauté de voir s’ouvrir la montre d’un marchand : bientôt, ce fut une rareté d’en voir une seule fermée. La fumée commença à monter doucement du faîte des cheminées ; les châssis des croisées furent levés et assujettis ; les portes s’ouvrirent ; les servantes, ne regardant que leur balai, firent voler d’épais nuages de poussière dans les yeux des passants sans crier gare, ou bien elles écoutaient d’un air mélancolique les laitières qui leur parlaient des foires de campagne, des charrettes remisées sur les places, avec des toiles et des rideaux, tous les attributs de la fête enfin ; et, par-dessus le marché, de galants bergers, qu’elles allaient trouver en chemin pour la danse.

 

Ayant traversé ce quartier, l’enfant et le vieillard entrèrent dans les rues de commerce et de grand trafic, fréquentées par une foule considérable, et où déjà régnait beaucoup d’activité. Le vieillard regarda autour de lui avec un tressaillement plein d’effroi, car c’était précisément l’endroit qu’il avait à cœur de fuir. Il posa un doigt sur sa bouche et entraîna Nelly par des cours étroites et des ruelles tortueuses ; il ne parut recouvrer sa tranquillité que lorsqu’ils eurent laissé bien loin ce quartier : souvent il se retournait pour regarder en arrière, disant à demi-voix :

 

« Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues… Ils nous suivront s’ils nous sentent… Nous ne saurions fuir trop vite ! »

 

De ce quartier ils arrivèrent, dans le voisinage, à des habitations éparses, misérables maisons qui, divisées en chambres étroites et ayant leurs croisées rapiécées avec des chiffons et du papier, indiquaient assez qu’elles servaient d’abri à la pauvreté populeuse. Dans les boutiques, on vendait des objets tels que la misère seule pouvait en acheter : les vendeurs et les acheteurs ne valaient pas mieux les uns que les autres. Il y avait d’humbles rues, où l’élégance ruinée essayait, sur un petit théâtre et avec des débris, de faire encore un reste de figure, mais le percepteur des contributions et le créancier savaient bien les déterrer là comme partout ailleurs ; et la pauvreté, qui faisait encore un semblant de résistance, était à peine moins hideuse et moins manifeste que celle qui, depuis longtemps résignée, avait abandonné la partie.

 

Venait ensuite une vaste, vaste étendue, offrant le même caractère, car les humbles goujats qui suivent le camp de l’opulence, viennent planter leurs tentes autour d’elle, de bien loin à la ronde. Une vaste étendue, qui ne faisait guère meilleure mine ; des maisons pourries d’humidité, la plupart à louer, beaucoup en construction, beaucoup à moitié déjà en ruine avant d’être construites ; des logements de nature à faire hésiter la pitié entre ceux qui les louaient et ceux qui s’y établissaient comme locataires ; des enfants mal nourris et à peine vêtus, pullulant dans chaque rue et se vautrant dans la poussière ; des mères criardes, traînant avec bruit sur le pavé leurs savates ; des pères en haillons, courant avec l’air découragé vers le travail, qui leur donnera peut-être « le pain de la journée, » et peu de chose avec ; des tourneuses de cylindre à lessive, des blanchisseuses, des savetiers, des tailleurs, des fabricants de chandelles, exerçant leur industrie dans les parloirs, les cuisines, les arrière-boutiques, jusque dans les galetas, et quelquefois se trouvant tous entassés sous le même toit ; des briqueteries bordant des jardins palissades avec des douves de vieilles barriques ou avec des charpentes qu’on a enlevées de maisons incendiées, et qui ont gardé l’empreinte noire et les cicatrices du feu ; des monceaux d’herbes marécageuses arrachées des bassins ; de l’ortie, du chiendent, des écailles d’huîtres, tout cela entassé en désordre ; enfin, de petites chapelles dissidentes, où l’on prêche avec assez d’à-propos sur les misères de la terre, sans avoir besoin d’aller chercher bien loin des exemples, et quantité d’églises neuves du culte épiscopal, érigées avec un peu plus de somptuosité, pour montrer aux gens qui habitent cet enfer le chemin du paradis.

 

Ces rues finirent par devenir plus disséminées, jusqu’au moment où elles aboutirent à de petits carrés de jardins bordant la route avec mainte habitation d’été, vierge de toute peinture et construite, soit avec de vieilles poutres, soit avec des débris de bateau aussi verts que les grosses tiges de chou qui croissaient en ce lieu ; les jointures de ces maisons servaient de couches à des champignons sauvages et elles étaient entaillées de clous. Venaient ensuite, deux par deux, des cottages coquets, ayant par devant un terrain, de côté des bordures serrées de buis, avec d’étroites allées, où jamais un pied ne se hasardait à fouler le sable. Puis, ce fut le cabaret fraîchement peint de vert et blanc, avec les jardins où l’on prend le thé, et un boulingrin, fier de son auge devant laquelle s’arrêtaient les charrettes, puis ce furent des champs ; puis quelques maisons isolées, bien situées, avec des pelouses, plusieurs même ayant une loge gardée par un portier et sa femme. À ce panorama succéda une barrière de péage ; les champs s’étendirent de nouveau avec leurs arbres et leurs meules de foin ; une colline s’éleva, du haut de laquelle le voyageur pouvait, en se retournant, contempler, à travers la fumée, le mirage du vieux Saint-Paul, et voir la croix se découper sur les nuages, si par hasard le jour était pur, et briller au soleil ; c’était là que le voyageur, fixant ses yeux sur cette Babel d’où s’élevait le dôme majestueux, jusqu’à ce que son regard eût embrassé l’extrémité de cet amas de briques et de pierres, maintenant à ses pieds, sentait enfin qu’il était délivré de Londres.

 

Ce fut en un lieu de ce genre, dans une agréable prairie, que s’arrêtèrent le vieillard et son jeune guide, si l’on peut donner le nom de guide à celle qui ignorait où ils allaient. Nelly avait pris la précaution de garnir son panier de quelques tranches de pain et de viande, et ils firent en cet endroit leur frugal déjeuner.

 

La fraîcheur du matin, le gazouillement des oiseaux, la beauté de l’herbe ondoyante, l’épaisseur des ombrages, les couleurs des fleurs sauvages et les mille parfums, les mille bruits harmonieux qui remplissaient l’air, produisirent sur nos pèlerins une impression profonde et les rendirent heureux. Ah ! ce sont de grandes joies pour la plupart d’entre nous, mais surtout pour ceux dont l’existence s’use au sein de la foule ou bien qui passent leur vie isolés, au fond des capitales, comme un seau dans un puits humain. Déjà, avant le départ, l’enfant avait dit ses naïves prières avec plus de ferveur que jamais ; mais en présence de cet ensemble vivifiant, ses prières s’échappèrent une seconde fois de ses lèvres. Le vieillard ôta son chapeau les paroles consacrées étaient sorties de sa mémoire, mais il dit Amen, et tous deux se sentirent contents.

 

Chez eux, il y avait autrefois une planche, un vieil exemplaire de la Marche des pèlerins avec de bizarres dessins. Souvent Nelly était restée des soirées entières à y tenir ses regards attachés, se demandant si tout cela était bien exact, et où pouvaient se trouver ces contrées lointaines avec leurs noms curieux. En se tournant vers le chemin qu’elle venait de suivre, une partie de ce souvenir revint frapper son esprit.

 

« Mon cher grand-papa, dit-elle, sauf que le lieu où nous sommes est plus agréable et bien autrement bon que celui du livre, s’il présente quelque analogie avec notre voyage je trouve que nous sommes comme les deux chrétiens ; nous avons laissé sur ce gazon, pour ne plus les reprendre jamais, les soucis et les peines que nous avions apportés avec nous.

 

– Non, jamais, jamais nous ne retournerons là-bas, jamais dit le vieillard étendant sa main vers la ville. Toi et moi, ma Nelly, nous en sommes affranchis… Ah ! ils ne nous y reprendront plus !

 

– Êtes-vous fatigué ? demanda l’enfant. Êtes-vous sûr que cette longue marche ne vous rendra point malade ?

 

– Je ne suis plus malade, maintenant que nous sommes loin de Londres. Nell, remettons-nous en route. Il faut aller plus loin encore, loin, bien loin. Nous sommes trop près pour nous arrêter et nous reposer. Marchons ! »

 

Il y avait dans le pré une flaque d’eau limpide où Nelly se lava le visage et les mains, et se rafraîchit les pieds avant de poursuivre le voyage. Elle voulut que le vieillard en fît autant ; docile à son invitation, il s’assit sur l’herbe : l’enfant le lava avec ses petites mains et procéda à la toilette de son grand-père.

 

« Ma chérie, disait celui-ci, je ne puis plus me servir moi-même : j’ignore comment je le pouvais autrefois, mais c’est fini. Ne me quitte pas, Nell ; dis que tu ne me quitteras pas. Je t’ai toujours aimée. Si je te perdais aussi, mon enfant, je n’aurais plus qu’à mourir. »

 

Il appuya en gémissant sa tête sur l’épaule de Nelly. Autrefois, et même peu de jours auparavant, Nelly eût été impuissante à retenir ses larmes et elle eût pleuré avec son grand-père : mais en ce moment elle le calma par ses douces et tendres paroles, elle sourit en l’entendant supposer qu’ils pussent jamais se séparer, et tourna cette idée en plaisanterie. Le vieillard rassuré s’endormit en murmurant une chanson comme un petit enfant.

 

À son réveil, il se trouva bien reposé. Les voyageurs se remirent en marche. Le chemin était enchanteur ; il traversait de belles prairies et des champs de blé au-dessus desquels l’alouette, se balançant dans l’espace azuré du ciel, jetait avec gaieté son heureuse chanson. L’air était chargé des senteurs qu’il avait recueillies sur son passage, et les abeilles, portées par le souffle embaumé du zéphyr, exprimaient leur satisfaction par un bourdonnement monotone.

 

Le vieillard et Nelly se trouvaient en pleine campagne ; les maisons qu’ils apercevaient étaient peu nombreuses, et semées à de larges distances, souvent à un mille l’une de l’autre. De temps en temps ils trouvaient un groupe de pauvres chaumières ayant, pour la plupart, un siège ou une balancelle devant la porte ouverte, pour empêcher les enfants d’aller sur la route ; les autres étaient hermétiquement fermées, tandis que la famille entière travaillait aux champs. C’était souvent le commencement d’un petit village. Puis venait le hangar d’un charron ou la forge d’un maréchal ; ensuite une ferme opulente avec ses vaches couchées nonchalamment sur l’herbe, avec ses chevaux regardant par-dessus le mur à hauteur d’appui, et décampant lestement, comme pour faire parade de leur liberté, lorsque d’autres chevaux attelés passaient sur la route. On y voyait encore d’épais pourceaux fouillant le sol pour trouver quelque mets friand, et poussant leur grognement monotone, tandis qu’ils rôdaient seuls ou se croisaient dans leurs poursuites ; des pigeons dodus effleurant le toit dans leur vol circulaire, ou s’y posant avec grâce ; des canards et des oies, qui se croyaient sans doute bien autrement gracieux, se dandinant lourdement le long des bords de la mare, ou glissant à la surface de l’eau. Après la ferme, se présentait une modeste auberge ; puis le cabaret plus modeste encore ; puis la maison du marchand forain, puis celle du procureur et celle du curé, deux noms qui font trembler le cabaretier ; puis l’église, qui s’élevait modestement derrière un bouquet d’arbres, puis quelques autres chaumières ; puis la fourrière[6], et çà et là, au bord du chemin, un vieux puits couvert de poussière. Enfin, après avoir passé entre des champs bordés de haies, ils revirent la grande route.

 

Ils marchèrent toute la journée, et s’arrêtèrent la nuit dans une chaumière où on louait des lits aux voyageurs. Le lendemain matin ils recommencèrent leur course pédestre, et, bien qu’exténués de fatigue, ils ne tardèrent pas à se remettre et à s’avancer d’un pas vif et soutenu.

 

Souvent ils faisaient halte pour se reposer, mais ce n’était que durant quelques minutes, puis ils repartaient, n’ayant pris, depuis le matin, qu’une légère collation. Il était près de cinq heures de l’après-midi quand, arrivée à un nouveau hameau, l’enfant se mit à regarder attentivement dans chacune des chaumières, avant de se décider à solliciter quelque part la permission de prendre un peu de repos et d’acheter une mesure de lait.

 

Le choix ne lui était pas facile ; car Nelly était timide et craignait un refus. Ici il y avait un enfant qui criait, là une femme qui grondait avec colère ; ici les habitants semblaient trop pauvres, là ils étaient trop nombreux. Enfin Nelly s’arrêta devant une maison où la famille entourait la table. Ce qui la détermina, ce fut d’y voir un vieillard assis à côté du foyer, dans un fauteuil garni de coussins ; elle pensa que c’était aussi un grand-papa, et qu’alors il s’intéresserait au sien.

 

Il y avait, outre ce vieillard, le maître de la chaumière, sa femme, et trois jeunes enfants solides, bruns comme des baies d’automne. La demande de Nelly fut aussitôt agréée que présentée. L’aîné des enfants courut dehors pour aller chercher du lait, le second traîna deux escabeaux vers la porte, et, quant au dernier, il s’accrocha à la jupe de sa mère, et regarda les étrangers par-dessous sa main brûlée par le soleil.

 

« Dieu vous assiste, monsieur ! dit le vieux paysan d’une voix bien distincte ; allez-vous loin ?

 

– Oui, monsieur, fort loi